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Billet de blog 6 déc. 2014

La résistible ascension du Front National (I)

Denis Collin
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Le congrès du FN qui s'est tenu samedi 29 et dimanche 30 novembre a confirmé la mainmise de la PME Le Pen sur le mouvement. Mais les manoeuvres au sein de cet appareil, un marigot où s'agitent de nombreux crocodiles, ne doivent pas nous aveugler. Le Front national n'est pas qu'un appareil. Sa montée en puissance (au moins apparente) est un révélateur de toute la situation politique française. C'est pourquoi nous commençons une serie d'articles visant à donner une analyse du FN, des contradictions sur lesquelles il construit sa très paradoxale influence, mais aussi à dégager les moyens de combattre cette résistible ascension.

Le 21 juin 1973, Ordre Nouveau, composante du Front National, tient meeting à la Mutualité sur le thème « Halte à l’immigration sauvage ». Le service d’ordre de la Ligue Communiste, lointain ancêtre du NPA, attaque ce meeting pour « faire barrage au fascisme ». Une semaine plus tard, le gouvernement dissout conjointement la Ligue Communiste et Ordre Nouveau. Créé en 1972, à l’initiative notamment d’Ordre Nouveau, le Front National présidé par Jean-Marie Le Pen va désormais organiser toute la galaxie de l’extrême-droite française. Nostalgiques de Vichy, anciens doriotistes, anciens de la LVF, rescapés de l’Algérie Française et de l’OAS, néonazis et néofascistes de tous poils, cathos intégristes et « païens nouvelle droite » : ils sont venus, ils sont tous là, mais ne représentent rien ou presque. Aux élections législatives de mars 1973, l’extrême-droite obtient 0,52% des voix. À la présidentielle de 1974, Jean-Marie Le Pen atteint péniblement les 0,75%. Aux législatives de 1978, le FN est à 0,19%. À la présidentielle de 1981, Le Pen ne peut pas se présenter faute d’avoir obtenu les 500 parrainages nécessaires (il n’en a que 320) et à l’élection législative qui suit l’extrême-droite toutes catégories confondues culmine à 0,36%. Aux cantonales de 1982, le FN dépasse les 10% des suffrages dans certains cantons, première percée confirmée aux municipales de 1983… Aux européennes de 1984, Le Pen atteint 10,84%. Dès lors la montée en puissance du FN ne va cesser de s’affirmer.

En 1983, on n’attaque plus les meetings d’extrême-droite à coups de barres de fer. Petites mains, bons sentiments et show-biz, sous l’égide de SOS-Racisme, « Touche pas à mon pote » : voilà comment se présente le nouvel « antifascisme ». Pas plus que l’antifascisme musclé de l’ex-Ligue Communiste, il n’a réussi à faire reculer « la bête immonde ». En 2002, Le Pen devance Jospin et affronte Jacques Chirac au second tour de la présidentielle. « F comme fascisme, N comme nazi » hurlent les manifestants de gauche, d’autant plus violents verbalement contre le leader du FN qu’ils s’apprêtent à voter pour Jacques Chirac !

En 2011, l’élection de Marine Le Pen à la tête du FN modifie la donne et va rendre pensable l’accès du FN aux plus hautes responsabilités. Avec 17,9% des voix au premier tour de la présidentielle de 2012, Marine Le Pen améliore le résultat de 2002 réalisé par son père. En 2014, aux européennes le FN devient « le premier parti de France » devançant l’UMP et laissant le PS très loin derrière lui. Mais c’est surtout la physionomie du FN qui est progressivement transformée. Marine Le Pen prétend défendre la laïcité, la république et le « modèle social » français. Sur des questions essentielles elle prend le contrepoint des thèses soutenues par son père. L’opération « dédiabolisation » du FN semble réussir. Le parti « bleu marine » s’implante sur tout le territoire, dans les mairies, et fait son entrée au Sénat. Le « front républicain » promu par les socialistes pour faire barrage au FN a fait long feu. Dans de nombreux cas, les électeurs de gauche refusent de suivre les consignes de la rue de Solferino les appelant à voter pour la droite afin de »faire barrage » au Front National. Plus, on remarque de nombreux reports des voix du PS vers le FN. La carte de l’implantation de ce parti recoupe maintenant très largement celle de la France désindustrialisée du Nord et de l’Est. Tout se passe comme si le FN remplaçait le PCF en plein déclin.

L’arrivée au pouvoir du FN serait une catastrophe pour la république.Mais les injures, les caractérisations hâtives, la rhétorique archi-usée de l’antifascisme sont impuissantes à faire barrage à ce « marine-lepénisme » nouveau.

