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Billet de blog 28 oct. 2010

La couleur des mots

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© TELEOBS
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Il y a des idées que l'on porte avec le coeur, jusque dans son propre "nez". Il y a celles qui flottent dans l'air du temps et vous laisse un goût amer, un je ne sais quoi de nauséabond pour l'âme humaine. Comme ce qui a été qualifié de "dérapage" chez le parfumeur Jean Paul Guerlain. On aura beau venir d'une enseigne qui, dans le marché prestigieux du luxe, est en "odeur de sainteté", cela n'empêche pas parfois de pouvoir cruellement manquer de nez. Jean Paul aurait du renifler sept fois ses propos dans ses narines avant de laisser une forme atrophiée de condescendance qui frise la caricature, prendre la parole sur le plateau du 13 heures de France 2, le vendredi 15 octobre dernier et proférer : "je ne sais pas si les nègres ont toujours tellement travaillé". Moi non plus.

D'autres idées, plus subtiles à déceler, nous révèlent les parfums de notre profondeur humaine. Je veux parler de ces parfums qui se respirent et convoquent l'essence de l'humanité en marche. Je veux parler des mots du poète Aimé Cézaire, celui qui a fait du mot nègre même un compagnonnage avec d'autres artistes dans une quête et une lutte assoiffées de beauté.

Voici un de ses textes trouvé sur : http://www.oasisfle.com/culture_oasisfle/aime_cesaire.htm

Mot

 

Parmi moi

de moi-même

à moi-même

hors toute constellation

en mes mains serré seulement

le rare hoquet d’un ultime spasme délirant

vibre mot

j’aurai chance hors du labyrinthe

plus long plus large vibre

en ondes de plus en plus serrées

en lasso où me prendre

en corde où me pendre

et que me clouent toutes les flèches

et leur curare le plus amer

au beau poteau – mitan de très fraîches étoiles

vibre

vibre essence même de l’ombre

en ailes en gosier c’est à force de périr

le mot nègre

sorti tout armé du hurlement

d’une fleur vénéneuse

le mot nègre

tout pouacre de parasites

le mot nègre

tout plein de brigands qui rôdent

de mères qui crient

d’enfants qui pleurent

 

 

le mot nègre

un grésillement de chairs qui brûlent

acre et de corne

le mot nègre

comme le soleil qui saigne de la griffe

sur le trottoir des nuages

le mot nègre

comme le dernier rire vêlé de l’innocence

entre les crocs du tigre

et comme le soleil est un claquement de balles

et comme le mot nuit un taffetas qu’on déchire

le mot nègre

dru

savez-vous

du tonnerre d’un été

que s’arrogent

des libertés incrédules

Ce sont ces mêmes mots qui ont été débusqués puis servis dans une chronique de quatre minutes sur France Inter. Des mots oralisés par une lecture dans une voix familière de France Télévision, une voix standard sans couleur et sans émotion. Une voix qui ne voulait justement pas en rester là et qui avait décidé d'en découdre avec la xénophobie, de tenter de la mettre au parfum. Une voix pour brandir un geste avec les mots du poète, une voix pour dénoncer le silence politique quasi généralisé et aussi revendiquer une part de cette "fragrance" de nègritude. Je remercie la voix pour la citation.

Pour ma part la seule couleur que je réclame c'est la couleur de mes mots. Mes mots sont bleus. Peu importe si je suis noir comme la couleur des lettres qui s'affichent en contraste sur ce fond blanc d'écran d'ordinateur. Peu importe si je suis jaune, marron, rouge. Peu importe si je suis un personnage du film Avatar. Mes mots sont bleus comme l'océan, ou le ciel aussi. J'ai toujours eu cette couleur de mots depuis ma naissance, je n'y peux rien. Rassurez-vous, cela n'est contagieux pour personne et je ne me sens pas obligé de me réclamer de la mouvance de la parole du grand schtroumpf.

S'il y avait un ministère à créer, ce serait celui de la couleur des mots pour quêter la fragrance de la poésie qui ne brandit pas de titre, de la poésie hurlament silencieuse et solidaire des autres silences, quêter le parfum d'une humanité qui se marche en accompagnant et en rêvant le rêve des autres. Des mots de couleurs bleus pour partager avec ses semblables blancs, noirs, ou même habitants le clair obscur de la bonne conscience, qu'ils soient riches ou pauvres, considérés comme extrêmement démunis ou dans le privilège solcial le plus exclusif. Ma couleur est bleue. Et vous, de quelle couleur de mots êtes vous ?

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