Ensemble...

A l’appel de Mediapart, témoignage sur un an de la libération de la parole et (un peu) de l’écoute sur le sujet des violences sexuelles faites aux femmes. Ou comment cette année passée fût une cacophonie historique dans une longue histoire de chuchotements et de silences.

1978 : ma mère est à l’hôpital, la tête fracassée par l’accident de voiture qu’elle a eu avec son « amant » de l’époque. Je vais la voir en vélo, à la sortie du lycée. En rentrant, un soir, son amant, installé chez elle, me demande de venir m’allonger, en sous-vêtements, dans leur lit, à côté de lui. Pour faire mon éducation. Blanc. Aucun souvenir de ce qui s’est passé ensuite. J’en parle à ma sœur. Quelques années plus tard, elle me dira qu’elle en a parlé à ma mère. Mais cet épisode ne sera jamais évoqué. Et « l’amant » restera encore en place quelques temps. Honte.

Août 2017 : mon père et ma mère sont morts. Nous avons hérité de leurs documents personnels. Ma sœur me dit être tombée sur des lettres que nous avions envoyées à notre père durant la période de notre adolescence. J’y lis le récit de ces années, récits croisés de ceux de ma grand-mère, figure bienveillante, et des miens. Je ne suis pas sûre de moi. Je reçois souvent les reproches de « l’amant » : je suis trop coquette, je ne travaille pas assez, trop préoccupée par des choses frivoles. J’ai 14 ans, je suis en seconde scientifique. J’aurais mon bac à 16 ans, prépa, grande école de commerce, diplômée à 20 ans. Cet homme de 40 ans ne me laissait pas d’échappatoire, double peine : tu es jolie et tu as l’air de le savoir, tu vas payer pour cela. En essuyant mes reproches sur ce que tu es, tout en supportant mes intrusions perverses dans ton intimité. Gifle.

30 Septembre 2017 : une alerte sur mon smartphone parle d’une émission dans laquelle Sandrine Rousseau, ancien membre d’EELV, vient présenter son livre témoignage, « Parler », sur le sujet des violences sexuelles faites aux femmes. Elle a fait partie des 8 femmes qui ont accusé Denis Beaupin, d’EELV, d’agressions sexuelles. Pour elle, les faits ne peuvent être jugés car prescrits. Mais elle vient parler, dire la difficulté pour les femmes de dénoncer, le chemin du combattant qu’elles doivent suivre pour être écoutées, le silence de plomb et le tabou qui empêchent la parole. La séquence que je regarde sur mon portable est d’une violence inouïe : elle est vilipendée, humiliée, dénigrée par l’ensemble des « porteurs » de parole du plateau. Coup de poing au creux de l’estomac. Je dois sortir pour pouvoir respirer. Cette violence tourne en boucle dans tout mon corps. Sidération.

5 Octobre 2017 : le scandale Weinstein amorce le tsunami de paroles qui va déferler dans un grand nombre de pays. #metoo, puis #balancetonporc. En même temps que je ressens le bouleversement profond de ces cris venus du ventre, je lis les torrents de boue déversés sur la toile et sur les écrans, ces appels au meurtre et au viol, ces accusations de délation, de mensonge, de pudibonderie. En même temps que je me plonge dans les écrits, les études, les statistiques qui donnent une réalité factuelle à ces pratiques « courantes » de notre société, je regarde ma vie et cette accusation de « présumée coupable » que je porte, car femme et libre de mes choix, de mes envies et de mes joies, depuis mes 14 ans. Je parle : avec mes amis, avec mes fils ; j’écoute ce qu’ils disent, comment ils vivent ce moment que je ressens comme historique. Comme j’ai vu, en 1989, tomber le mur de Berlin, dans un monde que je n’avais connu que fait de 2 blocs sans dialogue possible. Comme j’ai vu, en 1994, abolir l’apartheid en Afrique du Sud. Espoir.

9 janvier 2018 : comme pour sonner le début de l’hiver, et de la neige sourde qui recouvre les cris, 100 femmes lancent à Paris une tribune pour réclamer leur droit à être importunées, à être harcelées, à pouvoir dissocier leur esprit de leur corps pour pouvoir supporter et rire des violences qu’elles subissent. Humiliation. Mépris des milliers de victimes de ces violences. Un peu comme si l’on réclamait un droit à être cambriolées, incendiées, saccagées pour prouver que l’on est assez fort pour cela. Stupidité.

12 janvier 2018 : Leila Slimani répond, d’une manière si belle, à cet appel à subir la domination en souriant. « Je ne suis pas une petite chose fragile. Je ne réclame pas d’être protégée mais de faire valoir mes droits à la sécurité et au respect. » Merci.

