Onirique (8) : les présages, la culpabilité et le deuil

A quand les philosophes, les logiciens dormants ?
André Breton
Chaque fois que je puis trouver trace de rêve, dans quelque œuvre que ce soit, je suis prêt à toutes les concessions. Le merveilleux, qu'il soit d'origine scientifique, littéraire, religieuse, m'a toujours captivé. Car, à chaque victoire de l'imagination sur le réel, un des liens qui retiennent notre esprit se détache et tombe. La libération commence et déjà on en aperçoit les conséquences formidables.
Raymond Queneau


   
   
Le 20 juillet 1664, Baruch Spinoza prit sa plume pour répondre à une lettre désespérée de son ami Pierre Balling (1). L'ami lui annonçait qu'il portait le deuil de son jeune fils, et il se reprochait d'être quelque peu coupable de la mort de l'enfant, ou au moins d'avoir manqué de vigilance. C'est qu'en effet, quelques jours avant le décès, Balling s'était subitement éveillé, parce qu’il lui avait semblé entendre des cris. Il avait tendu l'oreille, mais il s'était promptement recouché en constatant que les gémissements s'estompaient. Il replongea alors dans le sommeil, mais pour être de nouveau extirpé par d'autres cris ; mais derechef, les cris s'atténuèrent avant qu'il ne puisse en déterminer l'origine. Etablir un rapport entre ces cris et le mal dont souffrait l'enfant était alors impossible, car son fils ne présentait aucun des signes de la maladie qui devait si vite l'emporter ; mais Balling se reproche néanmoins son manque de vigilance.
   
Spinoza est évidemment attristé pour son ami, d’autant que celui-ci ajoute aux affres du deuil la souffrance de la culpabilité. D'où cette lettre étrange, où Spinoza tente de reconstituer la nuit de Balling pour lui démontrer qu'il fut un père irréprochable, et nullement, comme il le croit, cet être indifférent qui préféra la paix du sommeil à une investigation qui l'aurait, peut-être, guidé jusqu'à la découverte du mal qui tourmentait secrètement son fils.


     
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Pieter Moninckx, L'amour endormi sur une tête de mort, 17e siècle


   
Spinoza emploie d'abord son talent à démontrer à son ami, qu'il n'a pas été éveillé par des cris véritables mais par des gémissements « imaginaires ». Ces cris, si l’on en croît Spinoza, seraient ce que l'on appellerait aujourd'hui des « hallucinations post-oniriques », à savoir des hallucinations qui se produisent à l'instant du réveil, et qui en quelque sorte « continuent » le rêve.
     
Spinoza raconte avoir lui-même vécu cette expérience : « M'éveillant à la suite d'un rêve très pénible, les images qui s'étaient présentées à moi dans le rêve, se sont offertes à mes yeux avec autant de vivacité que si c'eussent été des objets réels, en particulier celle d'un certain Brésilien noir et crasseux » (cette image est peut-être liée aux récits de récents massacres de colons juifs hollandais installés au Brésil, par leurs esclaves christianisés). Ce genre d'expérience n'est pas tout à fait exceptionnelle, et le psychologue Delage cite plusieurs cas de ce genre : « Une dame rêve qu'un cercueil se trouve dans sa chambre et qu'une masse de fleurs bleues sort de sa couverture. Se réveillant, elle continue de voir le cercueil et les fleurs » ; le poète Borgès raconte avoir rêvé d'un vieux roi nordique avec des yeux blancs d'aveugle : « Alors j'ai eu peur de cette présence. Je voyais le roi, je voyais son épée, je voyais son chien. J'ai fini par me réveiller; mais j'ai continué à voir le roi pendant un moment car il m'avait impressionné » (2).
     
Donc, pour Spinoza, les cris n'étaient pas réels mais la continuation d'un rêve (dont Balling ne se souvient pas) où l’enfant poussait des cris de détresse. La seule différence entre l’expérience de Balling et celle de Spinoza, c'est que l'un aura eue une hallucination auditive (les cris) et l'autre visuelle (le Brésilien). Mais ce qui atteste l’analogie, c'est que, de même que Balling senti diminuer l'intensité des cris chaque fois qu'il tendait l'oreille et Spinoza aura, vu l'image du Brésilien noir et crasseux s'estomper chaque fois qu'il fixait son attention sur quelques points ou objets. Et inversement, chaque fois qu'il relâchait son attention, l'image du Brésilien reprenait de la vigueur ; ce qui est à nouveau en accord avec l'expérience de Balling qui n'entend jamais si nettement les cris que lorsqu'il s'assoupit.


