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Billet de blog 18 nov. 2010

Province, vous avez dit «province» ? Quand le mot province devient une pensée

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Il s'agit d'un lapsus. Encore un. Mais celui-ci, une fois n'est pas coutume, n'émane pas d'une personalité politique. Ce "lapsus calami" est survenu dans une publication numérique de médiapart : "A Paris, en région et en Belgique, débat avec Médiapart et Edwy Plenel". http://www.mediapart.frhttp://blogs.mediapart.fr/blog/la-redaction-de-mediapart/151110/paris-en-regions-et-en-belgique-debats-avec-mediapart-et-. Dans le titre même, le mot Région a été substitué par Edwy Plenel à Province, suite à la remarque d'une lectrice pleine de bon sens. Avant de revenir sur ce mot, je rends d'abord hommage à celui qui a su prendre en compte cette letcrice et dont le mérite d'avoir initié l'entreprise d'un média français en quête d'indépendance n'est plus à démontrer.

La plupart de ceux qui utilisent le mot "Province" abondent dans une imaginaire géographique et culturel dominant. Ce mot d'ailleurs est tellement d'une banalité déconcertante : mérite-il au tant d'énergie déployée ? Un lapsus n'est pas un crime. Mais mon propos ici n'est pas de servir d'avocat au tribunal des mots mais de tenter de cerner ce qui peut fourmiller derrière la banalité anecdotique d'un mot parmi d'autres, "Province", lâché ici même dans ce journal, imbibé de poésie qui affleure le terroir, j'oserais même dire le "paradis perdu". Si l'on en croit le PAF d'aujourd'hui, les imaginaires de ceux qui dirigent les télévisions en France sont loin d'accueillir l'idée - c'est le pari que je fais - qu'il puisse y avoir au sein de la grande messe du JT de 20 heures un présentateur qui parle avec un accent issu d'une "province" française. Un présentateur noir, pourquoi pas... Mais l'accent marseillais ou niçois ou autre, vous n'y pensez pas ! Efficace d'abord pour mettre en vente des détergents parfum lavande. Province est trop attendrissant, d'un certain point de vue bien entendu, pour contribuer à mettre en scène la notion de crédibilité, nécessaire à tout processus d'information. Avoir un accent en France, aussi "charmant" ou "chantant" soit-il, cela se dit d"abord d'une personne dont l'accent différe de l'aire culturelle de référence. De la même façon qu'un être dit "de couleur", ne peut jamais désigner une personne qui a la peau blanche, puisque le blanc est la "non couleur" de référence, la base neutre. Marron, noir jaune sont des couleurs de peau reconnues comme étant implicitement celles de personnes dites de couleurs.

"Province", lui, ne préside aucune une aire géographique précise, qu'elle soit métropolitaine ou ex-coloniale mais parle en creux d'un espace légitime du pouvoir historique dans la société française. "Province" habite notre imaginaire territorial et notre langage, imprégné des mythes allant de la Gaulle à la décolonisation en passant par le traité de Villers Cotterets. Ce terme, d'origine militaire est loin d'être aussi banal qu'ik peut paraître. Il réveille subrepticement tout un pan de conflits culturels et historiques. Il pose en creux, à qui souhaite l'entendre, la question de la diversité, de l'altérité et de la créativité dans le "vivre ensemble" de toute organisation. Pouvons-nous, êtres de langues et de culture et membres ou pas d'un club comme celui de Médiapart, échapper à nos propres démons ? Nous ne somme pas dans un lieu de la raison "raisonnante" avec le mot province mais dans le champs aléatoire de l'imaginaire cristallisé. Tout voyage sans fin dans un seul terme...

Avez-vous regardé le moment télévisé sur le plateau de Laurent Ruquier dans un show qui mettait en scène Eric Zeymour face à Edwy Plenel. http://www.mediapart.frhttp://blogs.mediapart.fr/blog/ben-boukhtache/171010/plenel-vs-zemmour#comment-733057. Nous étions les spectateurs de l'affrontement de deux territoires, deux cultures, scénographiés dans un face à face classique de plateau de talk show. Ce qui était spectaculaire alors, ce n'était pas les argumentations sans surprise de Zeymour, le réac du service public, ni même des d'autres ; tous semble-t-il, auraient bien voulu s'offrir en pâture la tête prestigieuse du porte parole de Médiapart... Le spectacle était le silence. L'aveuglement hébété dont je ne cesse de tenter de parler, celui là même qui ne cesse d'être impalpable et prenait forme dans les regards fuyants, les sourires biaisés de la part des invités. La pensée que défendait Plenel à l'occasion de la publication du livre de Médiapart sur l'affaire Bettencourt, devenait lutte pour un espace collectif et qui ne semblait pas alors en mesure d'être perçue, reconnue et écoutée dans toute sa complexité. La pensée de Plenel en acte devenait un espace impensé : une Province, face à une masse dominante et aveuglée par elle-même.

La pensée est une "Province" face à la capitale de l'ignorance crasse d'un certain microcosme et d'une machine qui décuple les rumeurs du monde pour mieux asservir les consciences. Face à la conscience aveuglée et grisée par l'habitude de la prise de parole. Face au jeu du succès narcissique surdimensionné qui, de son propre nombril, donne en pâture ses états d'âme aux téléspectateurs le temps d'une émission. La pensée est une "Province" face à l'obscurantisme idéologique réactionnaire et "décomplexé". La pensée est une "Province" en lutte contre le trou noir d'une destruction progressive de la vie républicaine.

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