Mohamed Merah ou la modernité du petit entrepreneur en terrorisme

Il y a parfaite symétrie entre le discours « sécuritaire » et le discours « complotiste » qui, l’un comme l’autre, nous donne la représentation d’un Mohamed Merah agent d’une puissance occulte, que cette dernière soit identifiée à des services secrets manipulateurs ou à une nébuleuse terroriste.

Il y a parfaite symétrie entre le discours « sécuritaire » et le discours « complotiste » qui, l’un comme l’autre, nous donne la représentation d’un Mohamed Merah agent d’une puissance occulte, que cette dernière soit identifiée à des services secrets manipulateurs ou à une nébuleuse terroriste. Ces deux discours sont la face et le revers d’une même médaille et se conjuguent pour occulter en quoi Mohamed Merah est bien le « produit » d’une époque et d’une société.
    
Pour prévenir tout mauvais procès, je précise immédiatement qu’affirmer que Mohamed Merah est le « produit » d’une société n’exonère en rien de sa responsabilité. Pour me faire bien comprendre je rappellerai qu’André Breton a écrit que « l'acte surréaliste le plus simple consiste, revolver au poing, à descendre dans la rue et à tirer au hasard, tant qu'on peut, dans la foule. Qui n’a eu au moins une fois, envie d’en finir de la sorte avec le petit système d’avilissement et de crétinisation en vigueur a sa place toute marquée dans cette foule, ventre à hauteur du canon » ; violence désespérée, mélancolique, suicidaire précise André Breton : « dans mon esprit, il est toujours allé de soi que l’auteur d’un tel acte serait lynché sur-le-champ » (1). Si André Breton qualifie ce type d’acte de « surréaliste », c’est que ce type d’acte n’existait pas dans la société dans laquelle il vivait. Il y avait bien des actes terroristes, qui parfois faisait des victimes « collatérales ». On avait bien l’écho exotique des « courses à l’amok », observées à Java – S. Sweig l’évoque dans une nouvelle -, où des sujets, au sortir d’une période de dépression appelée « sakit-hati » (littéralement « souffrances du cœur »), se précipitaient dans la rue pour poignarder des passants au hasard, jusqu'à ce que la foule en fureur les mette à mort. Bref, quand André Breton rédige le Manifeste surréaliste, l’agression de la foule tient de l’absurde, alors qu’aujourd’hui, nos sociétés « fabriquent » périodiquement ce genre d’assassin. Il faut bien admettre que chaque société et chaque époque fabrique des criminels qui lui sont propres. Et les crimes de Mohamed Merah nous interpellent aussi en ce qu’ils sont les « témoins » d’une époque et d’une société. Aussi Tariq Ramadan, a-t-il raison de dire qu’ « il faudra bien que la France comprenne que Mohamed Merah était un enfant de la France, pas un enfant de l’Algérie » (2).
   
Que savons-nous de ces crimes et de son auteur ?
    
Pour y voir plus clair, rappelons la vie chaotique de Mohamed Merah
   
1988 : Naissance le 10 octobre 1988 à Toulouse ; il est le quatrième d’une fratrie de cinq enfants.
    
1993 (4-5 ans) : Séparation de ses parents, non civilement marié, suite à des violences du père.
     
1998 (9-10 ans) : Placement de Mohamed Merah dans un premier foyer – il en fera cinq au cours des années qui suivent, où il restera jusqu’à l’âge de 13 ans. Il change d’école tous les ans. De même il fera sa 6e, sa 5e et sa 4e dans 3 collèges différents. Sa scolarité est marqué par des problèmes fréquents de comportement.
    
1999 (10-11 ans) : Arrestation puis condamnation du père de Mohamed Merah pour trafic de stupéfiant.
    