    
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Le rêve de l'empereur Charles IV, vers 1470-1480


    
Ce premier point éclaircit, Spinoza s’attache à démontrer à son ami qu'il fut un père aimant et très digne d'admiration et que son rêve atteste justement de cela. C’est précisément parce que ce rêve était un « présage », qu’il atteste de la puissance des liens qui l’unissait à son fils. Un père aimant, écrit Spinoza, forme avec son fils « une seule et même personne » et « l'âme du père participe idéalement de l'essence idéale du fils. » Spinoza évoque ses théories dans sa lettre - que Balling connaît fort bien -, et qui tendent à établir que si l’ « être » du fils est une continuité de l' « être » du père, et que la filiation est une manière pour le père de « persévérer dans son être » par la médiation du fils, il doit bien résulter - puisque l’on peut avoir des songes et des présages pour soi -, que l’on puisse faire des songes et des présages pour les êtres qui soutiennent notre volonté de « persévérer dans notre être », à savoir nos familiers et tous ceux que nous aimons sincèrement.  
    
La lettre de Spinoza est un témoignage touchant des efforts d’imagination auquel on consent pour trouver des arguments capables d’apaiser la détresse d’un proche.
    
Cette lettre soulève trois question : celle du présage, celle de la culpabilité et celle du processus de deuil.
   
Passons rapidement sur la question du « présage ». La question, telle que l’aborde Spinoza, peut jusqu’à un certain point s’entendre. Après tout, entre les personnes qui sont très proches, il s’établit certainement des formes de communication « non verbales symbiotiques » qui rendent envisageables qu’un proche puisse percevoir inconsciemment des signes infimes de détresse, qu’il élaborerait ensuite au cours d’un rêve. Nombre de personnes affirment avoir vécus cette expérience du « présage » onirique de la mort d’un proche et Aristote constate que, de tous les rêves « divinatoires », ceux qui concernent les proches sont les plus fréquents : « Il arrive que quelques personnes voient distinctement l’avenir dans leurs rêves et que des amis proches prévoient surtout pour ce qui est de leurs amis, parce que des gens qui se connaissent pensent surtout aux autres. En effet, de même que des personnes liées intimement ont une connaissance et une perception poussées au plus haut point, tout éloignées qu’elles sont, de même aussi elles sentent leurs mouvements, car les mouvements des personnes connues sont davantage connus » (3). De même, on peut aisément concevoir que l’on puisse rêver de l’imminence de sa propre mort, c’est-à-dire que le rêve élabore une représentation de notre fin à partir d’impressions corporelles que nous aurions eu tendance à écarter au cours de la veille.


     
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Robinet Testard in Vincentius Bellovacensis, Speculum historiale, songe de saint Laurent de Siponto, 1463


    
Reste que l’existence de ce genre de rêve-présage reste pratiquement impossible à prouver scientifiquement. Il faudrait pour qu’un tel phénomène soit documenté qu’un très grand nombre de rêveurs aient la prévenance de faire enregistrer leurs rêves (où ?, comment ?, auprès de qui ?) avant la survenue des évènements, sans quoi leurs témoignages seraient légitimement suspects d’avoir été forgés à posteriori. Mais à supposer les problèmes pratiques d’ « enregistrement » - par exemple par un organisme d’Etat spécialement destiné à l’étude du phénomène -, on conçoit bien une certaine gêne du rêveur à les raconter. Le premier souci du rêveur ne sera-t-il pas de s’inquiéter pour sa santé si le présage le concerne ou de s’enquérir de l’état de santé du proche si c’est un autre qu’il a vu mort. D’autant qu’il faut s’enquérir de la santé du proche avec tact tant il parait discourtois d’annoncer tout de go à un être cher : « Comment ça va ? Je te demande ça, parce que j’ai rêvé que t’étais mort. » Et puis, pour être tout à fait honnête, celui qui se précipiterait pour annoncer qu’il a rêvé de la mort d’un proche ne sera t-il pas suspecté d’avoir « souhaité » - consciemment ou non - sa mort ? Sigmund Freud a consacré de long développement aux « souhaits de mort » inconscient dissimulés derrière les rêves où nous nous voyons pleurer à chaudes larmes la disparition de ceux que nous aimons. Rêves qui réactualiseraient des souhaits infantiles, se rapportant à d’anciennes rivalités enfantines au sein de la fratrie ou de haines Œdipiennes (4). De tels rêves, en risquant de mettre au jour, l’ambivalence de nos sentiments, ne peuvent qu’être sources de gênes et de culpabilité pour le rêveur.


