Mohamed Merah, mon prochain

Mohamed,
   
"Ce serait une faute morale de vouloir chercher une explication" vient de déclarer Nicolas Sarkozy. J’entends bien commettre cette « faute morale », si cela peut me permettre de m’approcher de toi, de me permettre de voir en toi, Mohamed, mon prochain.
   
Evidemment tu as tout fait pour mériter le nom de « monstre » dont Sarkozy t’a affublé. Tout fait, c’est-à-dire, non seulement parce que tu as commis des actes d’une rare ignominie, mais aussi, parce que tu as voulu t’identifier et te confondre absolument avec l’impulsion mortifère qui t’agissait. Tu es intégralement responsable de ces actes, ils t’appartiennent entièrement. Les sbires de Sarkozy, pour faire durer le suspens, feignent de s’étonner de l’arsenal que tu as accumulé pour mieux suggérer que tu serais l’instrument d’une puissance extérieure. Nous savons bien que n’importe quel dealer de niveau intermédiaire, dans la France de Sarkozy, peut, s’il est économe, s’offrir son AK-47 et son gilet pare-balle. Non, ce que nul ne peut te retirer, c’est ton intégrale responsabilité.
 
Mais est-ce à dire qu’il faudrait te confondre avec ces actes de violence, que tu nous présentes comme des actes « politiques » ?
 
La violence, chez toi, est ancienne. Elle est déjà présente chez l’enfant « diagnostiqué », selon la terminologie d’une psychiatrie paresseuse, « enfant avec troubles du comportement. » Violence qui te conduira à la sortie précoce du système scolaire et à t’engager dans un parcours de délinquance (15 condamnations au cours de ta minorité).
 
Trop instable, tu ne trouves même pas la possibilité de faire carrière dans l’économie de la rue : tu n’es sans doute pas assez fiable et rigoureux pour faire un bon dealer. Ceux qui te connaissent confessent tes paradoxes : un personnage « beau gosse », séducteur, mais... « il était en conflit avec beaucoup de monde, c'était une tête brûlée ». On te croise tantôt les cheveux longs, ou bien le crâne rasé ou encore arborant une crête rouge. « Si vous le voyiez, vous lui offririez le café. Il semble doux comme un agneau et on lui donnerait le bon dieu sans confession... Il a un double visage. Il pouvait subitement changer de comportement. Il pouvait boire une bière et partir, deux minutes plus tard, en courant pour aller faire sa prière. » Difficile pour toi de trouver ta place dans la société, et encore plus, sans doute, de t’intégrer à une économie de la rue qui exige un usage rationnel de la violence, un usage mesuré, suffisant pour protéger les affaires mais suffisamment discret pour qu’il n’éveille pas l’attention des forces de répression, et proportionné pour qu’il n'induise pas de vendetta inutiles et nuisibles au commerce. Alors, tes « rodéos », tes démonstrations arrogantes ou ta manière de te croire assez irrésistible pour te montrer pressant auprès des filles du quartier - qui sont parfois les soeurs des dealers, l’oubliais-tu ? -, ont fait que tu n’as eu ni ta place dans la société « normale », ni dans celle de l’économie de la rue.
 
Quelle « société » pouvait vouloir de toi ? Tu voulais survivre, et homme, tu savais bien qu’en tant qu’animal social, il te fallait une place dans un groupe. Tu t’es tourné vers l’armée. L’armée de terre n’a pas voulu de toi. L’armée est devenu très « techniciste », aussi elle ne peut s’encombrer d’individu trop instable. Tu t’es tourné vers la Légion, avant de renoncer... Aurais-tu supporté semblable discipline ? Tu voulais survivre, alors tu t’es tourné vers les salafistes. En vérité, si tu n’avais pas été pistonné par tes frangins, tu n’aurais jamais été admis dans leur cercle : tu n’as même pas été capable de te laisser pousser la barbe.
 
Pour trouver sa place, il faut se connaître soi-même, un minimum. Mais toi, tu ne pouvais mettre de mots sur cette violence qui t’animais.
   
Mohamed, comment expliques-tu cette scène ?
   
