L'imposteur, un livre de Jacques Cotta (entretien avec l'auteur)

Denis COLLIN : Jacques, tu publies « l’imposteur » et la couverture du livre ne laisse aucun doute sur le personnage visé, l’actuel locataire de l’Élysée. Pourquoi s’agit-il d’une imposture ? Après tout, tout le monde connaissait bien Hollande et  il n’a pas une ligne bien différente de celle qui était la sienne quand il écrivait pour Max Gallo, « La nouvelle alliance », un pensum auquel nous avions fait jadis une réponse…

Jacques COTTA : Evidemment Hollande Deloriste, européiste, énarque de  la promotion Voltaire qui endosse alors la casaque socialiste lorsque d’autres préféraient pour leur plan de carrière les couleurs de la droite traditionnelle, demeure fidèle à lui-même. Il n’y a sur ce plan aucune imposture de sa part. Il n’a jamais laissé planer le doute sur la nature profonde de sa politique. Et s’il s’agissait de regretter un Hollande porteur de la lutte des classes qui une fois au pouvoir se serait révélé à l’opposé, le titre de mon livre serait pour le moins erroné.

Pourtant Hollande est bien un imposteur. L’imposture de Hollande ne met pas en cause sa nature, ni même d’ailleurs ses engagements, mais le positionnement qu’il a utilisé pour l’emporter et accéder à l’Elysée. Il faut revenir aux raisons de sa victoire. La principale repose sur le rejet profond que le président alors en exercice, Nicolas Sarkozy, a pu susciter. Hollande a été saisi, sans illusion, comme l’instrument permettant de mettre un terme à la politique sarkozyste. Il l’a bien compris et habillement a surfé sur cette volonté majoritaire. A plusieurs reprises, il a nettement indiqué qu’il pourrait faire l’affaire pour tourner la page sarkozyste. C’est là que se situe l’imposture. Dans son discours du Bourget par exemple « mon ennemi c’est la finance », ou encore dans le débat d’entre deux tours, « moi président ».  Ou bien sur la question européenne. Il y a eu d’abord engagement à renégocier le traité Merkozy, qui s’est ensuite transformé en ajout d’une « clause sociale », pour arriver enfin à l’adoption du traité qui pourtant devait être révisé… Bref, sur les questions essentielles, l’imposture apparait à la lumière de la politique qui est mise en œuvre et qui se situe dans la continuité de celle que menait le gouvernement et la majorité précédente.

DC Ton livre fait une large place à l’enquête de terrain, à la fois dans l’électorat populaire, chez les ouvriers victimes des plans sociaux, ceux-là parfois que tu avais déjà vus dans ton reportage sur les licenciements ou dans ton livre sur la précarité, mais aussi chez les hiérarques socialistes. De tout cela, il se dégage que l’orientation de Hollande apparaît suicidaire pour ce qu’il est encore convenu d’appeler « la gauche ». « Jupiter rend fous ceux qu’il veut perdre », dit-on. Mais n’y a-t-il pas une orientation stratégique, un changement radical d’électorat, comme ce que demande « Terra Nova », qui pourrait réussir en s’appuyant sur la crise de la droite ?