     
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Illustration pour Thaïs d'Anatole France, 1890


     
A défaut d’être scientifiquement « prouvables », les rêves « annonçant » notre propre mort ou celle d’un proche bénéficient de l’ « autorité » des vieilles croyances et des antiques traditions. De tout temps des exemples de ce genre de rêve sont rapportés. Aristote, on l’a vu, les tient pour les plus fréquents des rêves divinatoires. Nicolas Pasquier, conseiller et maître des requêtes ordinaire de l'Hôtel du roi, dans une lettre à son frère de 1615, raconte avoir, un an plus tôt, rêvé que son père priait et que « sa prière achevée, il changea de couleur, et tomba mort entre mes bras. En achevant ce songe, je me réveillai tremblotant, et le contai à ma femme, et pour en avoir la mémoire fraîche, étant levé, je le rédigeai par écrit. » Un an plus tard, jour pour jour, alors qu’il remet de l’ordre dans ses papiers il retrouve le texte du rêve et apprend bientôt la mort du père : « Considérez les deux rencontres en l'objet qui se présente, l'une, que j'ai vu la mort de notre père un an jour pour jour, auparavant son décès, l'autre que le propre jour qu'il est mort j'ai recouvré ce papier, auquel je n'avais pas pensé depuis » (5). L’écrivain Samuel Taylor Coleridge, dans une lettre du 16 octobre 1797, raconte que son père, la veille de sa mort, songea « que la Mort lui était apparue, telle qu’on la dépeint d’habitude, et qu’elle l’avait touché de son trait. [...] Il raconta son rêve à ma mère. Mais il était en bonne santé et de bonne humeur. [...] Peu après qu’il se fut couché, il se plaignit d’une douleur au ventre, ce qui lui arrivait à cause des gaz, et ma mère lui donna un peu d’eau à la menthe. [...] Ma mère entendit un bruit dans sa gorge et elle lui parla, mais il ne répondit pas et elle lui parla en vain. Son cri me réveilla et je dis « Papa est mort » — j’ignorais tout du retour de mon père, mais je savais qu’il était attendu. Comme j’en suis venu à penser à sa mort, je ne sais, mais c’est ainsi. Il était mort. Certains disent que c’était la goutte dans le cœur — probablement, c’était une crise d’apoplexie » (6).


    
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Boccace, De casibus, Songe de Simonide de Céos, XVe siècle.


    
L’écrivain Julien Green rapporte cette anecdote à propos du poète et dramaturge Hugo von Hoffmannsthal : « Il a un rêve dont il fait part à un ami : «Je voulais mettre mon gibus [chapeau haut-de-forme à ressort] (tout à fait le vocabulaire suranné de la vieille demoiselle) et ne parvenais pas à le décrocher. » Deux jours plus tard, son fils se tue. Le matin de l’enterrement, Hoffmannsthal s’habille, veut atteindre son gibus accroché à une patère et tombe mort, frappé d’apoplexie au moment où il lève le bras (j’aurais plutôt cru à une crise cardiaque) » (7). Julien Grenn raconte aussi qu’une femme rêva qu’elle était « tirée de son sommeil par une voix qui l’appelle de la rue. Elle se lève et court à la fenêtre : devant la maison, un corbillard est arrêté. Le cocher porte un bandeau sur l’œil. Il regarde la femme et lui demande : "Êtes-vous prête?" Elle fait signe que non, et recule. Au même instant, elle s’éveille. Quelque temps plus tard, dans un grand magasin, elle s’aperçoit que garçon d’ascenseur à un bandeau sur l’œil. Comme elle reste plantée là, il lui demande : "Et bien ! Madame, êtes vous prêtes ?". Elle fait signe que non et recule. L’homme referme la porte et l’ascenseur commence à descendre. Quelque chose rompt » et il se produit un accident (8). On trouve aussi le rêve d’une « jeune femme qui, pendant la nuit du Titanic, voit son mari lui apparaître en rêve et lui remettre un faire-part de décès, tandis que le couloir dans lequel il titube commence à s’incliner » (9). Ou encore le cas de l’écrivain Ödön von Horvàth qui rêva qu’il se faisait écraser par un arbre lors d’une promenade en forêt et qui décéda quelque temps plus tard, le 1er juin 1938, sur les Champs Elysée à Paris, écrasé par un arbre renversé par une tornade (10).
     
