La controverse Raoult comme révélateur d’un qui-proquo épistémologique ?

Le covid a été révélateur de nombreuses failles et faillites. Une des failles mise en lumière est la faille de la recherche. Peut etre serait-il temps que la recherche sorte de sa position hégémonique de juge de ce qui est vrai ou pas et qu’elle retrouve sa fonction : rendre intelligible le réel.

 

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      Chaque individu est une somme particulière de caractéristiques générales.

       Le théoricien se préoccupe des caractéristiques générales et le praticien de la somme particulière.

 

 

Le praticien prend des décisions d’action à partir des « concepts/outils » et des grilles d’analyse que produit le théoricien et qui le conduisent à produire des significations partageables et éventuellement généralisables. Tout en admettant que ces connaissances sont tout autant frappée d’obsolescence que le reste des croyances que nous avons sur le monde.

Les données, des informations générales sont le matériau de travail du théoricien.  L’objet du travail du praticien c’est : comment ces données s’incarnent dans une configuration particulière chez un individu à un moment donné.

Le théoricien produit ses décisions de sens à partir d’une confrontation de ses conceptions à la réalité du terrain que produit le praticien. Le praticien produit des décisions d’action à partir des objets conceptuels que lui fournit le théoricien. Chacun est au service de l’autre à sa manière. Le problème commence quand on fait le choix de la primauté de l’un sur l’autre, ou quand l’un veut faire le travail de l’autre.

Là ou la rationalité et la rigueur d’analyse prévaut pour le travail du chercheur théoricien, le praticien engage son intuition face à la complexité du vivant qu’est l’individu face à lui.

 

Notre société éminemment jacobine a une tendance naturelle (ou culturelle ?) à donner la primauté du pensé sur l’agit. Une certaine tendance à donner la priorité à des décisions universelles à partir de données décontextualisées. Mais si les droits de l’homme sont universels la façon dont ils s’incarnent et s’actualisent l’est peut-être moins.

 

En cas de situation d’incertitude et d’urgence nos gouvernants ont souvent ce reflexe régressif de faire toute confiance aux scientifiques « aux théoriciens » Mais, de la même manière que la guerre est une chose trop sérieuse pour être confiée aux militaires[1], la santé est une chose trop sérieuse pour la confier à des scientifiques.

Leur mission de produire des significations sur la santé à partir d’information ne les rend pas légitimes pour prendre des décisions d’action sur la santé des personnes. A moins de considérer les médecins comme incompétents et déloyaux il n’y a aucune raison que les chercheurs scientifiques fassent autre chose que de mettre à la disposition des essayeurs que sont les praticiens leurs compétences à donner du sens et à tirer des leçons de leurs tentatives.

Les oppositions experts/praticiens sont stériles et ne peuvent qu’inhiber l’innovation. La recherche théorique est là pour rendre le réel intelligible et le réel c’est ce à quoi on se cogne, disait lacan; et ceux qui se cognent au réel c’est plutôt les praticiens. La recherche est là pour rendre intelligible ce réel et pas pour décider de ce qui est juste ou pas ; ou pour décider de ce qu’il faut faire. La santé est une chose trop sérieuse pour la confier à des experts scientifiques.

 

Donner la primauté de la décision aux scientifiques en situation d’incertitude c’est s’imaginer qu’un peu plus de contrôle rationnel va pouvoir permettre de résoudre une situation complexe et incertaine.

Mais rien n’est moins sûr. Imaginer que la rationalité du théoricien va pouvoir contrôler un système protéiforme aux directions incertaines c’est disqualifier l’expérimentation qui est la principale source d’information pour le théoricien.

En situation d’incertitude, le « théorisme intellectuel », cette tendance à donner tout pouvoir à la pensée sur l’action, a tendance à inhiber l’initiative et la créativité.

Le phantasme de contrôle rationnel que laisse entendre la théorisation du réel vient en contradiction avec la réalité de la situation qui reste incertaine et incontrôlable et irréductible à des modèles rationnels.

