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Billet de blog 7 juil. 2016

À Avignon, l'image vidéo « quarante-neuf-trois-ise »-t-elle le théâtre ?

Esquisse d'une analyse de la représentation des Damnés mis en scène par Ivo van Hove à la cour d'honneur dans le cadre du Festival d'Avignon 2016.

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Ok. Bon spectacle. Belles performances artistiques et techniques. Beaux et gros moyens pour cette adaptation scénique du film de Visconti. La troupe du Français est loin de démériter. Il n’y a aucune présence artistique à blâmer, sauf peut-être l’habituelle absence des représentants de la classe populaire dans ce sanctuaire de l’utopie vilarienne. 

Essayons d'interroger un peu les sens au théâtre sans focaliser sur "j'aime ou j'aime pas"  une telle esthétique théâtrale. Ce spectacle ne cesse de questionner le rôle et la nécessité d’utiliser en permanence, sur une scène de théâtre, des outils électroniques d’amplification et de vidéo-projection tout au long de la performance théâtrale. En effet, sur scène les acteurs en train de jouer sont filmés en direct par toute une équipe de 3 cameramen. Les images ainsi filmées deviennent « captations » de la performance théâtrale et sont projetées sur un grand écran implanté sur l'axe central au fond de la scène de la cour d’honneur. 

Ce choix de mise en scène est crucial. Il semble partir du constat : "offrons autre chose aux spectateurs autre chose,  qu’une « simple » image théâtrale. Offrons par l’image vidéo projetée ce que le spectateur de la cour d’Honneur ne pourra jamais s’offrir : des bons gros plans sur les visages des acteurs, des prises de vue mobiles hors scène, des angles de prises de vue opposés à l'axe du regard des spectateurs, des images qui dépassent les possibilités physiques de la réception de l'oeil..."

S’il le veut bien le spectateur fabrique « ses » propres images dans l’ici et maintenant de la représentation en activant physiquement les possibilités de son regard : zoomer ou pas sur te détail, balayer la scène du regard regarder plusieurs endroit en même temps, fixer un lieu en particulier, activer la vision panoramique. La présence esthétique des d’images video destructurerait-elle un processus de communication complexe en supplantant, en fissurant la réception de l’espace et du temps de la représentation théâtrale.

On assiste à une image théâtrale « postmodernisée », « schyzophrénisée ». Le choix de mise en scène est-il influencé par le contenu même de la fiction de la pièce, basé sur la décadence et la destruction de la pensée dans l’Allemagne nazie. On assiste au sacrifice, à la dépossession chez le spectateur d’une partie de la liberté de construire des images. Il est sommé de se laisser séduire par plus fort que lui et de s’aliéner en renonçant à devenir : l'« alchimiste des métamorphoses » des acteurs, selon Shakespeare. Tous les moyens humains et matériels mis en oeuvre dans ce beau projet ne servent pas le processus politique et poétique de fabrication de l’image théâtrale : le théâtre est  ainsi « quarante-neuf-trois-isé », dans une relation de domination et d’aliénation du spectateur et les choix esthétiques d’utilisation des technologies numériques deviennet politiques et servent d’alibi en quelque sorte.

Bien sûr, ce billet fait l'impasse sur la relation de filiation entre l'oeuvre filmique originelle et l'oeuvre théâtrale aujourd'hui. Il ne dit pas non plus la fin énigmatique tonitruante de la simulation de rafales de mitraillettes à l'adresse du public, comme si l'oeuvre avait le besoin impératif d'imiter l'actualité.

Le théâtre n'a pas besoin d'imiter l'actualité. Il a besoin de prendre le champs vis à vis de l'espace-temps que les dispositifs de médiatisations technologiques n'ont de cesse de vouloir construire en permance dans notre quotidien. Le théâtre permet de tracer des perspectives sensibles et poétiques à la conscience de notre devenir commun.

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