S’il nous est difficile de croire aux rêves-présages, chacun conçoit bien la culpabilité inhérente au processus de deuil, qui est le deuxième motif de la lettre de Spinoza. Inhérente, car il est difficile de ne pas en vouloir aux êtres aimés de nous quitter et il est de même assez culpabilisant de leur en vouloir pour cela ! Sans parler des tords que nous pourrions avoir envers le mort, tords, qu’irrémédiablement, nous ne pourrons jamais réparer.
 
Jean-Claude Schmitt, dans son essai sur « les revenants, les vivants et les morts dans la société médiévale », montre comment les moines clunisiens vont, dans leur travail de mainmise sur les communautés, vont tirer parti des liens puissants de culpabilité qui unissent les vivants à leurs défunts. L’enjeu pour les moines est, tout à la fois, d’instituer le cimetière dans l’espace public et religieux, d’instituer l’Eglise comme seul médiateur entre les vivants et l’au-delà et d’accompagner la mort de chacun via les derniers sacrements et le rituel de l’enterrement chrétien, le tout, bien évidemment, pour mieux contrôler les vivants. Parmi les éléments de cette « politique », les rêves de « revenants » vont jouer un rôle d’importance. Des rêves – ou visions – deviennent, sous leur influence, récurrents et finissent par prendre une forme littéraire stéréotypée (exempla) : invariablement, un parent mort apparaît à ses proches pour leur raconter les tourments qu’il subit au purgatoire et qu’il a été autorisé par les anges à leur demander de prier pour lui, de réparer telle injustice qu’il a commis et, bien surtout, de faire quelques offrandes à tel ou tel monastère ou d’acheter une « indulgence » (document qui atteste que le pêcheur est réconcilié avec l’Eglise). Les vivants deviennent potentiellement « coupables » des souffrances de leurs proches dans l’au-delà, s’ils s’abstiennent d’actions en leurs faveur. Avec le temps, la dimension « mercantile » sous-jacente à cette relation aux morts, fera l’objet de sarcasmes : « On le voit dans le Liber exemplorum qui rapporte une affaire qui, en son temps, fit grand bruit en Ulster : [...] A un maître de maison qui achète à prix d’argent le salut de son fils récemment décédé, un frère franciscain vend des indulgences pour quelques deniers et une ration de vin [...]. L’affaire est conclue et, la nuit suivante, « l’esprit du fils » apparaît entouré de lumière à son père endormi pour lui révéler qu’il est sauvé. Le père réveille toute la maisonnée, y compris le franciscain qui se repent d’avoir vendu un bien aussi précieux, alors qu’il pensait ne vendre que du vent. Il veut le racheter, mais son nouveau propriétaire ne veut s’en dessaisir » (11).


    
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Boccace, Decameron, Songe de Lisabetta, 15e


    
La tradition chrétienne a « adouci » les spectres qui, dans l’Antiquité, surgissaient furieusement pour réclamer justice et réparation des tords qu’ils avaient subis. Il faut attendre la Renaissance – témoin le spectre d’Hamlet – pour que cette tradition reprenne en vigueur, mais principalement dans le champ de la littérature et de l’occultisme.
    
Par exemple, Arthur Schopenhauer, dans son « Essai sur les fantômes », tente d’expliquer pourquoi les personnes dont l’existence a été brutalement interrompue par une mort violente, sont beaucoup plus sujettes à « revenir » que les autres morts. Il s’explique le phénomène ainsi : les êtres vivants seraient animés par une « volonté d’être » et cette « volonté » pourrait subsister pendant un certain temps au-delà de la mort. Cette « volonté » ne pouvant plus subsister dans le corps mourant, elle chercherait à se loger dans d'autres supports, en telle sorte que « le simple habit usuel du mort, enfermé aussitôt après le décès, provoque au bout de plusieurs semaines, quand on le sort, l'apparition en chair et en os du défunt devant sa veuve épouvantée. Et il pourrait donc ainsi se faire que de légères traces, à peine perceptibles encore pour nos sens, comme des gouttes de sang depuis longtemps épongées du sol, ou même le simple local entouré de murs où un individu a subi, en proie au désespoir, une mort violente », puissent susciter des visions - certes, pas chez tout le monde : chez certains proches et chez ceux qui ont des dons de médiumnité. Il ajoute : « L’idée des anciens, rapportée par Lucien (Philopseudès, chap. XXIX), que seuls peuvent apparaître ceux qui ont été victimes d’une mort violente, s’accorde assez bien avec cela » (12).


