La nation, la république, communauté et communautarismes

La tragédie que vient de vivre la France avec la décimation de la rédaction de « Charlie Hebdo », les policiers froidement abattus et l’assassinat antisémite de Vincennes, mais aussi le véritable soulèvement en masse du peuple qui a répondu dans un élan formidable au défi lancé par les lâches assassins se réclamant d’Al Qaida et du prétendu « État islamique » nous obligent à repenser les concepts politiques essentiels. L’émotion passée, la fraternité fusionnelle des manifestations du 11 janvier maintenant retombée, il est nécessaire d’éclairer à nouveau le sens des mots comme république, communauté, laïcité, etc., qui ont servi de drapeau aux manifestants et de couverture aux dirigeants.

Première leçon : le cadavre de la nation bouge encore ! À ceux qui expliquaient que la nation était un concept réactionnaire dans le monde mondialisé des individus connectés par internet et soumis à une « gouvernance mondiale », les manifestations qui se sont succédé crescendo jusqu’au 11 janvier ont apporté un démenti cinglant. La Marseillaise a retenti dans les cortèges, les drapeaux tricolores sont ressortis et des millions et des millions de femmes et d’hommes ont manifesté  leur sentiment d’appartenir à une nation refondée politiquement en 1789, une nation qui n’est pas une ethnie mais s’enracine dans un imaginaire politique qui s’appelle droits l’homme ou encore « liberté, égalité, fraternité ». Les réactions internationales ont renforcé ce sentiment : la liberté (peinte par Delacroix) continue d’éclairer le monde. Et les récupérations politiques et politiciennes n’y ont rien pu changer. Symboliquement séparé du peuple, le cortège des grands de ce monde, venus manifester en autocars blindés, n’a jamais pu travestir la signification profonde du soulèvement populaire. Le fondement légitime de la république, nous dit Jean-Jacques Rousseau, citoyen de Genève et en même temps l’une des plus grandes figures de notre patrimoine national, c’est quand « le peuple se fait peuple ». Ceux qui ne professent que le mépris aristocratique à l’encontre du « populisme » devraient maintenant tourner sept fois leur langue dans la bouche avant de parler ! Ce n’était pas « le peuple de gauche », opposé au « peuple de droite », c’était le peuple tout entier ce « peuple-nation » dont a si bien parlé mon ami Gabriel Galice. Ces millions qui ont battu le pavé l’ont dit et redit : nous sommes le peuple ! Nous sommes la république !

Pendant ce temps, les prétendus « patriotes » du Front prétendument « national » s’occupaient de leur campagne électorale pour les régionales. Ces partisans de « l’ordre » s’abstenaient de s’associer à l’hommage rendu aux policiers morts sous les balles des meurtriers. On le savait, le Front « National » fondé par des anciens du PPF de Doriot et des nostalgiques de Vichy se contrefiche de la patrie.

Deuxième leçon : la communauté réelle, celle qui est l’âme de ce pays s’appelle République. Les débats mal engagés sur le « communautarisme » prennent une singulière tournure. À l’encontre de ceux qui réduisent l’espace politique aux procédures neutres de règlement de conflits entre des individus souverains mutuellement indifférents, la réalité de la communauté politique s’est imposée. Nous vivons ensemble parce que nous avons un bien commun, ce bien que résume la formule « liberté, égalité, fraternité », un bien ancré dans une histoire, dans le souvenir des luttes pour le préserver, dans des institutions (protection sociale, par exemple) et dans l’action de tous les jours. On appelle « communautarisme », ici en France, cette exaltation des individus unis par la similitude de leurs particularités (les homosexuels, les musulmans, etc…), ces gens ne forment une communauté que par leur « mêmeté ». Les communautarismes sont ainsi l’exact opposé de la communauté politique. Ils expriment à la fois l’individualisme exacerbé qui valorise uniquement la singularité du « sujet-roi » et le narcissisme de celui qui recherche seulement en l’autre une figure du moi ! Le « moi » triomphant contre la communauté de vie et de destin qui définit la nation selon Otto Bauer. 

L’usage ad nauseam des expressions comme « communauté juive », « communauté musulmane », etc., doit être analysé et critiqué. Il n’y a pas de « communauté musulmane », pas plus que de « communauté juive », mais des citoyens français de confession juive ou de confession musulmane. Le terme communauté ici ne vise qu’à essentialiser « le juif », « le musulman » et ainsi à le sortir de la communauté des citoyens « ordinaires ». L’avantage, pas secondaire du tout, de cette essentialisation communautariste est que l’on peut ainsi masquer les conflits de classe et les rapports de domination. De ce point de vue, on ne manquera pas de noter la convergence nullement contingente des « indigènes de la république » et des « identitaires » d’extrême-droite. Mais les bornes de l’indécence ont été franchies par l’appel de Netanyahou, lancé le matin même du 11 janvier à l’adresse des Juifs de France pour qu’ils émigrent en Israël. Purification ethnique ?

