De la défaite et de l’abandon

Mais la liberté, l’égalité et la fraternité pour tous et entre tous ne sont pas négociables

Depuis 3 mois, des voix, d’habitude silencieuses ou inaudibles, se sont élevées. Inaudibles et pourtant si nombreuses. Elles ont commencé sur le web, ou chacun peut parler, même maladroitement, facilement, sans prendre sa voiture et sortir de chez lui et de son isolement. Du virtuel, le besoin s’est fait sentir d’aller plus loin et de se rencontrer, près de chez soi d’abord. De se connaître, de se parler, de partager une détresse que l’on croyait unique et souvent dont on culpabilisait (je m’y prends mal, c’est de ma faute). La France a été recouverte de ronds-points transformés en lieux de rencontre, chacun sortait de sa sphère intime et privée pour occuper cet espace public et pourtant déshumanisé. Il y a 50 ans, les cafés auraient joué ce rôle. Mais il n’y a plus de cafés. Le pouvoir s’est montré ferme : salles de contrôle avec ministre détaillant un accident en direct.

Les voix se faisaient entendre de plus en plus fort et ont décidé de se montrer, d’aller se montrer dans ces autres espaces publics que l’on envahit les jours de liesse, d’aller se faire entendre plus fort. Pour la première fois, beaucoup prenaient du courage de l’autre et allaient, dans un joyeux bordel, se montrer, manifester. Hors des règles administratives connues des organisations (corps intermédiaires) devenues inutiles depuis des années. Avec la découverte de la réalité des manifestations et règles du maintien de l’ordre : groupuscules politiques détournant le message, violences de ces groupuscules, règles brutales du maintien de l’ordre (sommations non compréhensibles, principe du nassage, etc …). Les premières manifestations voyaient femmes, personnes âgées, personnes handicapées  se balader sur les avenues parisiennes. Le pouvoir a dit qu’ils étaient quantité négligeable. Et qu’ils devaient d’abord obéir aux règles et se tenir bien sages. Le pouvoir s’est montré ferme : salle de contrôle avec ministre montrant son autorité.

Et puis les casseurs ont fait leur œuvre. Comme d’habitude. Cet arc de triomphe, qu’on disait interdit aux manifestants, a été vandalisé et saccagé. Images en boucle des chaines d’infos (comment ? pourquoi une vidéo privée des casseurs s’est retrouvée à la une de tous les journaux TV ?), violence étalée, commentaires outragés, « Etes-vous indignés par cette violence ?? » - « Quelle honte pour la France ! » - « Que vont penser les gens !! ». Ce week end là, 136000 manifestants pour 66000 forces de l’ordre, incapables de contenir 500/1000 casseurs. Des blessés, des éborgnés, des arrestations a priori, mais l’important, ce n’était pas les gamines blessées, c’était l’arc de triomphe en pierre et ce que les gens allaient penser.

Au fil des semaines, on n’a plus vu la salle de contrôle. Mais on a vu les blindés, les chevaux et les chiens, on a entendu parler officiellement de cette foule haineuse, de cette peste brute, de ces factieux et les manifestants ont été menacés : si vous persistez, vous êtes complices des casseurs. Jusqu’à 80000 policiers pour 50000 manifestants. De nouvelles lois sécuritaires malgré la quasi-totalité des mesures de l’état d’urgence passées dans le droit commun. Des unités spéciales, habituées à la répression du banditisme, qui tirent dans la foule. Sans que l’ordre soit rétabli.

Défaite. Les femmes, les personnes vulnérables ont quitté les manifestations où elles n’étaient pas protégées par les forces de l’ordre. Les casseurs ont eu raison des forces de l’ordre, apeurées, qui ont demandé aux manifestants pacifiques de partir puisqu’elles étaient, même en surnombre, incapables de jouer leur rôle. Aux mutilés civils on a opposé les blessés dans les rangs armés de la police. Dommages collatéraux, ils n’avaient qu’à pas se trouver là. Déjà, ils étaient chanceux qu’on ne tire pas à balle réelle comme dans les dictatures. Les droits de l’homme peuvent aller jouer ailleurs, on ne changera rien à ce carnage.

Abandon. Les demandes, entendues pourtant comme légitimes, ne veulent plus être entendues. Car malgré tous les moulinets et débats, la réponse est : c’est comme ça, on n’y peut rien. De faux-fuyants (donnez-nous la réponse puisque vous posez la question) en surdité étrange (« Nous voulons plus de justice fiscale, n’abandonnez pas les services publics en zone rurale » - « Puisque vous demandez moins d’impôts, vous aurez moins de services publics »), la partie semble abandonnée : nous n’y pouvons rien, il n’y a pas d’alternative, nous n’avons pas de réponse car nous n’avons plus le pouvoir de changer l’inéluctable.

La détresse des fins de mois difficiles s’est propagée, comme un mantra, ainsi à l’ensemble du budget de notre état. Sans solution. Sans espoir.

Vivre résigné, sans espoir n’est pas possible.

Alors parler, partager, vouloir changer les choses pour que la liberté, l'égalité et la fraternité soient des valeurs vivantes,non négociables, vouloir que l’espoir et la joie et le partage et la vie reprennent le dessus, même (surtout ?) au prix d'un joyeux bordel, est la solution. Quel que soit le chemin emprunté pour retrouver cet élan, c’est le seul moyen de continuer à avancer, dignes et vivants.

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