     
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Anonyme, Recueil propre à causer les fortes émotions de la terreur, 1820


     
Les spectres vengeurs ressurgissent dans la littérature. Par exemple, chez Villiers de l’Isle-Adam, qui nous raconte dans « Claire Lenoir » comment le docteur Tribulat Bonhomet, qui retrouve la veuve de l’un de ses amis au moment où elle est proche de la mort, est témoin de coïncidences troublantes. Claire lui avoue qu’elle a trompé une fois son époux, avec un officier anglais. Officier qui est d’ailleurs des connaissances du médecin, qui vient justement d’apprendre, par un courrier, que le soldat vient d’être tué par un indigène de Polynésie. Mme Lenoir confesse encore que depuis la mort de son époux, elle est devenue la proie de rêves terrifiants où paraissait son époux :
« Seulement, une chose qui tient probablement du hasard des rêves, ajouta Mme Lenoir de sa même voix rauque et sourde, c’est l’extérieur sous lequel il m’est alors apparu. C’était bien lui. Ah ! C’est "lui" !
Et le sourire malsain des fous vint errer sur ses lèvres comme un feu follet sur un tombeau.
- Vous allez plaindre mon faible esprit à cause des rêves, continua-t-elle ; mais il était absolument semblable de corps, de stature et de couleur à ces êtres obscurs que l’on mentionne – vous savez - dans les relations marine de l’Océanie » (13).


    
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Paul Delvaux, la Vénus endormie, 1944


     
On se rappellera aussi la Thérèse Raquin de Zola, qui s’est mariée avec Camille et qui a prit Laurent pour amant, avec lequel elle éliminera l’encombrant époux. Laurent, après avoir vu à la morgue le visage asphyxié de Camille qu’il a noyé, est torturé par des rêves : « quand il fut assoupi, quand les forces lui manquèrent et que la volonté lui échappa, les pensées revinrent doucement, une à une, reprenant possession de son être défaillant. Ses rêveries recommencèrent. Il refit le chemin qui le séparait de Thérèse ; il descendit, passa devant la cave en courant et se trouva dehors ; il suivit toutes les rues qu'il avait déjà suivies auparavant, lorsqu'il rêvait les yeux ouverts ; il entra dans le passage du Ponf-Neuf, monta le petit escalier et gratta à la porte. Mais au lieu de Thérèse, au lieu de la jeune femme en jupon, la gorge nue, ce fut Camille qui lui ouvrit, Camille tel qu'il l'avait vu à la Morgue, verdâtre, atrocement défiguré. Le cadavre lui tendait les bras, avec un rire ignoble, en montrant un bout de langue noirâtre dans la blancheur des dents. Laurent poussa un cri et se réveilla en sursaut. Il était trempé d'une sueur glacée. Il ramena la couverture sur ses yeux, en s'injuriant, en se mettant en colère contre lui-même. Il voulut se rendormir. Il se rendormit comme précédemment, avec lenteur ; le même accablement le prit, et dès que la volonté lui eut de nouveau échappé dans la langueur du demi-sommeil, il se remit en marche, il retourna où le conduisait son idée fixe, il courut pour voir Thérèse, et ce fut encore le noyé qui lui ouvrit la porte » (14).
    
Le deuil implique d’ « accepter » la perte de l’être aimé, en faisant le vivre en soi, par nos souvenirs. On peut se demander comment la vie nocturne contribue à ce processus, notamment à la lumière de ces rêves troublants où nous partageons un moment avec une personne que nous savons morte.


