De Barack à Ségolène: sur l'intégration inconsciente des discriminations racistes et sexistes

Dans la campagne présidentielle en cours aux Etats-Unis, j’ai entendu dire de Barack Obama qu’il tient ses succès électoraux du fait que c’est un Noir. Passe encore que les adversaires politiques tiennent ce genre de discours dont l’objectif affiché est de discréditer le concurrent. Car le discours politique se moque souvent de l’objectivité. Mais lorsque j’entends des reporters annoncer naïvement que Barack Obama devrait l’emporter dans tel Etat du fait de la présence d’une forte communauté noire, je me dis : « Mais quelle idiotie ! ».

Pendant des siècles, on a toujours vu des présidentiables blancs remporter des victoires électorales aux Etats-Unis sans que personne ne songe à mettre cela sur le compte de la couleur de leur peau. Mais pour une des rares fois qu’un Noir – classification au demeurant discutable ! – a le vent en poupe, on réduit naïvement ses succès à son taux de mélanine. Aucune raison ne justifie qu’on souligne la présence d’une forte communauté noire susceptible de voter pour Barack Obama dans tel Etat dès lors qu’on ne met pas les victoires des autres candidats sur le compte de la ressemblance entre la couleur de leur peau et celle de leurs électeurs.J’ai observé le même phénomène au cœur de la campagne présidentielle française de 2007. « Etre femme n’est pas un argument politique », disait-on naïvement de Ségolène Royal, y compris à gauche. J’ai même entendu cela dans la bouche de femmes. Comme si la masculinité des concurrents de la candidate socialiste était un marqueur neutre dans la campagne électorale. Je le répète : je serais d’accord avec ceux qui disent qu’être femme n’est pas un argument politique s’ils disaient la même chose pour les hommes. Car le simple fait de dire cela pour les femmes et de ne pas l’exprimer pour les hommes montre qu’on situe la femme à un rang inférieur en la réduisant à sa féminité.

C’est dans ce sens qu’il faut comprendre cette pensée lumineuse du sociologue Pierre Bourdieu : « La force de l’ordre masculin se voit au fait qu’il se passe de justification : la vision androcentrique s’impose comme neutre et n’a pas besoin de s’énoncer dans des discours visant à la légitimer. L’ordre social fonctionne comme une immense machine symbolique tendant à ratifier la domination masculine sur laquelle il est fondé »[1].

 

D. Dambré

[1] Pierre Bourdieu (1998) : La domination masculine, Editions du Seuil, Paris, p. 15.

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