Voilà voilà …

Comment expliquer qu’un mouvement de revendications sociales, unanimement constatées comme légitimes, est aujourd’hui criminalisé ?

« Peste brune », « factieux », « foule haineuse », « complotistes », « brun-rouge », « antisémistes », les qualificatifs n’ont pas manqué depuis 3 mois pour définir le mouvement des gilets jaunes. Alors que dès le premier jour, le gouvernement a voulu montrer sa martialité (souvenons-nous de C. Castaner dans son QG, commentant chaque minute, chaque image passée en boucle de telle dégradation, telle casse) et son autoritarisme (malgré une désorganisation manifeste de la part du commandement des forces de maintien de l’ordre), les commentaires des chaines d’info en continu tournent encore en boucle cette semaine : « Le président Macron décide de devenir ferme ! ». En effet, malgré le nombre insensé de blessés, malgré un projet de loi anti-casseurs dénoncé à l’intérieur comme à l’extérieur, malgré la preuve de l’incursion du judiciaire pour empêcher les manifestants, malgré les différentes alertes sur le niveau de violence de la répression de ce mouvement social (Ligue des Droits de l’Homme, Amnesty International, ONU, le parlement européen et maintenant le Conseil de l’Europe, rien que ça !), Mr Macron, dans la droite ligne de ce que le ministre de l’intérieur avait menacé : « Ceux qui viennent manifester dans des villes où il y a de la casse qui est annoncée savent qu'ils seront complices de ces manifestations-là ! », en remet une couche : « Il faut maintenant dire que lorsqu’on va dans des manifestations violentes, on est complice du pire ».

Voilà voilà …

Pourquoi ? Pourquoi un mouvement de revendications sociales, qui a à ce point bouleversé notre paysage social, économique et démocratique (même si toujours décrit comme à la fois très minoritaire et à bout de souffle) par la parole qu’il portait (plus de justice sociale, plus de justice fiscale, plus de démocratie et surtout la reconnaissance de sa dignité) et qui était considérée comme légitime par sa simplicité (ben oui, quand on travaille à temps plein et qu’on gagne le SMIC, on ne peut pas élever ses enfants dignement, CQFD), pourquoi ce mouvement, alors qu’on est en plein « grand débat » national destiné à faire émerger les demandes de la population, alors que la majorité des manifestants n'ont plus les moyens de se rendre en ville - et sans doute peur physiquement aussi -, pourquoi ce mouvement est-il criminalisé ?

Parce que le gouvernement n’a pas l’intention d’y apporter de réponse. Ça n’entre pas dans le logiciel prévu. Mr Macron l’a d’ailleurs répété : pour la justice sociale, on a déjà répondu avec 10 milliards en décembre, c’est fait, pour la justice fiscale, on ne change rien, pour la demande démocratique, on ne change rien.

Voilà voilà …

Comment préparer alors le tsunami d’Avril ? Lorsque les gilets jaunes vont avoir confirmation qu’on les balade depuis 4 mois ? En s’appuyant sur sa jambe droite plus fermement (on ne fait même plus semblant du tout de faire en même temps du néolibéralisme et du social), en désignant comme seul adversaire ce qui fait peur (l’extrême droite, les fachistes, les antisémites) – en même temps, on terrorise la ménagère à grand renfort de « ces gens viennent nous tuer », la russie vient noyauter le mouvement, on veut s’attaquer à nos institutions et on va les mater car on est les plus forts -. Le moment venu, on fera d’autres lois plus dures, qui permettront de mettre en taule n’importe qui pense quelque chose contre le gouvernement. Le moment venu, les gilets jaunes seront exsangues et ne pourront plus rien faire.

Voilà voilà …

Le gouvernement semble oublier qu’il n’est pas les institutions, que les forces de l’ordre ne sont pas là pour le protéger lui mais la population, que la presse n’est pas à ses ordres mais doit servir le bien public.
Tous les contre-pouvoirs et les corps intermédiaires sont balayés, humiliés.
Il installe un face à face entre lui et la population, quitte à mettre le pays à sang.

Mais le moment venu, la population qui aura été conspuée, humiliée et blessée n’aura plus rien à perdre.

Je n’ai plus confiance dans notre police, je n’ai plus confiance dans notre justice.J’ai mal. Pour mes enfants, j’ai mal.

Pour la première fois de ma vie, j’ai très mal à mon beau pays.

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