2003 (14-15 ans) : Libération du père de Mohamed Merah
   
2004-2005 (15-16-17 ans) : Entrée en CFA pour une formation en carrosserie en alternance, qui ne durera qu’un an. Première interpellation pour le caillassage d’un bus ; il passera régulièrement devant le juge pour enfant au cours des deux années qui suivent et écopera de quinze condamnations pour des petits délits (vol de portable, acte de violence, vol de moto...). En 2005, l'aîné de la fratrie est condamné à deux ans d'emprisonnement dont vingt mois de sursis pour des faits de violence sur l'un de ses jeunes frères.
   
2006 (18 ans) : Décohabitation d’avec la mère. Il aménage au 17 rue du Sergent-Vigné, le lieu même où il sera abattu.
   
2007 (18-19 ans) : Mise en cause, le 15 février 2007, de son frère aîné, Abdelkader Merah, dans le cadre d’une instruction pour « association de malfaiteurs en vue d'une entreprise terroriste » qui vise une filière djihadiste vers l’Irak. L’enquête, à l’époque, montrera qu’Abdelkader Merah se rend régulièrement en Egypte, via un réseau islamiste belge, pour étudier le Coran ; il ne sera pas condamné. Cette même année, Mohamed Merah vole le sac d’une vieille dame et il est condamné à 18 mois de prison.
   
2008 (19-20 ans) : Départ du père de Mohamed Merah pour l’Algérie. Le 23 octobre 2008, Mohamed Merah est libéré, dans le cadre d’un aménagement de sa peine. Le 23 décembre, nouvelle arrestation pour refus d’obtempérer à un contrôle routier et mise en détention, suivie d’une tentative de suicide par pendaison et d’une hospitalisation de 15 jours en hôpital psychiatrique, avant d’être renvoyé en centre de détention.
    
2009 (20 ans) : Sortie de prison en septembre.
    
2010 (21 ans-22 ans) : La mère de M. Merah se remanie avec un homme « avec un profil de radical islamiste. » Dépôt d’une plainte classée sans suite le 25 juin 2010 d’une mère du quartier des Izards, qui visait Mohamed Merah pour les motifs suivants : M. Merah à séquestré son fils de 15 ans pour l’obliger à visionner des vidéos présentant des scènes "insoutenables" de femmes exécutées d'une balle dans la tête et d’hommes égorgés par des islamistes. Quand M. Merah apprend le dépôt de plainte, il surgit aux Izards en treillis sombre, encagoulé, un sabre à la main et criant "Allah Aqbar" puis il se rend chez la mère : "Il est venu devant chez nous. Il m'a menacée et frappée. Il disait que j'étais athée et que je devrais payer comme tous les Français. Il n'arrêtait pas de répéter qu'il était un moudjahidin et qu'il mourrait en martyr, qu'il effacerait de la Terre tous ceux qui tuaient des Musulmans... Il disait aussi que lui et ses amis viendraient prendre mon fils et qu'il ne me resterait plus que mes yeux pour pleurer." Il la frappe, elle, son fils et sa fille (3).
En juillet 2010 il passe une nuit au point d'information de la Légion étrangère de Toulouse, mais il repart « de son propre chef », sans participer aux tests de sélection (il n’a jamais fait de démarche pour entrer dans l’armée de terre).
Entre juillet et décembre 2010 il traverse la Turquie, la Syrie, le Liban, la Jordanie, Israël, l'Egypte et l'Afghanistan. Il débarque à Kaboul, le 13 novembre 2010. Le 22 novembre 2010, à Kandahar, dans le sud de l'Afghanistan, il est interpellé par la police afghane, remit à un officier américain de l’OTAN qui constate sur son passeport des tampons d’entrée en Israël, en Syrie, en Irak et en Jordanie. L’incident est consigné et M. Merah sera inscrit sur la liste noire des personnes interdites de vol aux USA.
     
