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Billet de blog 1 mars 2019

Reste à ta place …

Sous le regard ironique de nombreux pays, la France, une fois de plus, demande aux femmes de ne pas s’habiller d’une façon qu'elle considère comme impropre

Delphine VIELA
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Depuis 30 ans (affaire des collégiennes de Creil en 1989), le débat sur le voile islamique refait surface, comme le fameux serpent de mer, dans les débats de la société française. Cette semaine, il tourne autour du projet de commercialisation, par Decathlon, d’un hijab destiné aux femmes musulmanes qui souhaitent courir dans une tenue conforme à leurs engagements religieux (ou traditionnels).

Tollé général, débat sur les chaines d’infos et dans la presse, insultes et moralisation sur les réseaux sociaux : c’est la polémique du jour. Heureusement que les polémiques sont officiellement quotidiennes : le lendemain, on peut passer à autre chose. Le tout sous les yeux de la presse internationale, une fois de plus ébahie par la position récurrente d’une France hystérique et moralisatrice sur un sujet qui a été depuis longtemps tranché par la loi (https://www.liberation.fr/planete/2019/02/27/polemique-sur-le-hijab-la-france-conspuee-par-la-presse-internationale_1711916).

Qu’est-ce qu’un hijab ? Une cagoule, destinée à cacher les cheveux.
De quoi est-il question ? Plusieurs angles de vue sont possibles.

Assertion 1 – angle juridique : le voile islamique (hijab), dans la sphère publique (sociale), est contraire au principe de laïcité française et plus largement aux lois françaises.

Reprenons ce que disent nos lois :

Le droit international :
« La Convention européenne des droits de l'homme reprend dans son article 9 et en l'amendant, l'article 18 de la Déclaration Universelle : « Toute personne a droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion ; ce droit implique la liberté de changer de religion ou de conviction, ainsi que la liberté de manifester sa religion ou sa conviction individuellement ou collectivement, en public ou en privé, par le culte, l'enseignement, les pratiques et l'accomplissement des rites. » et précise également les restrictions liées à la liberté de conviction et de religion en amendant l'alinéa 3 de la déclaration de 1981 : « La liberté de manifester sa religion ou ses convictions ne peut faire l'objet d'autres restrictions que celles qui, prévues par la loi, constituent des mesures nécessaires, dans une société démocratique, à la sécurité publique, à la protection de l'ordre, de la santé ou de la morale publiques, ou à la protection des droits et libertés d'autrui »

Loi de 1905 :
Article 1 : « La République assure la liberté de conscience. Elle garantit le libre exercice des cultes sous les seules restrictions édictées ci-après dans l'intérêt de l'ordre public. » (cf lois restrictives ci-dessous)

Article 28 : « Il est interdit, à l'avenir, d'élever ou d'apposer aucun signe ou emblème religieux sur les monuments publics ou en quelque emplacement public que ce soit, à l'exception des édifices servant au culte, des terrains de sépulture dans les cimetières, des monuments funéraires, ainsi que des musées ou des expositions".

Loi du 15 mars 2004 :
« Dans les écoles, les collèges et les lycées publics, le port de signes ou tenues par lesquels les élèves manifestent ostensiblement une appartenance religieuse est interdit.»

Loi du 11 octobre 2010 :
« Nul ne peut, dans l'espace public, porter une tenue destinée à dissimuler son visage. »

Circulaire du 15 mars 2017 relative au respect du principe de laïcité dans la fonction publique :
«Le fonctionnaire exerce ses fonctions avec dignité, impartialité, intégrité et probité. Dans l'exercice de ses fonctions, il est tenu à l'obligation de neutralité.Le fonctionnaire exerce ses fonctions dans le respect du principe de laïcité. A ce titre, il s'abstient notamment de manifester, dans l'exercice de ses fonctions, ses opinions religieuses. »

Dans la mesure où le hijab ne dissimule pas le visage, et en dehors des écoles, collèges, lycées publics, il est autorisé pour les usagers du service public. Les fonctionnaires dudit service public ont en outre obligation de neutralité, et donc ne peuvent le porter dans le cadre de leur fonction.

Porter un hijab à titre privé pour faire du sport est donc autorisé par la loi.

Pour information, la cagoule de ski du vieux campeur (https://www.auvieuxcampeur.fr/activites/ski/bonnets-cagoules-casquettes-et-accessoires/ninjaclava-jr-passe-montagne.html) n’est pas autorisée par la loi dans l’espace public (par exemple, piste de ski).

Ce qui nous amène au deuxième et immédiat angle de vue : les valeurs portées par une religion.

Assertion 2 (angle valeur portée par une religion) : le port du voile islamique est contraire aux valeurs occidentales chrétiennes.

