Une fable champêtre

Un champ : des moutons, des chèvres, des arbres et des fleurs. Des promeneurs. Et un gros orage.

Dans un champ paissaient des animaux : des moutons et des chèvres. Le sol était couvert de multiples couleurs : le vert de l’herbe, le blanc des fleurs, le gris des ronces, le bleu de la bruyère, le brun des champignons sauvages et des écorces. Un groupe d’amis regardait ce paysage et commentait.

L’un d’eux dit : « Ces fleurs blanches sont magnifiques. Il est quand même dommage qu’elles se fassent manger ainsi de cette façon car ce sont elles qui permettent la pollinisation de l’ensemble du pré ». Un autre compléta : « J’ai vu une étude disant que ces fleurs étaient mangées à 98% par les chèvres ». Un troisième pris alors la mouche : « Comment ? Tu accuses toutes les chèvres d’être responsables de ce massacre ? ». Le deuxième protesta : « Non. Je n’ai pas dit que 98% des chèvres mangeaient ces fleurs blanches. Mais que 98% de ces fleurs étaient mangées par des chèvres, et seulement 2% par des moutons. Dans un cas comme dans l’autre, ces chèvres et ces moutons représentent une minorité de mangeurs de fleurs blanches. Pourtant, leur action est dévastatrice puisque ces fleurs sont indispensables à la survie du pré. En termes de quantité, un quart de ces fleurs sont mangées par 1% des animaux et cela pose pourtant un gros problème à ce champ. » Le troisième relança : « J’aime beaucoup les chèvres. J’en ai un troupeau chez moi. Et je ne laisserais pas ces animaux se faire accuser ainsi. C’est insupportable. Les chèvres sont extrêmement utiles : sans elle, vous n’auriez pas de fromages de chèvre. Arrêtez de les accuser ainsi. » Un quatrième intervint alors : « D’autant plus qu’on oublie de parler des champignons. Dont certains sont toxiques et empoisonnent les chèvres. » Le troisième avait trouvé un allié, il surenchérit : « On parle de quelques fleurs blanches en ignorant que les chèvres doivent bien se nourrir. Il vaut quand même mieux qu’elles mangent les fleurs plutôt que les champignons ! ».

Le premier tint à préciser : « Tous les champignons ne sont pas toxiques. De plus, ils contribuent tous, par leur action, à permettre aux arbres de puiser l’eau sans le sol. Et le travail de digestion de la matière organique, autrement nommé saprophytisme, est indispensable aux éléments nutritifs de la terre qui autrement mourrait. » Le deuxième précisa : « Depuis 30 ans, l’utilisation massive des fongicides systémiques a fait disparaitre 50% des espèces de champignons des prés. » Un cinquième, qui ne s’était pas alors exprimé jusque-là, choisit ce moment pour donner son avis : « L’important, c’est que tous les animaux de ce champ puissent manger sans risquer l’intoxication. » Le dernier de la bande s’emporta alors : « Donc, on s’en fout des champignons ? Ils sont indispensables mais tant pis s’ils se font manger par les chèvres et les moutons ? ». Le troisième (un chevrier peut-être ?) s’offusqua : « Ah non ! Pas par les chèvres ! Ce sont elles les victimes des champignons ici, ne l’oublions pas ! ». Le deuxième ouvrit un livre, consulta la table des matières, trouva la page et précisa : « 5% des champignons sont toxiques. Aussi bien pour les chèvres que pour les moutons. » Le chevrier commençait à prendre la mouche : « Ne mettez pas sur le même plan les dégâts causés par les champignons aux chèvres et aux moutons. Les chèvres sont moins nombreuses, elles ont une vie beaucoup plus difficile car elles seules grimpent aux arbres, nettoyant ainsi leur écorce. C’est rude quand même. De plus, elles servent d’alerte aux aigles. Alors que les moutons sont tranquillement toujours sur l’herbe, aucun n’a jamais fait l’effort de grimper à un arbre, ça se saurait ! ». Le quatrième compléta : « Oui, c’est vrai, les agneaux se font emporter par les aigles. Quand ils ne se prennent pas les pattes dans les ronces. Et parfois même, des chèvres leur donnent des coups de corne en essayant d'éloigner les aigles.»

Le cinquième haussa le ton : « Nous devons protéger les pattes des chèvres des ronces ! Et prendre soin de leurs cornes !». « Et celles des moutons. Et des agneaux ! » répondit le quatrième. Le premier se demandait de quoi on parlait tout à coup (les agneaux ont-ils aussi des cornes ?).« Que les chèvres s’occupent plus de protéger les agneaux que de se nourrir des fleurs blanches ! » accusa le sixième. Le chevrier s’insurgea : « Oui, protégeons les chèvres. Elles sont en danger et sans elles, les moutons vont être décimés. Déjà, beaucoup de chèvres ont été intoxiquées par les champignons. Les moutons doivent les respecter. Surtout quand elles ont des chevreaux. » Le sixième (un défenseur de la biodiversité ?) s’exaspérait d’entendre ces joutes orales entre chèvres et moutons, on oubliait les fleurs blanches, les champignons et la bruyère. Tournant encore quelques pages, le deuxième lisait alors à voix haute : « Les troupeaux comportant moutons et chèvres sont ceux qui vient le plus en harmonie, les uns avec les autres. Cependant, on note que, pour l’équilibre et la pérennité du troupeau et du champ, il est nécessaire que chacun puisse trouver une nourriture et des conditions d’abri propre à sa nature (des arbres pour les chèvres et de la bruyère pour les moutons). On constate que l’écosystème s’appauvrit lorsque les chèvres sont trop nombreuses (par les ravages qu’elles font sur les fleurs blanches et l’écorce des arbres) et lorsque la proportion de champignons toxiques dépasse 20%. Il arrive alors que l’herbe se raréfie et que les agneaux meurent de faim avant que d’être emportés par les aigles. »

Une grande pluie survint alors, qui tourna vite à la tempête. Qui noya les fleurs et fit s’effondrer la barrière du champ. Chèvres et moutons essayèrent de s’enfuir. Les fleurs blanches et les champignons étaient lessivés et emportés. La bruyère s’accrochait à ses racines. Les copeaux d’écorce tourbillonnaient dans le torrent qui dévastait et recouvrait le paysage.

Certains essayèrent de sauver les chèvres plus que les moutons. Certains essayèrent de sauver les animaux plus que les plantes et les fleurs. Certains essayèrent d’entrer dans le champ pour sauver celles-ci. Certains ouvrirent leurs parapluies et coururent se mettre à l’abri dans la ferme la plus proche. Certains pleuraient.

Au petit matin, le ciel était toujours de plomb. Dans le champ transformé en marécage, nombre d’animaux s’étaient noyés, nombre de plantes et de fleurs avaient disparu.

Petit à petit, au fil des heures, le sol bût l’eau. Quelques chèvres et plus de moutons revinrent, en rangs serrés. Si les moutons ne pouvaient toujours pas grimper aux arbres, dont certains avaient rompu, ils firent de la place dans les nids de bruyère aux chèvres sans abri. Et partagèrent les touffes d’herbe humides à proximité.

Des six amis, certains étaient là à nouveau. Sous le ciel devenu d’ardoise, ils guettaient les trouées de ciel bleu. En silence.

 

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