2011 (22-23 ans) : En octobre 2011, les officiers toulousains du Renseignement intérieur appellent chez sa mère pour convoquer Mohamed Merah à un entretien. M. Merah est depuis plus d’un mois au Pakistan. Selon les services de renseignement pakistanais, il est entré avec un visa touristique, il a séjourné à Lahore, Rawalpindi et Gujrat, dans l’Est du pays, pendant 1 mois. Il a fait prolonger son visa. En a-t-il profité pour aller au Waziristan pour y recevoir un entraînement militaire comme il l’a affirmera au Raid ? Mohamed Merah rappelle la DCRI le 13 octobre 2011 et explique qu’il se trouve au Pakistan. De retour à Toulouse, il téléphone à nouveau à la DCRI le 3 novembre pour indiquer qu’il a contracté une hépatite A au Pakistan et qu’il se trouve à l’hôpital Purpan à Toulouse. Le 22 novembre 2011, il est interrogé par la DCRI sur ces voyages, Mohammed Merah prétend, photos à l'appuie, qu'il faisait du tourisme et recherchait une épouse.
Le 15 décembre, M. Merah fait un « mariage religieux » avec sa compagne.
     
2012 (23 ans) : Le 24 février 2012, il est jugé pour conduite sans permis, ainsi que pour blessures involontaires, puis condamné à un mois de prison ferme, mais laissé libre. Il devait comparaître début avril devant le juge d'application des peines. Début mars, Mohamed Merrah « divorce » de son mariage religieux.
Le 6 mars, M. Merah vole un scooter T-Max en présence de son frère et peut-être d’un troisième homme. Le même jour, il se rend seul chez un concessionnaire Yamaha, achète une cagoule et se renseigne sur le moyen de déconnecter le système de géolocalisation du scooter. Le 11 mars 2012, à Toulouse, Mohammed Merah abat le maréchal des logis-chef Imad Ibn-Ziaten du 1er régiment du train parachutiste. Il est aperçu quelques jours après dans la cité de l’Hers, non loin de chez lui, pour vendre des jeans Diesel « tombés du camion ». Le 15 mars 2012, à Montauban, deux militaires, Abel Chennouf et Mohamad Legouad, sont tués et un troisième, Loïc Liber, est grièvement blessé à la tête. Le 19 mars 2012 un rabbin et professeur collège-lycée juif Ozar Hatorah, Jonathan Sandler est abattu en dehors de l'établissement avec ses enfants, Gabriel et Aryeh. Un jeune homme est grièvement blessé. Dans la cour d'école, Myriam Monsonégo, la fille du directeur de l’école, est abattue. Un peu plus tard dans la journée, il est aperçu en train de jouer au foot avec des enfants de son quartier. Tous les meurtres ont été filmés par M. Merah grâce à une caméra Go Pro sanglée sur son torse. Un courrier contenant un montage vidéo des trois tueries accompagné d’une lettre manuscrite M. Merah est glissé dans une boîte aux lettres située à une vingtaine de kilomètres de Toulouse, courrier qui sera cacheté à la date du 21 mars et envoyé à la chaîne Al Jazeera. Le 21 mars 2012, deux policiers sont blessés en tentant d'entrer au domicile de M. Merah. Le lendemain, après des tractations infructueuses, le RAID donne l'assaut au cours duquel M. Merah meurt.
    
Cette biographie chaotique est à l’image du personnage qui est décrit comme un homme « à plusieurs visage. »
    
