C'est compliqué

Petit billet pour tous ceux, démunis devant la parole des femmes, forte, désordonnée, et parfois grossière et injuste.

Oui, c’est devenu compliqué d’être un homme dans le monde d’aujourd’hui. La parole des femmes, qui a toujours existé, est aujourd’hui tellement forte qu’il faut être absolument sourd pour ne pas l’entendre. Car ça a toujours été compliqué d’être une femme. Plus en tout cas que d’être un homme.

Une façon de ne pas le voir était de le nier. Ou de se dire que le monde est comme ça et qu’on ne peut rien y changer, que c’est la nature.

Les rôles étaient bien définis : les forts, qui font les règles, décident, protègent et corrigent au besoin les faibles, suffisamment faibles pour ne pas vraiment savoir ce qu’elles veulent (un non veut dire qu’on résiste, un oui veut dire qu’on est une salope, un non veut dire oui) alors autant simplifier les choses et ne pas s’embarrasser de leur avis immature et compliqué. Le monde tournait bien comme ça. Les hommes avaient des besoins et des désirs. Et les femmes étaient priées de les respecter, gentiment et sans faire de bruit, en sachant garder leur place. Comme des enfants. Et on préfère les enfants sages et silencieux. C’est plus facile.

Parce que le jour où ces sales gosses commencent à dire que « Non », ça ne leur plait pas de devoir bosser plus pour gagner moins, que leur corps n’est pas « à disposition des autres » qui choisiront si elles ont le droit d’enfanter ou de ne pas enfanter, qui les moqueront, qui les bombarderont d’injonctions paradoxales (fait moi rêver comme une pute mais reste digne comme une mère, exhibe toi pour mon plaisir et ne vient pas te plaindre si je le prends avec violence, au fond de toi tu adores ça, c’est même comme ça que tu me tiens, par ma faiblesse et tu dois le payer, disparais quand tu deviens laide et vieille mais sois là pour me consoler), ce jour-là, oui, ça devient compliqué. C’est même carrément le bordel.

Qu’est-ce qu’on va bien pouvoir faire de cette moitié d’humanité qui tout à coup dit « Merde ! ». Nous laisser le droit de vote, c’est pas suffisant. On ne négocie plus : petites libertés gagnées contre silence devant les violences qu’on subit parce que vous avez peur de nous, humiliations parce que vous vous sentez trop vulnérables pour pouvoir supporter l’égalité.

On va « s’adapter ». On va faire comme tous les endroits dans le monde où un jour, on a commencé à penser qu’il n’y avait pas un ordre immuable dans lequel les blancs étaient supérieurs aux noirs, et donc les blancs avaient le pouvoir et les noirs étaient leurs esclaves. Pas besoin d’être noir pour réaliser cela. Il suffit d’être humain. Pareil pour les femmes. Il suffit d’être humain pour comprendre que depuis des générations, et partout dans le monde, la moitié de l’humanité, celle à qui l’on a dévolue la tâche de créer, faire grandir et protéger la famille, n’est pas une moitié inférieure à qui l’on distribuera des miettes si elle a été sage et n’a pas dérangé les grandes personnes qui s’occupent d’argent et de puissance.

Les femmes n’ont plus envie de demander gentiment. Elles ont essayé, ça marche pas tout le temps, voire rarement.

On va réinventer les codes de la relation et se réinventer par la même occasion. Pas facile parce qu’on est naturellement fainéant.

On va apprendre qu’on peut blesser sans le vouloir, que les erreurs sont acceptées, qu’on a le temps de s’ajuster. On va apprendre que « pardon », ça n’a pas le même sens que « tais toi, c’est pas grave ».

Ca prendra du temps. Encore et encore. Car on ne renonce pas à ses privilèges d’un coup de baguette magique, même si on n’a pas été les artisans de ces privilèges. On n’est pas partageur naturellement. Pourquoi vouloir changer quelque chose qui nous allait bien même si le prix à payer était des dommages collatéraux sur l’autre ?

On arrêtera le réflexe de caste. Qu’une femme dénonce les prédateurs sexuels qui l’ont agressée et les hommes cherchent à se défendre, alors même qu’ils ne sont pas des prédateurs. N’est-ce pas là un réflexe de caste ? Tous ces hommes qui ne se sentent pas légitimes pour parler des femmes et de leur demande d’une égalité de droit ? Défendre l’autre, qui est différent, simplement parce que combattre une injustice, même si elle ne nous touche pas personnellement, nous permettrait de vivre ensemble dans un monde plus respirable ?

Je suis une femme. Je n’ai jamais été violée. Suis-je pour autant insensible aux femmes qui l’ont été, qui ont été humiliées, décrédibilisées et réduites au silence ? Non, comme je suis révoltée par les violences faites aux enfants, même si je n’en suis plus une, par les humiliations et les injustices faites aux plus pauvres et aux plus vulnérables, mais si je ne suis ni pauvre (ni riche), ni particulièrement vulnérable (ni particulièrement forte), par les tortures et les asservissements commis au nom d’une supposée (et bien pratique) inégalités des races (et pourtant je suis blanche). Je suis capable de voir les injustices et la violence qu’on inflige à d’autres que moi, même si je n’en suis ni directement responsable ni affectée dans ma vie quotidienne.

On apprendra à se parler, à se respecter, à s’écouter. Et si l’on ne comprend pas toujours l’autre, on ne le condamnera pas d’emblée, on ne l’exclura pas du dialogue. On se dira qu’on n’est pas ennemi mais qu’une amitié, ça se construit, sur des valeurs communes, sur un respect mutuel, sur la confiance.

Ca prendra du temps. La confiance, ça se prouve, tous les jours. C’est fragile.

Affirmer haut et fort qu’on est pour l’égalité homme-femme et tous les jours, dans un rassurant et confortable mouvement de meute, sous couvert d’humour et de second degré, asséner blagues pourries, brutalités et cyniques constats d’une inégalité calculée, ça ralentit la construction de la confiance.

Oui, c’est compliqué d’être un homme aujourd’hui. Depuis toujours, c’est compliqué d’être une femme. Personne n’a jamais dit que c’était facile d’être un être humain libre, égal, digne et respectueux des autres êtres humains.

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