Apprendre de Téhéran pour comprendre Pyongyang

La crise nord-coréenne s’invite cette semaine au menu de l’Assemblée générale des Nations Unies. Pour mieux comprendre la situation, la crise iranienne nous apporte quelques éléments de compréhension.

Quelles leçons tirer du dossier nucléaire iranien pour la crise en Corée du Nord ?

La crise nord-coréenne qui s’invite cette semaine au menu de l’Assemblée générale des Nations Unies nous invite à une réflexion sur une qualité essentielle à la bonne conduite de la diplomatie : la capacité du négociateur à ex-centrer son regard et appréhender le monde à travers les yeux de son ennemi.

Cet été, la Corée du Nord a procédé au tir de deux missiles balistiques intercontinentaux et à un sixième essai nucléaire. En réaction, le Conseil de Sécurité de l’ONU s’est mobilisé pour imposer un nouveau train de sanctions sur Pyongyang, dont l’objectif est d’assécher les exportations et importations du pays. Alors que d’aucuns s’inquiètent de l’imminence d’une guerre nucléaire, comment comprendre la psychologie des acteurs ? Il convient tout d’abord de prendre le contrepieds d’un lieu commun : non, Kim Jong-Un n’est pas fou. Certes, le jeune dictateur qui règne sur la Corée du Nord depuis 2011 est un tyran impitoyable qui opprime son peuple. Mais loin d’être irrationnels, ses actes s’inscrivent dans la droite ligne de l’objectif qui fut déjà celui de son père et son grand-père : la survie.

Encerclée d’adversaires historiques (Corée du Sud, Japon) et de la superpuissance américaine, mollement appuyée par un allié chinois gêné par ses provocations répétées et un voisin russe peu impliqué, emprisonnée dans une Histoire réécrite, qui fait de la Corée du Sud l’agresseur de la guerre de Corée (1950-1953), ‘menacée’ par la présence de 28 000 soldats américains et les exercices militaires conjoints américano-sud coréens qui se déroulent à ses portes, isolée sur la scène internationale, la Corée du Nord a pour objectif la survie en milieu hostile. Peu importe le caractère réel ou imaginaire de la menace, telle est la logique de siège qui sous-tend la vision du monde de Pyongyang.

            Face à un dictateur bien « rationnel », mais désintéressé du sort de son peuple, quelle est l’efficacité de la politique de sanctions menée par la communauté internationale depuis plus d’une décennie ? Les enseignements du dossier nucléaire iranien, qui a abouti en 2015 à un accord multipartite historique, nous éclairent sur deux conditions importantes pour le succès de ces sanctions. 

Tout d’abord, un régime de sanctions n’est efficace que s’il rassemble un nombre suffisant d’acteurs disposés à les mettre en œuvre avec sérieux. Ce n’est que lorsque l’UE, mais aussi le Japon, l’Inde, la Chine, etc. ont accepté de réduire drastiquement (jusqu’à 90 %) leurs importations d’hydrocarbures iraniens que l’économie iranienne a été asséchée. A l’inverse, la Corée du Nord, moins intégrée dans les circuits internationaux que l’Iran, est avant tout dépendante de son premier et principal partenaire commercial : la Chine. Or Pékin et Moscou se refusent à imposer un embargo pétrolier sur Pyongyang, se limitant à une restriction des exportations en provenance de la Chine. Le démantèlement des réseaux parallèles permettant à la Corée du Nord de contourner les sanctions (par le biais des ports russes par exemple) n’a jamais été sérieusement envisagé. Les réticences chinoises et russes neutralisent donc partiellement l’efficacité des sanctions, pourtant de plus en plus contraignantes sur le papier.