Son avocat, Me Christian Etelin, rapporte : « C'était un garçon très doux, très courtois, éduqué, policé. C'était d'ailleurs ce qui m'avait frappé en premier chez lui: il ne ressemblait pas à l'archétype du gamin de banlieue, arrogant ou brutal. C'est ce qui m'avait touché, cette différence, cette gentillesse. La dernière fois que je l'ai vu, en février, je l'ai même trouvé encore plus posé, réfléchi, mature. [...] Il ne redisait jamais rien aux décisions de justice : on lui imposait un stage ou une école pour un aménagement de peine, il voulait bien; on le condamnait à des travaux d'intérêt général, il voulait bien… » D’autres confirment cette attitude déférente envers les autorités. Mais d’autres se souviennent d’un jeune qui perturbait les cours, un « déconneur », avec un genre de « boute-en-train ». Un « grand frère » de la cité des Izards décrit « un mec qui avait toujours besoin d’attirer l’attention sur lui. Un peu tête à claques ! Pour cette raison, il n’avait pas vraiment de clan. On l’aimait bien mais à petite dose. Il était pote avec tout le monde et, en fait, avec personne ». Des jeunes qui l’on fréquenté affirment : « il était en conflit avec beaucoup de monde, c'était une tête brûlée. » Et l’avocat d’ajouter : « il était ingérable pour sa famille. Je me souviens que Souad, sa grande sœur, me disait: "On n'en peut plus!" » Pour les uns, c’était un bon musulman du genre rigoriste : « Il ne buvait pas, ne fumait pas. S’il nous voyait avec un joint, il nous le confisquait avant de le jeter.» Mais d’autres ont une toute autre image : « Après sa sortie de prison, raconte Farid, qui a grandi avec lui dans la cité des Izards, on l’a vu coiffé avec une crête rouge ! Il était plutôt dragueur, normal, quoi. La dernière fois que je l’ai vu, c’était il y a environ un mois, dans une boîte, Le Calypso. Il m’a dit qu’il reprenait la carrosserie, on a fumé la chicha. » Pour son avocat le personnage pouvait avoir de l’originalité : « Quand j’ai connu Mohamed, en 2004, il avait les cheveux longs et bouclés, qu’il ramassait parfois en chignon ou cachait derrière de très beaux bonnets. Il portait souvent des boucles d’oreilles. C’était un garçon magnifique, aux yeux en amande. C’est pour ça que j’ai dit qu’il avait un "visage d’ange", ce qui m’a été reproché. Mais c’est la vérité. Mohamed Merah n’avait ni l’allure ni le comportement d’un fanatique. Il ne tenait jamais de discours violents contre la justice ou la société. Toujours vêtu avec soin, c’était un dandy, très élégant. Avec ses cheveux longs, il faisait presque féminin. L’un de ses copains se moquait : "Tu ressembles à une gonzesse." » Et d’ajouter : « Sa petite copine, d'origine algérienne, était une fille délurée, libérée, pas du tout le genre de fille à vouloir rester faire le ménage à la maison. Il savait d'ailleurs très bien, en la rencontrant, qu'elle n'était pas vierge. » D’autres parlent d’un garçon « froid », refermé sur lui-même, du genre à s’enfermer dans son coin pour jouer à des jeux vidéo en solitaire. Et avec les filles, se serait plutôt un type du genre balourd et pressant. Une habitante des Izards résume : « Si vous le voyiez, vous lui offririez le café. Il semble doux comme un agneau et on lui donnerait le bon dieu sans confession... Il a un double visage. Il pouvait subitement changer de comportement. Il pouvait boire une bière et partir, deux minutes plus tard, en courant pour aller faire sa prière » (4).
     
Avant de jeter la pierre aux policiers qui ont mis beaucoup de temps à reconnaître en Mohamed Merah le « tueur au scooter », force est de constater que personne ne semble avoir connu le « même » Mohamed Merah !
    
Il y a, néanmoins, quelques lignes de force dans ce parcours. Lignes de force qui justement interrogent notre société.
     
La première est celle d’une montée en puissance d’un état d’agitation interne que l’environnement sera incapable de contenir : ni la famille, ni l’école, ni les services sociaux, ni la justice des mineurs ne parviennent à élaborer des réponses contenantes. M. Merah est une « patate chaude » qui passe d’une institution à l’autre. A ce titre le cas M. Merah n’est pas sans lien avec une politique délibérée d’abandon social des quartiers populaires et de dépérissement des services publics au nom des dogmes libéraux. Les institutions n’y assurent plus qu’un service minimum et avec une telle pénurie de moyen que les institutions éducatives, sociales et sanitaires ne peuvent plus s’adapter efficacement et apporter des réponses aux situations complexes.
    