On ne sait pas à priori si les médecins ont raison de faire les choix qu’ils font. Mais en tout cas ils ont leurs raisons de faire ce choix. Laisser le théoricien critiquer ce choix à priori est une erreur stratégique. La mission du théoricien n’est pas de faire avorter l’intuition de l’expérience. Mais elle est d’aider le médecin à identifier le plus rapidement possible si ses choix intuitifs ont été bon ou pas, en quoi ils sont bons, en quoi ils ne sont pas bons. Le théoricien est là pour rendre le réel intelligible. Mais le réel c’est le travail du praticien dans son action sur la maladie et le malade ! le théoricien n’est pas là pour dire si ce que fait le praticien est juste ou faux. Il est là pour rendre intelligible ce qu’il fait. Il est là pour questionner le réel.

Il est déjà arrivé qu’une idéologie ou une théorie soit érigée en modèle d’action (du marxisme au communisme par exemple). On mesure par l’Histoire de ces mouvements, les conséquences désastreuses que peuvent avoir ce choix de transformer un modèle de connaissance en un modèle d’action.

 

Le berger est inconscient,qui demande au loup de faire le plan de la bergerie.

Mais au-delà de cet aspect un tantinet « philosophique » il est un aspect politique de la question qui mériterait d’être pris en compte dans ce quiproquo épistémologique. Nous constatons actuellement comment   nos dirigeants depuis déjà quelques années, se fient aux « travaux scientifiques » financés par les laboratoires. Travaux « scientifiques » qui font foi pour les décisions publiques. Un processus qui montre la paresse des gouvernants à mettre en place une recherche indépendante ou une préoccupation, irresponsable, de réaliser des économies. Cette mainmise sur la « recherche » est un moyen d’asseoir une domination sur la recherche en médecine comme ils mettent la main sur les praticiens par le moyen des visiteurs médicaux Il est de notoriété publique qu’on ne peut plus faire confiance à des pouvoirs publiques qui se comportent en relais de décision des financeurs de la recherche, en faisant des copier/coller de leurs conclusions intéressées à défaut d’être intéressantes. On se souvient des fonds publics gaspillés dans des projets de vaccin portés par les laboratoires. Au-delà de l’argent publique gaspillé c’est la disqualification des décideurs et la perte de confiance du public qui est le vrai problème.

La méfiance des Français par rapport au traitement des zoonoses comme le covid s’explique en partie par l’expérience que nous avons de l’incapacité des pouvoirs publiques depuis des décennies à produire des décisions au service du peuple quand elles sont construites à partir des informations que veulent bien nous donner les laboratoires. C’est le berger qui demande au loup de faire le plan de la bergerie.

C’est parce qu’on ne peut plus faire confiance aux décideurs qu’on se tourne vers des pratiques et des discours alternatifs qui nous donnent l’impression qu’on va pouvoir récupérer un peu de contrôle sur la situation qui nous semble échapper à ceux qu’on a investi du pouvoir de la gérer.

On ne fait alors que déplacer l’incertitude et le risque. Le pouvoir répugnant à prendre le risque de se tromper laisse les citoyens errer avec plus ou moins de bonheur dans la quête d’alternatives, mais sans le contrôle de la connaissance scientifique trop occupée à défendre son intégrité territoriale.            

 

Chercher un autre modèle de recherche ?

Après les dossiers X files, les dossier Y files (prononcer Why file) ?

Le covid a été révélateur de nombreuses failles et faillite. Une des failles mise en lumière est la faille dans la posture de la recherche. Il est temps que la recherche sorte de sa position hégémonique de juge de ce qui est vrai ou pas et qu’elle retrouve sa fonction : rendre intelligible le réel.

L’évolution rapide des sciences a ouvert notre conscience sur des réalités qu’on a beaucoup de mal à cerner. On l’a vu avec l’ostéopathie. Les rebouteux sont devenus ostéopathe le jour où on a décidé de cesser de mépriser les pratiques non-officielles, le jour ou on a reconnu que leur discours qu’on a essayé de comprendre ce qui se passait sans avoir de préjugé d’imposture ou de déloyauté. Dans la pratique On peut imaginer que se développe une catégorie de chercheurs qui  ont pour fonction de questionner le réel étrange non pas dans le projet de dénoncer des impostures mais dans le projet de le rendre intelligible.                                             

 

[1] Clemenceau

 

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