L'aventure est à portée de main quand on veut bien s'en donner la peine

Ou comment nos petits enfants parleront de ces aventuriers intrépides qu'étaient les voyageurs de la SNCF au début du siècle.

Hallelujah ! J’apprends avec un infini soulagement, de la bouche même du directeur général adjoint de la SNCF que « l’immense majorité des passagers de la SNCF voyageront sans aucun problème ».

La sage précaution de cet homme qui ne pouvant s’engager à ce que toutes les personnes ayant acheté un billet de train pour aller de A à B puissent effectuer sans encombre leur trajet me comble d’aise. A moins que … chafouine, je cherche à comprendre à quelle date tout a basculé, à quel moment le fait de planter ses voyageurs sur les quais pour cause de train supprimé, dans des trains à l’arrêt pour les raisons les plus improbables, en retard, en avance, surbookés, sans étiquetage correct de ses voitures et places ou des gares désorganisées et sans information crédible pendant des heures est devenu un fait non seulement normal mais acceptable sans broncher s’il vous plait !

La bonne nouvelle, c’est que je me suis découvert une âme d’aventurière. Une journée de travail dans le centre et me voilà prête à affronter l’inconnu, à puiser en moi des ressources encore inexplorées d’ingéniosité pour parvenir à mes fins, atteindre mon graal : Arriver là où je veux presque à l’heure !!

Ayant décidé que la voiture n’était pas, dans la majorité des cas, le moyen de locomotion le plus sûr, le plus écologique, le plus économique et le plus reposant, me voilà donc, hardie, en train de réserver un billet de train. J’avoue que mes premiers pas furent naïfs : le rendez-vous est à un quart d’heure de la gare, je prends un billet qui m’amène une demi-heure avant (vous voyez, ce genre d’erreur de débutante ?). Constat nuancé toutefois : lorsque votre premier train a du retard, ne craignez pas pour autant de rater votre correspondance ; il y a 95% de chances que celle-ci soit également en retard. No panic, CQFD.

Il m’est même arrivé récemment de me présenter encore dans une gare en avance avec l’espoir de boire un café (il était 6h30, en principe les cafés ouvrent à 6h15, mon train était à 7h20, tout paraissait facile sauf que … il n’y a plus d’endroit où boire un café servi dans une tasse en dur à une table nettoyée à la gare Montparnasse et que les informations jetées au hasard vous obligent à galoper entre les voyageurs aussi perdus que vous d’un quai à l’autre). Les trains sont annoncés 5 à 15 minutes à l’avance et tant pis pour les handicapés ou les personnes âgées qui ne peuvent galoper tout au bout du quai : ils n’ont qu’à vivre avec leur temps !

J’apprends, petit à petit, que la vie est une forêt vierge dans laquelle tout est possible et que, prévoir d’arriver à l’heure est so XXème siècle !! Le monde tourne en flux tendu et il faut maintenant intégrer que les dérapages sont normaux, habituels et inhérents au système. Circulez (si vous pouvez).

"Monsieur le contrôleur, pourquoi sommes-nous arrêtés depuis 3 heures ?
- Parce qu’il manque 18 mètres de voie ferrée, Madame.
- Je vous demande pardon ?
- Je ne vois pas ce que cela a d’extraordinaire, allez vous rasseoir."

"Monsieur le contrôleur, pourquoi le train de redémarre-t-il pas ?
- Parce que nous avons perdu le train que nous devions raccrocher au notre.
- Je vous demande pardon ?
- Ne vous inquiétez pas, à Paris, ils sont en train de le chercher.
- Mais nous sommes à Bordeaux, personne ne peut le chercher ici dans la gare ? C’est gros un train quand même.
- Non, cela dépend du système informatique de Paris, allez vous rasseoir."

"Pardon Monsieur, mon train a été supprimé, est-il possible de me rembourser ?
- Certainement pas, l’ordinateur m’indique qu’il était à l’heure.
- Mais Monsieur, le train a décidé au dernier moment (5h00 pour un train à 5h30) de ne pas s’arrêter finalement et de zapper ma gare.
- Vous voyez bien, il n’était pas en retard, il est passé à l’heure, sans s’arrêter d’accord, mais à l’heure, donc je ne peux pas vous rembourser."

« Mesdames et messieurs, nous vous indiquons que votre train s’est arrêté pour quelques minutes. Le conducteur du train a été pris en charge pour cause de vitesse. Veuillez ne jamais descendre d’un train en marche dans tous les cas. »

« Mesdames et messieurs, en raison d’un problème informatique, veuillez ne pas tenir compte de l’affichage des voitures et places qui est aléatoire. »

« Mesdames et Messieurs, en raison d’un mouvement de grève en Ile de France, la totalité des trains en Occitanie est retardée ou annulée ». Application in situ de l’effet papillon.

Très fière cependant, en vieille roublarde que je suis devenue, d’avoir réussi à aiguiller une amie, effondrée devant son smartphone lui indiquant à 17 heures, que plus aucun train de partait de Montparnasse un dimanche depuis midi et qu’elle devait essayer de se rendre à Austerlitz (qui était donc à cette heure-là la gare récipiendaire de centaines de voyageurs égarés sans pour autant pouvoir leur proposer les trains souhaités – diviser pour mieux régner -), et lui avoir trouvé un train secret partant de Massy TGV.

Cette année toutefois, j’ai décidé de passer Noël chez moi par peur d’entendre « Nous vous remercions de votre compréhension et vous invitons à reporter Noël à une date ultérieure et plus favorable ».
Je sais, c’est lâche.

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