La seconde ligne de force est liée à la figure du père et à son absence. Le « nom du père », « Mehra » - qui signifie en arabe « la joie, la légèreté » - trouve son reflet dans cette facette de Mohamed Merah, qui fait de lui ce « boute-en-train » dont la légèreté confine à « l’immaturité affective » (pour reprendre le mot d’un psychologue qui l’a examiné). Il y a manifestement, chez Mohamed Merah, identification au père délinquant et violent et une hostilité assez constante à la mère. On décèle la recherche de figure paternelle substitutive dans sa déférence vis-à-vis des juges et des autorités. « Il y a un problème d'identification. Il s'est mis à faire le ramadan, la prière, à lire le Coran, une façon symbolique de retrouver le personnage paternel, qui s'est retiré définitivement en Algérie », observe Alain Penin, psychologue qui a réalisé en 2009 l'expertise de Mohamed Merah (5). A ce titre le cas M. Merah n’est pas sans lien avec un contexte de précarisation générale des quartiers populaires qui a - entre autre -, pour effet de dévaloriser l’image des adultes en général, et celle des pères en particulier, qui, relégués dans le chômage, ne sont plus des modèles d’identifications positifs et étayant.
   
La troisième ligne de force est liée à sa difficulté à s’identifier à ses « pairs », processus inhérent à l’adolescence, qui permet justement de prendre de la distance avec l’identification enfantine aux modèles parentaux. M. Merah ne fait parti d’aucun groupe. Il détonne parfois avec le style des jeunes quartiers populaires (cheveux longs, crête rouge...) sans pour autant s’intégrer à des groupes de jeunes de la classe moyenne. Il est trop imprévisible, trop désireux de se faire remarquer avec ses « rodéos » et ses provocations pour être intégrés aux groupes délinquants des cités : « Dans la cité des Izards, haut lieu du trafic de stups, une certaine discrétion est requise. Il enfonce le clou le jour où, pris en chasse par deux motards alors qu’il narguait la police sur son T-Max sans plaque, il se réfugie à la carrosserie des Yris. "Quand Nasser a vu débarquer les flics chez lui, il était fou !" se rappelle Tarek. » De même, on constate son indécision à réaliser son projet d’intégrer l’armée et le fait qu’il n’a jamais été à proprement parlé été intégré à un groupe salafiste identifié (il s’est lui-même défini comme un « autodidacte de l'islam »). A ce titre, le cas M. Merah n’est pas sans lien avec les troubles de l’identité qu’induisent les politiques discriminantes. Selon Timo Makkonen de l’Institut pour les droits de l’homme et de l’Abo Université académique (Finlande), les victimes de discriminations, pour protéger l’estime qu’elles ont d’elles-mêmes, adoptent des mécanismes de défense qui peuvent être, au final, extrêmement dommageables pour elles-mêmes. Certaines s’engagent dans ce que l’on peut appeler un « déni de discrimination » en cherchant d’autres explications au rejet qu’elles subissent et en se blâmant elles-mêmes pour ce qui leur est arrivé (« on ne m’a pas rejeté parce que suis différents, mais parce que j’ai donné une mauvaise image de moi »). D’autres intériorisent les préjugés stigmatisants et en veulent à leur groupe d’appartenance (« moi, je suis quelqu’un de bien, mais il est vrai qu’un grand nombre de personnes ayant la même différence que moi se comportent mal et, donc, à cauise d’eux je suis rejeté »). D’autres choisissent l’évitement et le communautarisme (« si je ne fais plus de démarche pour m’intégrer et si je ne fréquente plus que des personnes qui ont la même différence que moi, je ne subirais plus de discrimination »). Certaines se réfugient dans le fatalisme (« quoi que je fasse je serais discriminé, car les personnes présentant la même différence que moi ne seront jamais acceptées »). Quelques unes tentent en changeant de nom, en blanchissant leur peau, en se convertissant, en adoptant les codes du groupe dominant de trouver une forme d’invisibilité. Enfin, une poignée choisi la rébellion. Cette stratégie permet de reconquérir une certaine estime de soi, mais elle peut être très coûteuse et déboucher sur des conduites violentes si cette révolte n’est pas structurée politiquement. M. Merah semble avoir tenté, tout azimut, toutes les stratégies, ce qui éclaire en partie les images contrastées qu’il aura donné de lui-même.
    