Ensuite, le cas iranien met en lumière un autre facteur qui participe à l’efficacité des sanctions : la présence d’une société civile et de contre-pouvoirs aptes à faire pression sur le gouvernement en place. L’asphyxie du système économique iranien n’a eu d’impact que dans la mesure où elle a mené la population iranienne à porter en 2013 à la tête du pays le réformateur Hassan Rouhani, qui fut élu sur un programme simple : la fin des sanctions et la réintégration de l’Iran dans la communauté internationale. Touchés de plein fouet par l’inflation et coupés du reste du monde, les Iraniens ont très majoritairement rejeté la politique de provocation et d’isolement de Mahmoud Ahmadinejad (2005-2013). De surcroît, le système politique iranien n’est pas monolithique : il s’appuie sur un délicat équilibre entre le Guide, le président et son gouvernement, et les différentes organisations dotées de pouvoirs importants (comme les Gardiens de la Révolution). A l’inverse, l’absence d’élections et d’offre politique alternative en Corée du Nord, combinée à l’inexistence d’une société civile organisée et mobilisable, ne laisse pas augurer d’une pression populaire suffisante pour impulser un changement de politique de la part de Kim Jong-Un.

Si les sanctions ne sont pas pleinement efficaces à elles seules, quelle peut être la sortie de crise en Corée du Nord ? L’inflation des budgets de défense des pays de la région laissent à penser que leurs gouvernements respectifs se sont engagés dans une course aux armements, comme seul rempart contre l’imprévisible. Plus inquiétant encore, le redéploiement d’armes nucléaires américaines sur le territoire sud-coréen est de nouveau ouvertement évoqué à Séoul. Or la logique de la dissuasion nucléaire est avant tout une logique de défense plutôt que d’attaque : pendant la guerre froide, ni la Russie ni les Etats-Unis n’ont eu recours à la bombe, car une attaque nucléaire de la part de l’un aurait déclenché immédiatement des représailles de la part de l’autre – et donc l’annihilation des deux. Pareillement, une offensive atomique de la part de Pyongyang (comme de Téhéran) est improbable, puisqu’elle entraînerait une riposte américaine immédiate et cataclysmique. A quoi bon attaquer, si c’est pour régner sur un paysage de cendres ?

Pour autant, ne pas attaquer ne signifie pas ne pas se doter de l’arme nucléaire. Sans la bombe, que serait la Corée du Nord ? Un petit pays sans économie, détesté de la communauté internationale, menacé d’écrasement par le géant américain. Avec la bombe, le régime nord-coréen pense assurer sa survie dans un environnement hostile. Le Sud peut se prévaloir d’un miracle économique sans précédent, qui en a fait la 11e puissance économique mondiale. Le Nord, lui, n’a qu’une seule chose à offrir à ses habitants : la fierté de tenir tête à la première puissance du monde.

Si l’éventualité d’une guerre nucléaire est donc infime, la possibilité d’une guerre conventionnelle n’est pas à écarter. Pour éviter une escalade sur la péninsule, qui entraînerait Washington (lié par un pacte de défense à Séoul) puis Pékin dans une guerre destructrice, le rétablissement d’un canal de dialogue entre tous les acteurs de la région est la seule voie possible. Tel est bien le sens du discours du président de la République devant l'assemblée générale de l'ONU cette semaine : "regardons la situation dans laquelle nous sommes aujourd'hui. Avons-nous, par l'absence de dialogue, endigué la situation en Corée du nord ? Pas une seule seconde. Partout où le dialogue, le contrôle, le multilatéralisme se dote d’armes efficaces, il est utile. C’est cela ce que je veux pour nous tous et toutes".

 Les sanctions poursuivent deux objectifs : le retour à la table des négociations de la Corée du Nord, et sa dénucléarisation. Le second semble aujourd’hui hors de portée, au vu de l’état très avancé du programme nucléaire nord-coréen. Sans des négociations qui créeront les conditions nécessaires à ce que chaque acteur se sente moins menacé par son voisin, les sanctions risquent d’aboutir à l’inverse de l’effet souhaité : une accélération du programme nucléaire, la multiplication des provocations, jusqu’à la guerre. Dans ce cadre, Pékin a un rôle primordial à jouer en vue d’établir un canal de communication et de médiation entre Washington et Pyongyang, qui n’entretiennent pas de relations diplomatiques. Paris aussi, dont l’implication dans le dossier nord-coréen et la mobilisation de ses voisins européens sont souhaités par Séoul. La balle est dans le camp des diplomates.

Delphine O

Députée de Paris (16e circonscription)

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