J.C : L’orientation de François Hollande n’a pas grand-chose d’original. Sur toutes les grandes questions sociales et économiques, il s’inspire de la ligne définie dans les années 2000 en Grande Bretagne par Tony Blair ou en Allemagne par Gerhard Schroeder. L’instigateur de cette dernière, Peter Hartz, vient d’ailleurs d’être reçu à l’Elysée pour donner conseils. Le plus étrange n’est pas le manque d’imagination des responsables socialistes français, mais leur aveuglement ou leur ignorance, ou les deux à la fois. Car « the third way » en Grande Bretagne comme la « Neue-mitte » en Allemagne ont respectivement organisé la débâcle du Labour party et du SPD. La plupart des députés socialistes courent à leur perte sans même rechigner. Ils votent l’ANI, la hausse de la TVA, les nouvelles lois sur l’Education nationale, le nouvel acte de décentralisation, pas supplémentaire dans la voie de l’Europe des régions, les cadeaux par milliards aux entreprises au nom de la compétitivité, jusqu’à la réforme des retraites qui surpasse la réforme Fillon…. Ils incarnent la victoire de ce qu’on avait coutume d’appeler à l’époque la « deuxième gauche »,  dont les chefs étaient Jacques Delors, Michel Rocard et l’appareil de la CFDT qu’on retrouve aujourd’hui massivement dans les structures ministérielles et à tous les postes de responsabilité. Nomination symbolique s’il en est, celle de François Chérèque, l’ancien responsable de la CFDT, à la direction de la boite à penser de cette aile du parti socialiste, « Terra Nova ». C’est l’orientation d’ouverture et de soumission aux marchés financiers, de négation de l’Etat, de « libéralisation » et « déréglementation » qui l’a emporté. Derrière il existe un recentrage de fond du parti socialiste qui a décidé de se tourner vers la « upper-middle class », les couches moyennes et la petite bourgeoisie au détriment de ses couches électorales traditionnelles. Les fonctionnaires et les ouvriers qui à l’époque constituaient la base électorale de la social démocratie sont rejetés. Les enseignants par exemple sont voués aux gémonies et en général la MAP de François Hollande n’a pas grand-chose à envier à la RGPP. Lorsque les ouvriers combattent pour leur emploi, contre les délocalisations, pour les salaires, ils sont regardés dans un premier temps avec compassion pour être ensuite disqualifiés au nom de la modernité. Les socialistes préfèrent impulser la « réflexion » sur les thèmes sociétaux pour éviter les réalités sociales. Un chômeur de plus par minute, tel est le compte, mais nul ne s’en préoccupe vraiment même si le combat contre le chômage est affiché comme une priorité. Par contre le « mariage gay » au nom de l’égalité des droits –droits qu’on prend garde à lister, de peur sans doute de mettre en branle des couches sociales inattendues dans le débat- fait recette et rencontre l’assentiment de ce nouvel électorat que convoite le parti socialiste. Le parti socialiste devient par son orientation, comme d’ailleurs par sa composition, un parti alternatif de la bourgeoisie, remplissant aussi bien, sinon mieux pour les intérêts qu’il défend, la fonction que l’UMP a pu remplir dans le passé. Sur bien des questions, Sarkozy en rêvait, Hollande l’a fait ! D’ailleurs regardez les reproches formulés à l’encontre du président Hollande par ses « adversaires » de « droite ». Ils ne lui reprochent pas d’aller dans la mauvaise direction. Mais de ne pas aller assez vite dans celle qu’il a choisie. Le consensus est donc total sur le fond. Ils le démontrent malgré eux et les oppositions sont de plus en plus virtuelles, affirmées par convenance et par opportunité. Nous sommes dans le monde d’Orwell. Dans « 1984 », la guerre c’était la paix ! Aujourd’hui, l’opposition c’est le consensus, la gauche c’est la droite.

DC Tu décris comment se passent les relations entre l’Élysée et les députés. Même quand on est un peu averti, ce que tu racontes laisse pantois. On voit s’exprimer crûment les relations politiques typiques du bonapartisme, dans ses formes les plus crues. N’y a-t-il pas un paradoxe à voir un vieux parti parlementaire comme le PS se muer en une « société du 10 décembre » à la solde d’un minuscule « bonaparte » ? Le fond de la question n’est-il pas celui des institutions de la Ve République ?

JC : En effet, j’ai été le premier surpris au contact des parlementaires socialistes, d’autant que ceux qui m’ont rencontré sont sans doute les plus « ouverts », les plus enclins à accepter questions, réponses et discussion. Je n’ai pas vu tous les parlementaires, mais enfin, l’échantillon me semble représentatif. L’état des lieux est assez étonnant. D’abord si certains témoignent à visage découvert, un bon nombre refuse d’être cités. Je pensais qu’un élu de la république pouvait s’octroyer le droit d’exprimer son point de vue, de dire ses différences, voire ses divergences. Et bien non. Les raisons données pour avancer masqué vont de la crainte d’être accusé « de jouer contre son camp », à la « reconnaissance de tout devoir à Hollande » ou encore des menaces « de ne pas être réinvesti à l’occasion » formulées auprès de certains députés par Manuel Valls lui-même à l’issue d’un débat du groupe parlementaire, pour faire taire les oppositions. Bref, ils sont pour l’essentiel au pas ! Cela laisse penser à une entreprise dans laquelle le souci premier serait de ne pas être licencié. On est loin du débat d’idées, libre et responsable. Ensuite apparait un déficit politique réel. Plusieurs m’ont indiqué qu’ils déterminaient leurs positions hors de toute problématique d’ensemble. L’un est prêt à réagir sur « la loi bancaire », un autre sur « l’ANI », un troisième sur « la départementalisation », aucun ne mettant en relation les différentes questions pour donner une cohérence alternative à la politique menée. Et il s’agit là des plus critiques à l’égard de la politique menée. Résultat, comme me l’indiquait un des députés du centre de la France, « il n’est pas possible de dégager une forte minorité qui voterait contre le gouvernement à l’assemblée. Donc pour ne pas se retrouver seul et se faire flinguer, tout le monde vote pour les propositions gouvernementales, voilà tout ». Enfin il y a la pression hiérarchique en quelque sorte. Certains témoignent dans mon livre sur le mépris et l’autoritarisme affichés en lieu et place de tout débat pourtant officiellement réclamé, lorsqu’un ministre, le premier d’entre eux notamment, fait le déplacement au sein du groupe parlementaire.