La quatrième ligne de force est liée au développement de l’économie de la rue dans les quartiers populaires, développement déterminé par la paupérisation de ses quartiers (la carte des trafics recouvre celle des quartiers où l’on trouve un très haut taux de chômage, en particulier chez les jeunes). Le trafic dans les quartiers n’est pas structuré sur un modèle hiérarchique « maffieux », mais sur une multitude de « micro-réseau » qui sont des sortes de « PME » et de « TPE ». Un Mohamed Merah y participe, mais comme « indépendant ». Dans ses confessions aux négociateurs du Raid, Merah a expliqué avoir financé son entreprise terroriste par des « casses », des « cambriolages ». Il n’y a pas lieu de penser que M. Merah ait menti, car celui qui peut tuer comme il l’a fait, n’a sans doute pas trop d’inhibition à s’emparer du bien d’autrui. Sa marginalité au sein des groupes de jeunes délinquants explique qu’il occupe des fonctions à haut risque aux gains aléatoires, les places les moins risquées et les plus rémunératrices (par exemple le recrutement et le contrôle des vendeurs de drogues) étant déjà accaparées par ceux qui tiennent les quartiers. Autre caractéristique du trafic dans les quartiers : on a assisté à une baisse des prix, notamment des drogues, et une augmentation du nombre de candidats à l’entrée dans l’économie de la rue. Cette situation à nettement fait baisser les gains des dealers, a avivé la concurrence et induit le développement du trafic d’armes, a la fois sources de gain supplémentaires, mais aussi moyen d’accès aux armes pour « protéger » les « marchés » vis-à-vis « concurrents » et « signes » de puissance propre à satisfaire un sentiment narcissisant de « toute puissance ». Ce marché des armes est aujourd’hui en expansion, comme en témoigne la multiplication des règlements de compte sanglants dans les banlieues. Pour la seule année 2011, 3.500 armes de toute nature qui ont été saisies en France, contre 2.719 en 2010, soit une augmentation de près de 30%. L’arsenal de Merah semble venir du marché parallèle (il a pu être pour parti volé chez les particuliers qu’il cambriolait). On a trouvé chez lui et dans sa voiture sept armes dont trois modèles datant de la Seconde Guerre mondiale (Colt 45, dont l’un a servi aux tueries), un pistolet-mitrailleur Sten, engin anglais de collection complètement obsolète, un vulgaire fusil à pompe et deux armes redoutables, un mini-Uzi israélien et Colt Python. « À la différence d'individus gravitant dans la mouvance islamiste qui sont a priori en capacité de se fournir en fusils d'assaut et en explosifs, Merah disposait d'un arsenal plutôt hétéroclite, constate un expert. Son attirail ne colle pas avec ce que pourrait proposer un réseau de soutien logistique classique…» Un autre expert ajoute : « on peut émettre l'hypothèse que Merah a acheté, clefs en main et en une seule fois, un lot de calibres à un "grossiste" » (6). Le cas M. Merah ne peut être déconnecté d’une politique sécuritaire qui a exclus l’intervention sociale dans les quartiers populaires au profit de la répression et qui a, au final, échoué à juguler la montée en puissance d’une économie de la rue qui banalise aujourd’hui l’usage des armes à feu.
     