Troisième leçon : je fais partie de ceux qui ont été traités sur les réseaux sociaux de « sale blanc laïcard ». Cible des culs-bénits de toutes les religions, la laïcité est devenue aussi celle d’une certaine « gauche radicale », parfois issue du trotskisme. D’autres s’en prennent à « l’intégrisme », voire au « totalitarisme laïque ». Il n’est pourtant pas difficile de montrer que seule une république laïque peut être réellement républicaine. S’il y a une religion d’État – et même si cet État tolère les autres religions – il existe entre les citoyens qui adhèrent à cette religion et les autres une inégalité fondamentale et la liberté de conscience n’est pas véritablement garantie. Aux États-Unis, l’État s’interdit de s’immiscer dans les affaires religieuses et ne peut favoriser un culte plus qu’un autre. Mais on présuppose en même temps que tous les citoyens sont croyants et même tous chrétiens puisque le président élu prête serment sur la Bible et que la session du congrès s’ouvre par une prière ! Dans sept États des États-Unis, la loi interdit encore aux athées d’accéder aux fonctions électives et aux charges publiques. On y admet donc la liberté de croyance … à condition de croire en Dieu. Ce qui est une singulière liberté de conscience. La France n’est pas trop laïque mais au contraire elle l’est insuffisamment puisque la loi de 1905 ne s’applique pas sur les territoires d’Alsace-Moselle demeurés sous le régime concordataire après leur retour en 1918 dans le giron de la République. Puisqu’aussi l’enseignement privé confessionnel sous contrat est financé par l’État.

Quatrième leçon : il faut encore une fois revenir sur la nature du terrorisme organisé au nom de l’islam. Les terroristes qui assassinent les journalistes parce que le journal ne leur plaît pas ou des Juifs tout simplement parce qu’ils sont Juifs ne sont pas des révoltés égarés mais des gens intégrés dans une entreprise politique à caractère fasciste. Comme notre ami Vincent Présumey l’a très bien expliqué, on y retrouve toutes les caractéristiques classiques du fascisme :

-          une vision totalitaire de la société – il ne s’agit plus de religion mais de la destruction de l’individualité et de ce qui fait l’homme. Voiler les femmes n’est donc pas une coutume mais la marque la plus visible de cette entreprise.

-          Un recrutement parmi toutes les couches décomposées de la société bourgeoise. L’expérience du siècle passé nous a abondamment montré comment la « voyoucratie » fournissait les troupes de choc du fascisme.

-          Le financement par le grand capital et l’impérialisme. On sait comment les États-Unis ont financé et propulsé les talibans et les entreprises du capitaliste Ben Laden. On sait aujourd’hui comment le Qatar finance les groupes terroristes. On sait aussi que toute la propagande antisémite hystérique est alimentée par l’Arabie Saoudite.

Certes, il faut prendre en compte la spécificité de ce « fascisme vert », mais les points communs avec le fascisme brun européen sont suffisamment nombreux et marquants. Comme le fascisme, le terrorisme islamiste est non pas « arriéré », mais ultra-moderne. Ce sont des professionnels de l’internet et ils connaissent tous les rouages des financements internationaux, les filières de blanchiment de l’argent sale et les approvisionnements en armes efficaces. Comme le totalitarisme analysé par Hannah Arendt, ils pensent que « tout est possible » et qu’aucune entrave de nature morale ne peut s’opposer à leur volonté politique de remodeler l’homme selon leurs desseins. Ces assassins expriment à leur manière la destruction du « surmoi » et le déchaînement des pulsions antisociales que Freud avait analysés dans Le Malaise dans la culture.

Les analyses de ces mouvements en termes d’opposition (dévoyée bien sûr !) à l’impérialisme sont donc radicalement erronées. Ces mouvements prolifèrent sur la décomposition du capitalisme global. Ils expriment l’affaiblissement profond de la domination des vieux impérialismes (américain compris) qui ne peuvent plus rien d’autre que tenter d’utiliser la stratégie du chaos.

Cinquième leçon : Il y a aussi dans tous ces mouvements une composante importante. Pour toute une série de raisons, des bonnes comme des mauvaises, les pays dominés par l’islam sont confrontés à une brutale entrée dans la modernité. Les bases qui assuraient la stabilité de l’ordre patriarcal ancien y sont minées, par l’alphabétisation, notamment des femmes, avec comme corollaire la diminution de la différence d’âge au mariage et baisse de la fécondité qui  rejoint les niveaux européens. La montée générale de l’islamisme est une réaction à ce processus – comme l’ont été les guerres de religion en Europe au XVIe et XVIIe siècles. Et c’est sur ce terreau que se développent Al Qaida, EI, Boko-Aram, etc. À la différence de l’histoire européenne, où la modernité a d’abord eu des vertus émancipatrices, exprimées par les grands philosophes que furent Descartes, Spinoza, Kant ou Hegel, l’entrée dans la modernité de ces populations de pays à développement retardataire se fait dans un capitalisme en fin de course dont on ne peut pas attendre qu’il développe les mêmes vertus émancipatrices. Loin de s’opposer au capitalisme mondialisé, ces mouvements islamistes sont aux aussi des mouvements mondialisés et ils expriment à la manière la domination absolue du mode de production capitaliste et en montrent la face hideuse. 

Garder cette perspective historique en tête évite de désespérer à tort et permet de saisir les questions essentielles sans tomber dans la confusion organisée par les puissants et les ignorants qui dominent les médias.

Denis Collin – 13 janvier 2015

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.