    
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Théodore Géricault, Le songe d’Énée


    
Quand ce genre de rêve à lieu peu de temps après la mort de l’être cher, de par leur intensité, ces rêves semblent témoigner d’un refus de la situation. Edmond de Goncourt note dans son journal : « J’ai rêvé cette nuit de Jules pour la première fois. Il était comme je le suis, en grand deuil de lui, et il était avec moi. [...] J’avais le sentiment que nous portions notre pièce chez un directeur de théâtre quelconque. En chemin nous croisions des amis, entre autre Théophile Gautier. Le premier mouvement des uns et des autres était de me faire un compliment de condoléances, tout à coup interrompu par la vue inattendue de mon frère [...]. Et j’étais dans un doute horrible, déchirant, entre la certitude de sa vie affirmée par sa présence à côté de moi et la certitude de sa mort » (15). Un rêve de Julian Green témoigne d’un rêve où la mort semble devoir être passée sous silence : « Cette nuit j’ai rêvé de mon père. Il portait la moustache plus longue que dans les derniers temps et il m’apparaissait tel qu’il était aux environs de 1910, avec cet air bon et tranquille que je n’oublierai jamais. Je lui disais qu’en 1929 j’avais eu un prix littéraire, mais cette remarque le touchait peu, ne l’intéressait pas : il était loin. Ensuite, je lui ai demandé si c’était bien en 1927 qu’il était mort, et il a eu l’air légèrement scandalisé comme un manque de tact » (16). Julien Grenn, manifestement encore en attente de la reconnaissance de son père, doit d’un certainement manière refuser l’idée de sa mort pour obtenir cette reconnaissance, mais, en même temps, il renvoie qu’il est mort, comme pour se venger d’une reconnaissance qui certainement ne serait jamais venue ! Chez Freud, ces rêves « absurdes » ne témoignent pas seulement d’un « refus » d’ « accepter » la mort du proche, mais aussi de mécanismes défensifs visant à occulter les souhaits de mort (17).


   
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Anne-Louis Girodet-Trioson, Le Songe d’Énée


    
Lorsque ces rêves ont lieu des années après le décès, quand le processus de deuil semble accomplit, ces rêves produisent une puissante impression de réalité, notamment par leur capacité à recréer sensiblement les impressions les plus familières. Le rêveur ne semble plus ressentir de contradiction douloureuse. Ainsi, Dostoïevski écrit dans « Rêve d’un homme ridicule : « Mon frère est mort, il y a cinq ans. Je le vois parfois en rêve ; il prend part à mes affaires ; nous nous y intéressons beaucoup tous les deux ; et cependant je ne cesse, tout au long de mon rêve, de me rendre parfaitement compte que mon frère est mort. Comment se fait-il que je n'éprouve nul étonnement à le voir, tout mort qu'il est, près de moi, m'aidant dans mes occupations ? Pourquoi ma raison admet-elle tout cela sans réserve ? » (18) De même dans ce rêve de Julien Green : « Ce matin à l’aube, j’ai entendu la porte de ma chambre s’ouvrir tout doucement [...]. Le bouton criait un peu en tournant et les premiers rayons du jour passaient par les fentes des rideaux. Et la personne qui entrait, c’était ma mère, qui entrait pour voir si je dormais bien, ma mère qui est morte il y a vingt-sept ans. Je ne saurais dire combien tout cela m’a paru vrai » (19).
    
D’autres rêves se singularisent par l’intérêt plus ou moins prononcer du rêveur à profiter de l’occasion pour en savoir un peu plus sur la mort. Dans ce type de rêve, la mort - non sans difficultés -, est admise et n’est plus un obstacle à la communication. Ainsi ce rêve d’Adorno, rêve qu’il pense suscité par l’annonce du décès, quelques jours plus tôt, de son ami Josef Gielen, directeur du Wiener Burgtheaters, mais où il rêve d’un autre ami, le pianiste classique et compositeur Eduard Steuermann, mort quatre ans plus tôt. « A l’entrée d’un concert, je rencontrai Steurmann, avec une très grande joie, car je savais qu’il était mort. Il portait un costume brun modeste. Je ne pus naturellement pas lui demander s’il était encore en vie, mais je l’exprimai par mes gestes et il me répondit par l’affirmative de la même manière. Puis il ajouta en paroles : "Mais mon existence matérielle est ébranlée." Ensuite avec l’auto-ironie qui le caractérisait : "C’est que j’ai de nobles passions." Lorsque je lui demandai lesquelles, il me répondit qu’il ne cessait jamais d’intégrer à ses compositions de précieux signes héraldiques en or et en argent, qui devaient être imprimés comme élément de la musique ; cela l’achevait » (20).