La cinquième ligne de force est liée au développement du monde virtuel comme espace de narcissisation et de développement des « compétences » antisociales. Les jeux vidéo de guerre sont directement issus de technologies militaires qui servent à entraîner des soldats. Ce sont bien sûr des jeux, et ils ne sont pas plus « cause » de violence que ne l’est le fait de jouer aux indiens et aux cow-boys dans une cours de récréation. Sinon, qu’en pointant deux doigts vers son camarade de jeu en criant « pan t’es mort », on n’acquiert aucune compétence militairement utile. Tel n’est pas le cas de certain jeu qui à la base sont des outils d’entraînement militaire. De surcroît, ce type de jeu peut rendre irréel la mort, y compris pour les soldats qui ont de plus en plus, grâce à la technologie, animé par le sentiment de « jouer » à un jeu vidéo. Le fait que Merah se soit sanglé d’une caméra lui a peut-être permit d’opposer une sorte de dénégation au sens de son geste : il ne massacrait pas, il fabriquait des « images » utiles à la formation de djihadistes. Internet fut le lieu où il trouva justement ses images, qu’il contemplait pour produire en lui une forme d’anesthésie face à la souffrance d’autrui et où il devait s’abandonner à l’excitation de pouvoir s’identifier à l’assassin toute puissant qui tient une vie entre ses mains. Ce spectacle, il l’imposa à un adolescent. Mais surtout ce monde virtuel renvoie aux processus d’hyper-narcissisation que permet notre monde d’image, qui offre à chacun la possibilité de se mettre en scène, de se donner à voir. De là, le cas Merah ne peut être déconnecté d’une société qui a fait le choix, pour des motifs mercantile, de valoriser l’image au détriment du texte, de valoriser la représentation au détriment du sens, d’exacerber le narcissisme au détriment de la construction de l’estime de soi.
        
Ces cinq éléments suffisent à montrer que notre société offre sur un plateau le nécessaire à l’avènement de terroristes "auto-entrepreneurs". De terroristes qui agissent comme Merah dans un vide politique (l'Afghanistan et les enfants palestiniens n'étant que des "motifs" auto-justificatifs) abyssal avec pour principale finalité de se sentir exister, d’accéder à la jouissance et au sentiment de toute puissance. André Breton parlait d’un homme désespéré qui tirait sur la foule, cette dernière incarnant la puissance imbécile qui se laissait entraîner dans la guerre et qui bientôt s’abandonnerait au fascisme. Mohamed Merah signale tout autre chose : l’apparition de sujets frappés d’exclusion qui ne peuvent même plus s’intégrer à la foule imbécile qui n’a nulle autre projet que l’hyper-consommation et la jouissance, de sujets qui ne peuvent plus se signaler qu’en s’autorisant un « plus-de-jouir » à s’abandonnant à l’extase de tuer pour tuer, de tuer parce que c’est le moyen ultime de s’assurer que l’on existe.
        