« Le fils d'Aïcha, alors âgé de 15 ans, est apostrophé par Mohamed Merah. "Il est monté dans sa voiture. Il lui a fait écouter un CD de chants, en lui faisant croire que c'était le Coran." Les chants sont en fait des appels à partir au combat. "Il a conduit mon fils à son domicile, là où il est encore retranché. Dans son appartement, il y avait un immense Coran dans son salon et plusieurs grands sabres accrochés au mur. Il en a décroché un, puis lui a imposé de regarder des vidéos d'Al Qaïda." Les scènes sont "insoutenables". Des femmes exécutées d'une balle dans la tête, et des hommes égorgés. "Mon fils m'a appelé. On a finalement pu le récupérer. Il est resté enfermé là bas de 17h à minuit...". Aïcha porte plainte, ce qui provoque la colère de Mohamed Merah. "Il est venu devant chez nous. Il m'a menacée et frappée. Il disait que j'étais athée et que je devrais payer comme tous les Français. Il n'arrêtait pas de répéter qu'il était un moudjahidin et qu'il mourrait en martyr, qu'il effacerait de la Terre tous ceux qui tuaient des Musulmans... Il disait aussi que lui et ses amis viendraient prendre mon fils et qu'il ne me resterait plus que mes yeux pour pleurer". Le surlendemain, Mohamed Merah s'en serait pris à son fils : "Pourquoi t'as tout raconté à ta mère ?". "Il l'a frappé, reprend celle-ci, et ma fille est intervenue. Il l'a rouée de coups. Il y avait beaucoup de monde, mais personne n'a bougé". De ces scènes de violence (elle évoque aussi un flash-ball avec lequel il aurait menacé son neveu), Aïcha a "tout gardé" : "la robe de sa fille tâchée de sang et déchirée, le dépôt de plainte, les courriers de relance, des photos et les certificats médicaux..." »
 
Comment expliques-tu cette scène, où il te passe par la tête d’infliger un spectacle traumatisant à un adolescent ?
 
Ce moment passé avec l’adolescent a du être pour toi d’une rare intensité. Au point de vivre sa dénonciation des faits comme une véritable trahison amoureuse : "Pourquoi t'as tout raconté à ta mère ?" Et comment explique-tu ce déchaînement de haine et de fureur contre ces femmes – la mère et la soeur – qui font irruption dans l’intimité morbide que tu avais créée avec l’adolescent ? Comment expliques-tu que ce même jour où l’adolescent a refusé d’épouser ton délire tu sois « menaçant, [...] apparu dans le quartier des Izards, en treillis sombre, encagoulé, un sabre à la main et criant "Allah Aqbar" » ?
   
C’est peut-être « une faute morale de vouloir chercher une explication », mais il me semble qu’avec cet adolescent, se rejouait une scène traumatique que tu as toi-même vécue. Scène semblable et différente. Tu voulais – convaincu que ce qui ne nous tue pas, nous renforce – lui faire le « don » d’un traumatisme que tu as toi-même reçu et intégré, non comme une souffrance, mais comme un objet de jouissance : jouissance de « survivant » qui peut ensuite « donner des baiser à la mort » et s’exposer à tous les risques. L’adolescent, en se dérobant à ce « don » mortifère a mis en lumière ton absolu solitude : pas de place pour toi dans la société normale, dans l’économie de la rue, dans l’armée, dans un salafisme spirituel, dans un coeur qui partagerait ta fureur...
   
Les alcooliques ou les toxicomanes du quartier, ou d’un autre quartier, t’aurais sans doute fait une petite place... mais tu voulais survivre. Survivre, mais sans demander l’aide nécessaire qui t’aurais permis de voir plus clair dans les traumas où s’origine ta violence. Empilement de traumas, sans doute, les premiers se trouvant réactivés par les violences que connaissent les enfants qui traînent dans les rues, les violences de la société discriminantes, les violences du milieu carcéral... Tu t’es trouvé en possession d’un « capital » de violence, qui n’a plus demandé qu’à s’investir.
   
Ton discours « politique » - au demeurant faible – ne résiste pas un instant à l’épreuve des faits. Tu as seulement cherché à te venger « en pire » sur les soldats maghrébins, parce que soldats, ils incarnaient cette armée qui ne t’as pas accueillie quand tu t’es tournée vers elle et parce que maghrébins, ils symbolisaient une insertion sociale qui t’échappais et que tu enviais. Tu as seulement cherché à te venger « en pire » sur des enfants juifs, parce que juifs, ils symbolisaient une puissance qui humilie l’arabe et parce qu’enfants heureux, ils symbolisaient un bonheur enfantin dont tu as été dépossédé et que tu enviais.    
   
Mohamed Merah, mon prochain, tu t’es laissé entraîner dans la voie de la perversion, de la psychopathie, en telle sorte que l’autre cessa d’exister pour toi : tu as tué en filmant, comme pour te convaincre que les êtres humains que tu massacrais n’avaient guère plus d’existence que des images de jeux vidéo. Mohamed Merah, mon prochain, tu as préféré le « suicide by cops », parce que la mort était plus simple que vivre avec la nécessité d’entrer dans un processus de réparation infini, de réparation de l’irrémédiable et surtout de réparation de toi-même, après t’être si définitivement condamné aux yeux des hommes. Mohamed Merah, mon prochain, je ne doute pas un instant que ta vie aurait pu emprunté une autre voie, si... Si je ne sais quoi avait permis une rencontre avec un être qui se serait imposé à toi-même comme ton prochain.
 

21.03.12. Le Télégramme. Toulouse. Une proche témoigne : "J'ai alerté la police à de nombreuses reprises"
  
   
22.03.12. La Dépèche. Mohammed Merah, Docteur Jeckyll et Mister Hyde

  
   
22.03.12. NouvelObs. Sarkozy qualifie Mohamed Merah de "monstre" et de "fanatique"


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