J’écoute Françoise Héritier. Et je comprends, grâce à elle, que je suis féministe. C’est-à-dire profondément attachée à l’égalité de droits des hommes et des femmes. Tranquillement. Je n’ai jamais milité, jamais eu de carte. Je suis née dans un monde dans lequel j’avais le droit de vote, le droit de faire des études et de travailler, presque dans un monde où j’avais le choix de faire des enfants, ou non, d’être responsable de mon propre corps (1968). Presque dans un monde où un mari n’avait pas le droit de violer son épouse (1992). J’ai longtemps pensé que ces combats avaient été menés par les grands-mères et mères. Et que j’avais bien de la chance.

Et pourtant, j’ai bien vu qu’une femme, à compétence et temps égal, n’a JAMAIS les mêmes revenus qu’un homme. Ses maternités sont un handicap. Ce qu’on lui demande de faire, par nature – cuisiner, nettoyer, enfanter et élever sa progéniture -, n’est pas rémunéré. Elle doit en remercier les hommes, si ceux sont-ci y contribuent financièrement. Lorsqu’elle divorce, elle doit supporter l’opprobre, les regards méfiants si elle garde la tête haute. Elle devient, doucement, le souffre-douleur du garagiste, du voisin, du petit chef, trop contents de passer leurs nerfs sur quelqu’un qui « ne cherche pas d’histoire », juste conserver son foyer tranquille.

Alors j’ai essayé, par mes actes quotidiens, plus que par des engagements militants, de planter mes pattes droits dans le sol pour ne pas céder devant les clichés sexistes, les discours nauséabonds, les mains aux fesses, les humiliations paternalistes, les rires gras. Au risque de passer ainsi, depuis longtemps, à mon corps défendant, pour une féministe acharnée. C’est mon père qui me traite de suffragette quand je lui parle du fait qu’une femme sur 7, en France, subit des violences dans son couple, et que cette statistique m’épouvante : « Papa, ta mère t’a élevé seule, elle a refusé de subir l’alcoolisme et l’abandon de domicile pour cause d’infidélité de ton père en 1942, était-ce aussi une suffragette ridicule ? ». C’est le repas de famille où je m’oppose à un vieil oncle qui nous explique d’un air docte qu’une femme est responsable des coups qu’elle reçoit de son conjoint. C’est la conversation en cercle parisien dans laquelle j’exprime le fait que « Non, salope n’est pas un mot d’amour ». C’est cette conversation avec un ami : « Quand j’étais à l’école, nous savions toutes quel prof avait les mains baladeuses et nous n’allions jamais aux toilettes sans une copine pour garder la porte. – Mais j’ai toujours pensé que les filles allaient ensemble aux toilettes pour pouvoir papoter et se remaquiller. – Non, c’est juste pour pouvoir faire pipi tranquille». Ce sont les discussions à l’infini, quelques textes publiés, dans lesquels on essaie de dessiner un monde dans lequel une relation n’est pas basée sur la domination de l’un sur l’autre, et que cette relation n’en est que plus belle car libre, consentie et joyeuse.

Oui, je suis féministe alors. Comme je suis contre l’esclavage. Contre la ségrégation envers d’autres couleurs. Contre la violence des églises et des croyants à l’égard de ceux qui n’ont pas les mêmes croyances. Simplement. Parce que ce sont les valeurs qui me semble indispensables à construire un monde plus vivable pour tous.

C’est mon fils qui me dit : « Je suis bien sûr féministe. Car sinon, je ne pourrais pas être humaniste. »

Merci.

5 Octobre 2018 : le prix Nobel est remis à Denis Mukwege et Nadia Murad. Le viol et la destruction des femmes utilisés comme armes de guerre. Toute la folie de l’horreur humaine qui se détruit elle-même. Loin, beaucoup plus grave que les plaintes de #metoo ? Infiniment plus atroce mais procédant du même schéma : l’asservissement par la domination, l’humiliation, la violence niant l’humanité de l’autre. Longtemps considérée comme un épiphénomène, dommage collatéral de la guerre ou des révolutions (la place Tahrir, en 2012, devenue mortelle pour les femmes), cette barbarie recèle 2 visages : celui des hommes, fous, qui ne peuvent affirmer leur place qu’en détruisant celle des femmes, de leurs compagnes, de leurs mères, de leurs filles, de leurs sœurs, mais aussi celui de toute la société qui rejette ces femmes et les rend coupables des violences subies. Folie.

J’espère. Que la folie des hommes ne va pas les enfermer à nouveau entre des murs. Que le dialogue est possible. Que devant les enjeux politiques et climatiques que nous devons affronter, nous ne nous désuniront pas en asservissant plus vulnérable que nous pour espérer nous préserver ainsi de la violence des plus forts. Que nous aurons le courage de construire.

Ensemble.

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