Reste les arguments des « sécuritaires » et des « complotistes ». Leurs thèses jouent sur un point sensible : comment Mohamed Merah a-t-il pu sans aide circuler en Afghanistan, au Pakistan et en Israël ? La question est-elle d’importance ? Sans doute pas de mon point de vue, dans la mesure où l’espace virtuel offre un espace d’entraînement militaire et que l’économie de la rue au pied de l’immeuble offre des armes pour un prix modique. Mais, demandons-nous tout de même si M. Merah aurait pu voyager seul et de sa propre initiative. Pour les « sécuritaires », il devait nécessairement avoir un soutien logistique, soutien qu’ils sont bien en peine de prouver. Les « complotistes » avancent quelques « indices » qui sont bien loin d’avoir valeur de preuve. Ainsi, selon le quotidien italien Il Foglio du 26.03.12. (7), Mohamed Merah, se serait rendu en Afghanistan et en Israël en septembre 2010 avec la caution de la DGSE, en échange de la fourniture d'informations. "Selon des sources au sein des services de renseignement qui ont parlé avec ll Foglio, la Direction générale de la sécurité extérieure [...] a obtenu pour lui - en le présentant comme un informateur - une entrée en Israël en septembre 2010, via un poste de contrôle à la frontière avec la Jordanie. Le Français, Mohammed Merah, est entré en tant que "touriste", il est resté trois jours et est ensuite retourné en Jordanie, d'où il s'est envolé pour l'Afghanistan. Son entrée en Israël, couverte par les Français, visait à prouver au réseau djihadiste sa capacité à passer à travers la frontière avec un passeport européen. » Bernard Squarcini dans un interview au Monde 23.03.12 fait une sorte de gaffe et laisse transparaître des contacts, mais postérieur à son séjour au Pakistan : « Il a souhaité parler avec le policier de la direction régionale du renseignement intérieur (DRRI) de Toulouse qui l'avait rencontré en novembre 2011. Il est intervenu au cours des négociations. Mohamed Merah semblait avoir un rapport de confiance avec lui. Il s'est confié, il a coopéré. Il nous a dit où était le scooter ou les deux voitures. Le courant passait bien. Non sans cynisme. Il a même dit à ce policier: "De toute façon, je devais t'appeler pour te dire que j'avais des tuyaux à te donner, mais en fait, j'allais te fumer" » (8). Yves Bonnet, ex-patron de la Direction de la Surveillance du Territoire, dans un interview à la Dépêche du 27/03/2012 note que « ce qui interpelle, quand même, c'est qu'il était connu de la DCRI non pas spécialement parce qu'il était islamiste, mais parce qu'il avait un correspondant au Renseignement intérieur » (9). Bref, pas l’ombre d’une preuve.
        
Comme je suis d’un naturel conciliant, j’ai envie de donner raison et aux « sécuritaires » et aux « complotistes ». Mon sentiment est que le petit entrepreneur indépendant du terrorisme que fut M. Merah a pu instrumentaliser à ses fins, et des réseaux djihadistes et les services secrets. Pourquoi ne pas se servir des deux ennemis, si le but que l’on poursuit, c’est d’exister, de faire parler de soi, et cela, tout simplement, parce que l’on est trop déglingué pour savoir qui l’on est ?
       
Notes :
       
(1) Manifeste du surréalisme / Dialogue entre André Breton et Aimé Patri, Arts, 16/11/1951
(2) 28.03.12. Le Monde des religions. Tariq Ramadan : "Il faudra que la France comprenne que Mohamed Merah était un enfant de la France, non de l'Algérie..."
(3) 21.03.12. Le Télégramme. Toulouse. Une proche témoigne : "J'ai alerté la police à de nombreuses reprises"
(4) 22.03.12. La Dépèche. Mohammed Merah, Docteur Jeckyll et Mister Hyde / 22.03.2012. AFP- La Dépèche. Mohamed Merah, du gamin agité des Izards à la une d'une actualité terrible /  22.03.12. Le Parisien. A 17 ans, Mohamed Merah écrivait au juge des enfants /29.03.12. Le Figaro. L'avocat de Merah : «Je ne l'ai jamais connu religieux» / 24.03.2012. Le Parisien. Mohamed Merah achète une cagoule chez Yamaha le jour même du vol de scooter / 30.03.2012. ParisMatch. Mohamed Merah: la dérive terrifiante d'un petit voyou (1/2)  / 31.03.12. Paris-Match. Mohamed Merah: la dérive terrifiante d'un petit voyou (2/2) / 03.04.12. NouvelObs. Mohamed Merah : vie et mort d'un fanatique
(5) 24.03.12. Nord Eclair. Merah souffrait d'une « faille identitaire » / Rapport d'expertise psychologique de M. Merah du 15.01.2009
(6) 27.03.12. Le Figaro. Enquête sur l'arsenal hétéroclite de Merah
(7) 26.03.2012. Il Foglio. Lo stragista di Tolosa viaggiava all’estero con la copertura dei servizi
(8) 23.03.2012. Le Monde. Bernard Squarcini : "Nous ne pouvions pas aller plus vite"
(9) 27.03.12. La Dépèche. Mohamed Merah avait des relations avec la DCRI, selon l'ex-patron de la DST


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