Libre

Dans les invectives désordonnées de la parole des femmes et des hommes sur les sujets de la liberté et des violences sexuelles se fait un petit bout du chemin vers des relations plus riches, libres et apaisées. "Les choses changent, ce n'est pas sale". Ca fait un peu peur mais ça va bien se passer.

« Il y a, je ne suis pas candide, bien plus d’hommes qui sont sujets à ces comportements que de femmes. Mais en quoi ce hashtag n’est-il pas une invitation à la délation ? Qui peut m’assurer qu’il n’y aura pas de manipulation ou de coup bas ? Qu’il n’y aura pas de suicides d’innocents ? » Catherine Deneuve – Libération, 14/10/2018

Les hashtags sont une invitation aux témoignages, non à la délation.

C’est très différent.

La délation est une dénonciation jugée méprisable et honteuse. Elle consiste à fournir des informations concernant un individu, en général à l'insu de ce dernier, souvent inspiré par un motif contraire à la morale ou à l'éthique et donc honteux.

Ce hashtag est une invitation à faire sortir la parole du cadre privé ou juridique pour la placer dans le domaine public.

Les femmes ont toujours parlé. A leurs proches, à leur entourage. Dans le cadre familial, elles ont souvent été soutenues (quand la violence subie ne l’était pas du fait d’un proche et 70% des viols subis le sont du fait du conjoint ou d’un proche). Dans l’entourage professionnel, 95% des femmes ayant subi des violences ont dû quitter leur emploi. Quand elles souhaitaient sortir de cette sphère privée, elles devaient affronter la justice. 10% des viols déclarés, 2% des agressions sexuelles déclarées, 1% des violeurs condamnés. Quand certaines ont demandé « Comment faire pour écouter la parole des femmes ? », des femmes ont répondu : « Je ne veux pas entendre ça ! On se débrouille ! ».

Il fallait donc que la parole devienne publique et nombreuse pour être entendue. C’est gênant. Le message est moche, sa formulation est grossière car la chose est moche et grossière, dérangeante.

Et oui, il y aura des manipulations et des coups bas. Aucun moyen de s'assurer qu'il n'y en aura pas.

Peu mais il y en aura. Sur les hashtags incriminés, l’immense majorité des témoignages n’est pas nominatif ; l’important, d’abord, est de dire ce qui s’est passé, ce que l’on a subi. Pour ceux qui sont nominatifs, on somme prestement la dénonciatrice de passer par la justice (cf ci-dessus). On pourrait aussi prestement sommer les incriminés, pour lesquels il est toujours bon de rappeler la présomption d’innocence en oubliant au passage celle de la victime, de faire également appel à la justice. L’arsenal législatif défend aussi bien les victimes d’agressions et de violences sexuelles que les fausses déclarations et les diffamations. Les peines encourues pour les agressions sexuelles (5 ans d’emprisonnement, 75 000 € d’amende) sont proches de celles encourues pour dénonciation calomnieuse (5 ans d’emprisonnement, 45 000 € d’amende). Avant d’aller dénoncer et porter plainte, on réfléchit bien à ce qu’on va dire. Sans doute est-ce une des raisons pour lesquels les fausses déclarations représentent 2% des plaintes pour viol et agressions sexuelles.

Mais quand même me direz-vous, et la rumeur ?

La rumeur, elle est sauvage, elle fait des dégâts dans les 2 camps, celles et ceux innocents agressés et celles et ceux innocents accusés à tort. Va-t-on se battre pour opposer les douleurs des 2 ? Doit-on privilégier l’une sur l’autre ? Les victimes d’agressions sexuelles doivent-elles faire profil bas pour éviter que de sinistres délateurs s’attaquent à des innocents ? On n’est pas loin de l’injonction au syndrome de Stockholm là.

Doit-on donc contenir la parole de celles et ceux qui ont subi des harcèlements, des agressions sexuelles et des viols au motif que certains témoignages seront mensongers ? C’est déjà le cas.

La tendance lourde va dans le sens d’une minimisation des violences sexuelles. Pour exemple, l’écart important entre les plaintes pour viol et les affaires arrivant dans un tribunal : entre-temps, elles ont été requalifiées en agressions pour éviter un engorgement de la justice.

Vraiment, toutes les précautions sont prises pour que l’on réfléchisse vraiment vraiment vraiment avant de se lancer dans la délation. Et celles et ceux qui s’y lanceront savent à quoi elles ou ils s’exposent.

Si les victimes d’agressions sexuelles savent le parcours du combattant qui les attend le jour où elles décideront d’affronter la justice, les menteurs et les menteuses savent aussi que justice et société les traiteront sans ménagement.

Toutes les précautions sont prises pour endiguer la violence possible des témoignages.