Si le Coran ne commande aucunement le port de la burka, du nikab ou du hijab, certains versets commandent cependant un comportement pudique aux hommes comme aux femmes. 24 :30 : « « Dis aux Croyants qu'ils baissent leurs regards et soient chastes. Ce sera plus décent pour eux, Allah est bien informé de ce qu'ils font » ; 24 –31 : « - Commande aux femmes qui croient de baisser leurs yeux et d'observer la continence, de ne laisser voir de leurs ornements que ce qui est à l'extérieur, de couvrir leurs seins d'un voile [khîmar], de ne faire voir leurs ornements qu'à leurs maris ou à leurs pères, ou aux pères de leurs maris, à leurs fils ou aux fils de leurs maris, à leurs frères ou aux fils de leurs frères, aux fils de leurs sœurs, ou aux femmes de ceux-ci, ou à leurs esclaves ou aux domestiques mâles qui n'ont pas besoin de femmes, ou aux enfants qui ne distinguent pas encore les parties sexuelles d'une femme. » ; 33 : 59 : « Ô Prophète ! Prescris à tes épouses, à tes filles et aux femmes des croyants de serrer sur elles leurs mantes ! Cela sera le plus simple moyen qu'elles soient reconnues et qu'elles ne soient point offensées. »

Comment est-on passé de textes préconisant la pudeur pour tous et la protection des femmes face aux offenses masculines possibles à leur enfermement vestimentaire ? Comme dans toutes les autres religions : par une inversion des culpabilités.

Les religieuses catholiques se doivent de « prendre le voile ».

La femme juive croyante et pratiquante devra aussi, par pudeur et traditionalisme, se couvrir les cheveux d’un foulard ou d’une perruque, l’idée étant qu’on ne puisse voir ses propres cheveux. Genèse 24.64-65 : « Rebecca leva aussi les yeux, vit Isaac, et descendit de son chameau. Elle dit au serviteur : Qui est cet homme, qui vient dans les champs à notre rencontre ? Et le serviteur répondit : C’est mon seigneur. Alors elle prit son voile, et se couvrit. »

A ce sujet, on constate que le voile se retrouve dans pratiquement tous les courants religieux (https://croire.la-croix.com/Definitions/Lexique/Islam/Le-voile-se-retrouve-dans-presque-toutes-les-cultures).

Le principe est toujours le même : la femme est objet sexuel de tentation (pour mémoire Eve, le serpent et la pomme !), elle doit donc faire preuve de pudeur et masquer ses attributs, afin de ne pas provoquer l’envie. La victime des offenses devient tentatrice et doit, pour cela, se cacher aux yeux de ses possibles agresseurs. Plus largement, la femme doit rester contrainte de rester à la place – cachée - qui lui est dévolue par le seigneur (quel qu’il soit).

Pourquoi alors aujourd’hui les femmes musulmanes sont possiblement voilées quand les chrétiennes et les juives ne le sont quasiment plus ? Au regard de l’histoire des civilisations et des religions, car ces 3 grandes religions monothéistes n’en sont pas à la même étape. Là où l’occident a progressivement séparé les pouvoirs, le Moyen-Orient (et plus largement les régimes autoritaires théocratiques) les a à nouveau étroitement liés. Question de socle des pouvoirs : sur quoi s’appuient-ils ? Sur le libre consentement et l’adhésion volontaires aux valeurs communes ou sur le contrôle permettant le respect des règles qui permettent la stabilité d’une communauté ? Sur la liberté de s’affranchir des règles jugées trop contraignantes ou la volonté d’identification et d’appartenance à une communauté ? Les polémiques naissent de la confrontation entre ces deux chemins/culture/état de la société.

Comment traduire le port du voile par les femmes musulmanes croyantes ? Par une injonction de respect d’un dévoiement des écrits leur intimant l’obligation de se cacher OU par une volonté personnelle de souscrire à cette demande.

La première raison est contraire au droit français lorsque le voile est intégral  – reprenons notre loi de 2010 sur le voile intégral : « Art. 225-4-10.-Le fait pour toute personne d'imposer à une ou plusieurs autres personnes de dissimuler leur visage par menace, violence, contrainte, abus d'autorité ou abus de pouvoir, en raison de leur sexe, est puni d'un an d'emprisonnement et de 30 000 € d'amende. Lorsque le fait est commis au préjudice d'un mineur, les peines sont portées à deux ans d'emprisonnement et à 60 000 € d'amende. » Lorsque la demande est celle de porter un hijab, elle s’apparente fort à l’interdiction par des compagnons jaloux de porter des minijupes ou des tenues jugées provocantes. Vous voyez où je veux en venir ? A l’angle 3.

La deuxième raison : si une femme a envie, par pudeur, par confort, par soucis de protection des regards sexués, de porter un foulard, un hijab ou une jupe longue … elle peut.

La fin du port de la mantille, obligatoire autrefois pour les catholiques se rendant à l'église, a-t-il été interdit par la loi ? Stoppé par des insultes et des injonctions moralistes ?

Ce qui nous amène au troisième angle.