« Ni rire, ni pleurer, comprendre », disait Spinoza. Pour s’opposer à la résistible ascension du FN de Marine Le Pen, il est nécessaire d’avoir des idées claires sur la nature de ce mouvement et les causes de sa montée. Et d’abord ne pas se tromper de cible. Régis Debray, très justement, se demandait comment la gauche a pu laisser tomber son drapeau, ramassé par Marine Le Pen : laïcité, souveraineté populaire, république, défense des travailleurs et de leurs droits.

Clarifier nos idées, cela demande donc qu’on fasse une analyse précise du corpus idéologique du FN actuel, qu’on cesse d’employer des étiquettes plus aveuglantes qu’autre chose comme « fascisme », « populisme », « nationalisme », etc. Il faut ensuite, par une méthode comparatiste, définir très exactement ce qu’est le FN du point de vue de l’histoire politique et économique. Enfin, il est nécessaire d’examiner la « matière » dont est fait le FN, c’est-à-dire de savoir qui sont les hommes et femmes qui y adhèrent aujourd’hui, qui sont ces nouveaux élus qui viennent de tous les horizons politiques, de la droite classique bien sûr, mais aussi de la gauche souverainiste ou encore des mouvements révolutionnaires ou du syndicalisme ouvrier le plus authentique (CGT ou CGT-FO).

Du même coup, on peut dessiner en creux un programme alternatif. Si le FN progresse, ce n’est parce que les esprits se seraient « lepénisés » mais parce qu’il mène la bataille sur les terrains réels où se joue l’avenir du peuple et au premier chef des travailleurs et de la jeunesse. Qu’il s’agisse de l’Europe, de l’euro, de l’ouverture des frontières au marché des capitaux ou des ravages de l’idéologie libérale-libertaire, ce sont des questions délaissées tant par la droite libérale que par la gauche libérale, ces deux faces de la même médaille, ces deux partis interchangeables qui occupent le centre et abandonnent la « France périphérique » (voir le livre de Christophe Guilluy) à son triste sort. Mais cette France périphérique ne va pas se laisser mourir sans rien dire. Des rapports préfectoraux font état de la possibilité de véritables jacqueries, comme la révolte des « bonnets rouges » bretons, regardés avec mépris par toutes les « belles personnes », Front de Gauche inclus. Si aucun secteur sérieux du capital ne soutient le FN – et c’est une différence majeure avec les années 30 – le FN pourrait tirer profit de ces mouvements pour mettre à bas les principes républicains de liberté, égalité et fraternité. Au contraire, si des hommes et des femmes de toutes origines politiques, parviennent à relever le drapeau de la République, à renouer le fil du programme du Conseil National de la Résistance et à faire revivre la République, la rhétorique marine-lepéniste s’effondrera d’un coup et le FN apparaîtra au grand jour pour ce qu’il est vraiment, un des partis du « système » qu’il feint de dénoncer.

Une course de vitesse est engagée, donc. Dans cette course les braillards de « l’antifascisme », les gauchistes qui retardent toujours de deux guerres et trois révolutions ne sont que des obstacles au progrès de la conscience politique et que des faire-valoir du marine-lepénisme. L’alliance UMP-PS non seulement ne fait en rien barrage au FN, mais le nourrit chaque jour en lui servant la soupe – comme Mitterrand l’avait fait avec une rouerie consommée à l’époque de la montée de Jean-Marie Le Pen, dans les années 1980. Tout le monde sait que l’état de choses actuel ne peut durer. Marine Le Pen l’a compris en proposant une pseudo-rupture qui en réalité ne ferait que préserver les rapports de domination. Or, c’est une véritable rupture politique, non seulement avec le cirque médiatique mais aussi avec les rapports de production qui engendrent ce cirque médiatique, qui est à l’ordre du jour : une véritable république sociale, protégeant la liberté et les droits sociaux de tous. Telle est l’issue que nous proposerons.

Vous, apprenez à voir, plutôt que de rester
Les yeux ronds. Agissez au lieu de bavarder.
Voilà ce qui aurait pour un peu dominé le monde !
Les peuples en ont eu raison, mais il ne faut
Pas nous chanter victoire, il est encore trop tôt :
Le ventre est encore fécond, d'où a surgi la bête immonde.

  • Bertoldf Brecht: « La Résistible Ascension d'Arturo Ui » (trad. Armand Jacob) (1941), dans Théâtre complet, vol. 5, Bertolt Brecht, éd. L'Arche, 1976 

 (voir La Sociale)

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