Il faut se rendre à l’évidence. Le PS est au gouvernement actuel ce que le RPR à l’époque ou l’UMP dernièrement étaient aux gouvernements précédents. Ces partis sont ramenés au rang de parti godillot parce que les institutions de la 5ème république imposent ce type de fonctionnement. Les députés procèdent du président. L’élection du président de la république ordonne la vie politique institutionnelle. Le parlement a des pouvoirs extrêmement réduits, et sert surtout de paravent permettant de protéger l’exécutif, pendant que le parti majoritaire n’a comme fonction essentielle que de voter les lois ordonnées au sommet. Les députés d’ailleurs ne sont pas dupes. Ceux que j’ai rencontrés s’accordent sur le fait de ne pouvoir modifier, dans le meilleur des cas, que très modérément un texte qui est présenté. « Notre marge de manœuvre ne dépasse pas 5% » avouent ceux qui acceptent d’en parler, qu’ils soient d’ailleurs officiellement partisans de François Hollande ou qu’ils s’affichent plus critiques. Il faut de plus ajouter à ce fonctionnement institutionnel celui que l’oligarchie impose, notamment dans les ministères. Des députés allant voir un ministre sont presque toujours reçus par un conseiller. Celui-ci prend note « pour faire suivre » dit-il… Et puis plus rien, trois petits tours et puis s’en vont… Ce qui est inouï, c’est que tous racontent la même histoire, et tous acceptent de jouer cette mascarade démocratique, où les élus du peuple sont dessaisis –parce qu’ils le veulent bien- au profit de conseillers ou technocrates élus par personne, mais nommés pour les besoins de la cause… Si on ajoute à cela le fait qu’une des principales activités des députés est la transcription dans notre droit des directives européennes, sans discussion réelle, on aperçoit dans toute son ampleur la crise démocratique dans laquelle nous sommes plongés et la destruction de fait des partis politiques par les institutions de la cinquième république. 

DC : L’individu joue un rôle important dans l’histoire. L’homme Hollande, comment le vois-tu ?

JC : Curieusement, les médias ont présenté Hollande comme un homme « mou », « indécis », « hésitant ». Je crois qu’il est très exactement le contraire, « déterminé » et « énergique ». François Hollande est de plus un fin politique, et un bon tacticien dont l’histoire montre qu’il a toujours été capable d’être là, au bon endroit et au bon moment, pour tirer les marrons du feu sans avoir jamais à livrer de bataille frontale. Il est nommé porte-parole du PS par Jospin premier secrétaire, puis premier secrétaire une fois Jospin nommé premier ministre. Cela sans opposition, sans combat. Sa désignation dans les primaires socialistes est dans la même lignée. Il est d’abord là pour faire de la figuration, dans l’attente de DSK, patron du FMI nommé par Sarkozy, alors favori de tous les caciques du PS. Les sondages ne donnent alors à Hollande que 4% d’intention de vote. Les responsables du PS vont de moquerie en moquerie…. Et puis voilà DSK pris dans les frasques d’une chambre d’hôtel new-yorkais. C’est alors qu’Hollande récupère la mise et devient le candidat « naturel » du PS. Les mêmes qui étaient si prompts à le railler se rangent derrière sa bannière. Même sa victoire face à Sarkozy est plus due au bilan de son adversaire qu’à sa propre bataille. En réalité pour être juste, François Hollande a mené un combat national, mais il l’a perdu, et en bonne compagnie, de « droite » comme de « gauche ». C’est le référendum de 2005 où il a été un des plus farouches partisans du traité constitutionnel européen, et donc un des principaux défaits par le vote du peuple français.