Assertion n°3 (égalité et émancipation des femmes) : le port du voile islamique est contraire au droit (à la possibilité) des femmes de s’habiller librement et plus largement de disposer de leur corps comme elles l’entendent.

Et personne ne peut les obliger à porter quoi que ce soit qu’elles ne veulent pas et qui est contraire à la culture d’émancipation des femmes dans le monde.

Soit. L’enfer est pavé de bonnes intentions. Mais réfléchissons aux moyens de parvenir à cette émancipation (on sent poindre le #metoo).

Les femmes doivent-elles s’affranchir seules de ce joug subi ? Sont-elles suffisamment fortes pour cela ? Ont-elles le droit, la liberté de manœuvre vraiment de s’émanciper ? Doit-on les aider ou les condamner si elles n’y parviennent pas ? On va rentrer en eaux troubles et schizophrènes en abordant le sujet. En clair, sont-elles des victimes qu’on doit aider ou les convaincre du bienfondé de nos valeurs occidentales pour qu’elles se libèrent seules du joug combiné de la religion et de la domination masculine ? C’est là qu’on constate l’injonction paradoxale qui leur est faite.

Dans une société où 1 femme sur 6 en France a été victime d’un viol ou d’une tentative de viol et où 40% de la population (sondage IPSOS 2016 : https://www.memoiretraumatique.org/assets/files/v1/campagne2016/2016-Resultats-Enquete-Ipsos-Les-Francais-et-les-representations-sur-le-viol.pdf) considère qu’une femme ayant eu une attitude jugée provocante dans un lieu public est en partie responsable si elle a été violée, elle est aussi coupable si elle a l’inverse d'une attitude provocante et souhaite se soustraire aux regards. Pour preuve, les femmes sont les victimes des agressions visant à leur faire enlever le voile (https://www.lemonde.fr/societe/article/2013/06/14/emoi-a-argenteuil-apres-des-agressions-de-femmes-voilees_3430238_3224.html, https://www.lexpress.fr/actualite/societe/fait-divers/trappes-une-adolescente-voilee-porte-plainte-pour-agression_1273214.html, ).

Le point commun de tout ça ? La femme, victime de domination, fière de son identité et de son appartenance à une communauté ou cherchant à s’émanciper est, par principe, coupable et condamnée. Car ce que l’on attend d’elle, c’est qu’elle reste à sa place. Entre la provocation (ville tentatrice) ou la soumission (jugée indigne). Dans une espèce de zone grise, bien bordée, mais bien grise et bien petite. Certaines ont même revendiqué leur droit à être importunées … D’autres s’attristent qu’ils ne peuvent pas draguer une femme voilée  (mais qui te l’a demandé ? tu as besoin de tout voir pour parler à une femme ?). C’est à n’y plus rien comprendre, on croirait une impasse là, non ?

La solution du jour : en attendant l’émancipation de toutes les femmes du monde, en attendant que s’achève cette prise de contrôle systématique des religions, des pouvoirs, des dominants, … sur le corps et la sexualité des femmes … foutez-leur la paix !

Laissez-les respirer, s’habiller, vivre comme elles l’entendent ! Et sortez ce sujet de l’espace public. Le corps des femmes appartient aux femmes, pas à la société qui ne doit pas s’arroger le droit de moraliser tel ou tel costume qui serait acceptable ou non. Ne les jugez plus comme des objets sexués qui seraient soit trop exposés soit trop dissimulés. Laissez leur aussi la parole, leur parole : elles sont aussi capables de penser par elles-même, même quand elles ne sont pas d’accord avec vous !! Ne volez à leur secours QUE si elles vous le demandent (ce sera dejà pas mal pour une fois, il y a beaucoup de combats pour l'égalité des droits entre hommes et femmes qui ne sont pas menés, pas entendus, pas pris en compte malgré de nombreux appels). Ne concentrez pas vos envies d'égalité et de liberté sur un symptôme, aussi dérangeant soit-il, d'un problème tellement plus vaste et largement partagé. Prenez conscience que les chocs de culture et de religion ne sont jamais envisagés sous l'angle des corps et de la tenue quand il s'agit des hommes, mais sur celui des idées ou des actes. Cessez de considérer les femmes portant le voile soit comme des terroristes provocantes soit comme de pauvres petites choses asservies et débiles. Faites leur une place agréable. A minima supportable.

Faites progresser les consciences vers plus d’humanisme, de respect de l’égalité des droits pour tous, de liberté, en vous ouvrant, en confrontant les idées, en connaissant les raisons, les histoires, les cultures de chacun (y compris les nôtres), en faisant avancer les choses ENSEMBLE, hommes et femmes, religions différentes, sans préjuger et faire payer d’abord le prix, cher, par des insultes, des agressions, du déni ou des leçons de morale à celles et ceux dont vous considérez qu’ils sont les victimes de croyances et religions qui ne sont pas les vôtres.

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