   
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Jacques de Voragine, Légende dorée, Les morts dans le cimetière et l'apparition de l'ami défunt, XVe


     
Girolamo Cardano, dit Jérôme Cardan fit un rêve analogue : « Le 3 octobre de l’année 1537, deux heures avant le lever du soleil, j’eus la vision de mon très cher ami, Prospero Marinone, qui était mort au cours de l’année précédente ; il était revêtu d’un manteau de pourpre, et d’apparence joyeuse. Il s’approcha de moi et voulut m’embrasser, mais je lui demandai s’il savait qu’il était mort. Il acquiesça. Je lui permis alors de m’étreindre, puis il déposa un baiser sur ma bouche. Je lui demandai s’il lui souvenait de son identité. Il me répondit : "Oui
– La mort fait-elle souffrir ?
– Quand on la traverse, on ne meurt pas encore, répondit-il, ce que j’attribuai aux tourments de l’âme.
– Comment est-ce ? lui demandai-je.
– Comme une violente fièvre.
– As-tu le désir de vivre à nouveau ?
– En aucune façon.
– Alors, la mort est très semblable au sommeil ?
– Non."
Mais comme je voulais en apprendre un peu plus encore et continuer à le questionner, il me laissa, et je me retrouvai à nouveau seul et triste » (21).


    
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Gustave Doré, illustration pour Le Corbeau d'Edgar Allan Poe, 1884


    
Notes :
     
(1) On pourra lire la lettre en intégral sur ce site consacré à Spinoza
(2) Delage, cité in M. Combes, Le rêve et la personnalité, Paris, Boivin & Cie, 1932, p. 29 ; Borges, Conférences, Paris, Folio/essais, 1985, pp. 47-48.
(3) Aristote, Traité de la divination dans le sommeil, II, 10 [464a]
(4) Sigmund Freud, L’interprétation des rêves, Paris, PUF, 1987, p 216s [V, IV, 2]
(5) Nicolas Pasquier, Lettres, Paris, 1623, p. 352-56. Edition électronique sur rêve.ca
(6) Collected Letters of Samuel Taylor Coleridge, Volume 1: 1785-1800, Ed. Earl Leslie Briggs, Oxford: Clarendon Press, 1956, p. 352-355 Edition électronique sur rêve.ca
(7) Julien Green, Journal, vol. 1: 1928-1949, Paris, Plon, 1969, p. 489-490.
(8) Julien Green, Journal, mars 1938, cité in Les chefs d’Œuvre du rêve, anthologie Planète, 1969, p. 324
(9) Bertrand Méheust, Les miracles de l’esprit, Paris, Les empêcheurs de penser en rond / La découverte, 2011, p
 156
(10) Ödön von Horvàth, Une jeunesse sans Dieu (préface), Christian Bourgois 10/18, 1991, p. 9
(11) Jean-Claude Schmitt, Les revenants, les vivants et les morts dans la société médiévale, Paris, NRF Gallimard, Bibliothèque des histoires, 1994, pp. 160-161
(12) Arthur Schopenhaurer, Essai sur les fantômes, Paris, Criterion, 1992, p 101.
(13) Villiers de l'Isle Adam, Claire Lenoir in Œuvres complètes II, Paris, NRF Gallimard, La Pléiade, 1986, pp. 220-221
(14) Émile Zola, Thérèse Raquin, Paris, Gallimard, coll. « Folio », 1979, p. 155-156.
(15) Goncourt, Journal, 27 juillet 1870, cité in Les chef d’Oeuvre du rêve, anthologie, Paris, Planète, 1969, p. 168.
(16) Julien Green, Journal, vol. 1 : 1928-1949, Paris, Plon, 1969, p. 247.
(17) Sigmund Freud, op. cit., p 366-367
(18) Dostoïevski, Rêve d'un homme ridicule, Paris, Club français du livre, 10/18, 1966, pp. 41-42
(19) Julien Green, Journal, 7 août 1941, cité in Les chef d’Oeuvre du rêve, anthologie, Paris, Planète, 1969, p. 325
(20) Theodor Adorno, Mes rêves, Paris, Stock, l’autre pensée, 2007, pp. 99-100
(21) Cité in Carl G Jung, Sur l’interprétation des rêves, Paris, Albin Michel, 1998, p. 54

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