Forts de ce bilan, les conseillers de Hollande parmi les plus proches, ne cachent pas pour l’avenir un pronostic favorable, si seulement leur poulain pouvait affronter en tête à tête Marine Le Pen, comme Chirac avec son père. Ils oublient juste que l’histoire se répète parfois, mais en farce. Qu’importe, ils avancent dans cette voie. Pour cela il faut réduire toute opposition interne à Hollande qui se mettrait en travers d’un second mandat. Donc « défaire le PS ». Pour la droite, « elle se charge elle-même de son propre avenir… ». Peut-être est-ce parce qu’ils s’inscrivent dans cette perspective que l’Élysée ne voit pas d’un œil catastrophé les résultats qui s’annoncent lamentables pour le parti socialiste dans les élections intermédiaires, notamment les européennes du mois de mai.

DC : Hollande a joué sa campagne de 2012 à la Mitterrand. Et si la première imposture, la mère de toutes les impostures était Mitterrand ? C’est la question « tabou » à gauche… mais ne faut-il pas commencer par régler cette question si on veut avancer ?

JC : En effet la question est « tabou » à gauche. Sans doute parce que les hommes et femmes « d’appareil » du parti socialiste ou de la gauche de la gauche issus du parti socialiste, les membres du gouvernement, les prétendants socialistes au pouvoir sont des enfants Mitterrand. Mais aussi et surtout parce qu’une remise en question de Mitterrand oblige à une introspection politique qui remet en cause l’orientation « socialiste », la trajectoire et aussi tous ceux qui à un titre ou un autre ont été acteurs durant cette période. Le symbole de l’imposture nous ramène au congrès d’Épinay où François Mitterrand s’empare du parti sur une base de rupture claire, sans ambiguïté. « Celui qui n’est pas contre le capitalisme ne peut être socialiste » dit-il alors en substance. C’est sur cette base qu’il bâtit durant 10 ans un parti qui lui permettra d’accéder au pouvoir, de rassembler ouvriers, jeunes, fonctionnaires, retraités, de prendre une série de mesures qui vont dans le sens des attentes et des engagements pris avant de plier face aux marchés financiers en se rangeant derrière la position européiste de Delors et Mauroy, ouvrant la voie à la rigueur et à la soumission à l’Union Européenne de la concurrence libre et non faussée. Sur toutes les grandes questions, politique internationale et européenne, politique économique, politique sociale, le point de départ de l’Imposture nous ramène à Mitterrand.

En réalité la grande différence entre l’imposture Mitterrand et l’imposture Hollande repose non pas sur un changement de nature mais de rythme. Mitterrand en 1981 commence à « gauche » pour continuer et finir à « droite » au  nom de « la crise qu’il faut juguler ». Hollande ne s’embarrasse pas. Il va plus vite. Au nom du même argument, il développe son « socialisme de l’offre » et commence à droite, continue à droite, et risque fort de terminer à droite. Mais reconnaissons que leur imposture a un mérite, faire la clarté sur la « gauche ». L’un comme l’autre la ramène à sa réalité, un espace géographique au sein de l’hémicycle où sont assis les députés de « gauche ». Contrairement à la chanson clamée depuis des lustres, la gauche ne saurait être synonyme de socialisme. Cette assimilation a permis l’imposture sur laquelle ont surfé durant plusieurs décennies les « chefs socialistes » petits ou grands pour accéder au pouvoir. Mitterrand et Hollande ont ensemble exprimé une conception commune, inhérente au parti socialiste,  qui revient à considérer que le capitalisme est la fin de l’histoire, qu’il n’y a pas d’alternative au mode de production capitaliste et que la seule différence entre gauche et droite, si différence il y a, concerne non pas la perspective mais la gestion du système…. C’est là qu’il faut d’abord et avant tout chercher les causes d’une désaffection profonde des couches populaires pour ceux qui se réclament de « la gauche »...

Jacques COTTA, L’imposteur, éditions Balland, 2014

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