Je ne sais plus qui je suis. Un grand vide à l’intérieur, parait que la nature a horreur. Je suis prêt à fourrer à peu prêt n’importe quoi dedans, histoire de ne plus savoir que je ne sais plus. Je cherche, je fouillle dans mon compte en banque. Je ne suis pas un assidu du relevé de compte bancaire. Dans mon éducation aux racines franco-post-prolétarienne, je n'ai jamais connu la faim, souhaitant inconsciemment intégrer les dogmes rassurants de la pensée bourgeoises. L'argent n'a jamais vraiment représenté chez moi quelque chose de sérieux, malgré toute les galères. Bizarrerie. Dans ce même monde où soit disant la rationalité économique pousse pourtant les hommes vers l'acquisition de signes sacrés extérieurs de richesse, je ne sais plus qui je suis. Je cherche des pistes de sens dans l'actualité et il m’arrive de lire les journaux, histoire de donner le change sur ce que je suis sensé comprendre. Souvent une lassitude m’envahit, un sentiment presque inconscient qui ourle une sourde culpabilité : quoi que je fasse, le monde m’échappera toujours. J’aurais beau m’efforcer, me forcer à le comprendre, le traquer comme avec la rationalité d'un individu rationnel, j’ai beau redoubler d’efforts et tenter de le cerner, pour racheter mes béances, mes lâchetés de télé citoyen avec toute l'offre journalistique possible, les supports, les lignes éditoriales… je n’aurais jamais fini de faire le tour de quoi que soit... Je n’aurai jamais fini de prendre la mesure de ce que je suis entre les lignes de ces maudits mots alors je ne sais vraiment pas qui je suis.
Quand j'ai lu l'article sur l’affaire Tapie, j'ai quand même compris quelque chose. Tapie, il n’a rien d’exceptionnel, enfin si, il est pas comme moi je le vois bien. Il est visiblement important dans le monde. Ce qui me fait mal, ce n’est pas l'exhibition de la névrose du chef d'entreprise, ministre et on connait la suite du pedigree, ce n'est pas le "je taille mon destin à la mesure de mon porte feuille" ou cette liberté suicidée dans les oublis désespérés, ni cette humanité perdue dans l'image de narcissique de soi, perdue dans une fuite pathétique et égotique. Non c'est pas ça. Et puis si c'était ça, il n'y aurait rien d'exceptionnel. Ce qui me fait mal c’est ce goût cynique du triomphe par le dégoût de l'homme, affirmé dans l'exacerbation de soi, relayé par le silence des puissance de l'état. Il faut bien trouver le moyen de donner le change à ce que l'on n'est plus avec des histoires : Ô toi Tapie mythe de la réussite, ô toi Bernard héro financier vainqueur des temps de la Bourse, ô toi Nanard chevalier sans armure. On a beau être un télé ciyoen anonyme, on comprend bien que, même si tu as toujours ton porte feuille et que tu as fait mine d'avoir "payé" ta dette, on voit bien que tu t'efforce de donner le change à celui que tu n'es plus. Tu nages symboliquement en pleine mer de la complexité et il s'exhale de toi des éffluves denses et opaques de dénégation. Tu cherches obstinément une bouée de sauvetage avec l'obsénité de secours, que tu brandis sous le regard complice de tes pairs, comme certains brandiraient leur fric, leur sexe ou leur flingue, dans ce qui te reste d'un style communicationnel savament construit.
Quand j'ai vu s’exprimer Bernard Tapie sur France Inter, j'ai compris qu'il y avait eu une explosion de sens et les mots maculent encore de sang la République sésintégrée en éclats de chair : 220 millions d’Euros, empochés ou pas, on ne peut pas savoir car l’information est tenue secrète par l’État français, 220 millions d’Euros en contre partie d'obscures compensations. 220 millions d’Euros, c’est l’argent de tous les citoyens français et ça prend tout de suite un goût de chair calcinée, surtout quand on ne sais plus qui on est. La somme s’exprime en centaine de millions d’euros et je ne sais plus ce que ça veut dire, mon dictionnaire est déchiré en confettis : Trésor Public, chose, banc public… Le mot argent a été volé. Les mots sang volent. Les mots sang vole. Les mot sang vole. Le mot sang vole...