Le droit à importuner a été défendu (et utilisé) : ceux et celles qui ont témoigné ont été rappelés à l’ordre (« ils servent les ennemis de la liberté sexuelle, des extrémismes religieux, les pires réactionnaires et la morale victorienne »), ont été sommés de parler avec nuance et politesse (« un frotteur est un non-événement », « on peut très bien se remettre d’un viol », d’ailleurs ne pas oublier « qu’on peut jouir durant un viol ») et de bien comprendre la différence entre les crimes et la drague maladroite ou un peu lourde et la responsabilité qu’ont les femmes (« Je pense qu’on doit apprendre aux filles qu’elles sont désirables et que ce désir peut être la cause de violence et qu’il ne faut pas non plus afficher des provocations partout et sans aucun égard pour ceux qui les regardent »).

Le débat a bien été cadré.

Comment s’assurer qu’il n’y aura pas de suicide d’innocents ?

Face à « cette justice expéditive (qui) a déjà ses victimes, des hommes sanctionnés dans l’exercice de leur métier, contraints à la démission », face à « la confession publique, l’incursion de procureurs autoproclamés dans la sphère privée (= ceux et celles qui accusent tout haut sans demander l’autorisation), on pourrait opposer « la liberté d’offenser », expliquer que « les accidents qui peuvent toucher (la réputation des hommes) n’atteignent pas nécessairement leur dignité et ne doivent pas, si durs soient-ils parfois, nécessairement faire d’(eux) une victime perpétuelle. Car nous ne sommes pas réductibles à notre (réputation). Notre liberté intérieure est inviolable. Et cette liberté que nous chérissons ne va pas sans risques ni sans responsabilités. » ou encore rappeler qu’il peut « l’envisager comme l’expression d’une grande misère sexuelle, voire comme un non-événement ».

Mais ce serait sans doute, je vous l’accorde, une mauvaise piste de réflexion, un débat inutile, une stérile querelle qui ne se joue pas sur le bon champ de bataille. Retourner l'argument de honte de présumés innocents contre d'autres présumés innocents peut être de bonne guerre quand on est exaspéré mais ça ne fait pas beaucoup avancer le schmilblick.

Il ne s’agit pas des femmes contre les hommes, des hommes contre les femmes, d’hommes et de femmes suffisamment imbéciles pour ne pas vouloir connaître et se parler et se mettre d’accord sur les limites à respecter dans une « zone grise » à préserver à défaut de savoir bien la définir.

Comme la voix de celles et ceux qui prennent la parole, la zone grise est multiple, définie et ressentie par chacun de façon différente. Vraiment. Ne prenons pas les hommes pour des êtres suffisamment bêtes pour penser qu’un accord obtenu par la contrainte n’en est que plus beau. Ne prenons pas les femmes pour des êtres suffisamment bêtes pour dire non quand elles pensent oui.

Il est communément admis qu’une relation sexuelle satisfaisante est celle qui a lieu entre deux adultes consentants. Le consentement est-il au cœur du problème ? Rechercher l’expression explicite de celui-ci, comme le font juridiquement les pays scandinaves, précurseurs de la libération sexuelle, fait bondir les tenants d’une « séduction à la française » plus floue, plus délicate, moins définie. Certaines féministes souhaiteraient minimiser celui-ci au nom de la liberté sexuelle (« Ca m’est arrivé d’avoir des relations avec quelqu’un qui ne me plaisait pas parce que c’était plus facile, ça n’était pas grave »).

On est peut-être déjà un peu au-delà de cette définition et cette demande du consentement féminin. Car il n’est guère poli d’oublier celle du consentement masculin. Sur un terrain où chacun est libre de dire oui ou non, mais surtout de vouloir, à 2, librement, une relation satisfaisante et d’être capable, homme comme femme, d’entendre un « Non » sans en prendre ombrage ce qui ne donnera que plus de sens et de saveur au « oui », murmuré, suggéré ou crié à haute voix. Voilà le corollaire de la libération sexuelle, non le droit à emmerder les autres. On passera peut être par une phase où on se posera la question : « Les hommes sont-ils puritains quand ils n’ont pas envie ? Peuvent-ils réfréner les pulsions sauvages et animales de leur partenaire sans remettre en cause leur virilité ? ». Je m’aperçois que cette question semble encore bizarre … et pourtant.

Le combat humaniste entre dans une étape de plus. Humaniste oui, car il est multiple, varié, polymorphe, mais basé sur l’idée commune et première que les êtres humains naissent libres et égaux en droits.

La clé, l’une des clés, serait peut-être de ne plus avoir peur les uns des autres ni d’avancer ensemble vers une relation plus apaisée, basée sur le refus de l’inégalité de droits, de traitements privés et publics, de reconnaissance de la parole et, par voie de conséquence, de liberté entre hommes et femmes.

Ce ne sera pas facile, ce sera long, ce sera parsemé de débats, de cris, de douleurs tues, puis dites, puis écoutées et de petites et grandes victoires communes.

« Un être humain est libre, non quand l'autre ne l'est pas, mais quand l'autre l'est aussi. »

Elie Wiesel

 

 

 

 

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