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Billet de blog 18 nov. 2019

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Rejeterons-nous violemment à la mer les 3 milliards de migrants ?

Hier : les nouveaux arrivants étaient mal accueillis dans les camps de travail. Demain : trois milliards de personnes vont devoir migrer dans la deuxième moitié du siècle. Sans un système strictement égalitaire, dans un monde qui s'effondre, tout arrivant sera vu comme un danger pour notre survie.

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L’économiste Gaël Giraud nous informe que dès 2050 si l’Inde et l’Asie du Sud-Est deviennent invivables, ce qui est le plus probable sans changement radical dès aujourd'hui, trois milliards de personnes vont devoir migrer.[1] Dans ce cas, notre pays verra aussi une partie des français du sud de la France (devenue invivable) migrer vers le nord.

Si le système économique actuel perdure, les riches de nos pays continueront de s’enrichir et le nombre de pauvres, ceux qui peinent à se nourrir, augmentera.

La classe moyenne dont je fais partie va rapidement finir de basculer dans la pauvreté. Les riches vont se protéger comme ils le font déjà souvent au Brésil dans leurs communautés sécurisées pour ne jamais croiser les pauvres et leur violence.

Les pauvres seront, comme dans un camp de travail, condamnés à la production. Une production orientée vers les seuls désirs de consommation des plus riches.

Hier : les nouveaux arrivants étaient mal accueillis dans les camps de travail. Dans certains camps de travail, en Allemagne durant la guerre, l’arrivée d’une nouvelle fournée dans le camp sonnait le signal de l’élimination des travailleurs les plus faibles.

Aujourd'hui : un processus, cette fois non programmé, ne commence-t-il pas en France avec les sans domicile qui ont moins de 10 ans d’espérance de vie et en Grèce avec des  malades qui ne sont plus soignés ?

Sauf si nous bâtissons un monde strictement égalitaire et sobre, nous mourrons de faim. Les morts de faim augmentent déjà de nos jours à cause de nos abus de viande et de nos carburants avec de l'huile de palme. Demain ce sera notre tour. Nous fonctionnerons alors comme des animaux accrochés à la vie et nous chercherons à éliminer ces migrants. Moi comme les autres.

Sauf si nous bâtissons un monde strictement égalitaire et sobre.

Cela s’est déjà fait. Dans la violence de la chute de l’empire romain d’occident a émergé la puissance de l’église. Puissance parfois spirituelle mais surtout militaire qui  permis un réseau mondial de solidarités organisées. A côté des dérives de l’église, du coté du pouvoir, dans cette période trouble et violente s'est diffusée une innovation marginale : un autre mode d’être au monde. Une utopie qui pris un essor certain avec la multiplication des fondations de monastères en Europe. Il régnait alors dans certains monastères un mode de vie stricte et austère (la règle), un mode de vie parfois très égalitaire offrant une même consommation pour chacun moine.

Pas drôle vu de notre monde de consommation d’aujourd’hui … cependant la violence alentours en faisait très probablement un havre de paix enviable et attirant.

Cette utopie difficile à tenir est encore un cap pour certaines communautés.

Peut-on refaire le coup aujourd’hui en version laïque pour tous ?

Probablement oui. Mais, comme autrefois pour l’église, il faudrait un réseau puissant, probablement une force politique et militaire. Une puissance qui s’opposerait et qui gagnerait contre les forces et institutions d’aujourd’hui. Une puissance qui dominerait les forces des marchés et les lobbies. Une puissance qui annulerait et interdirait les privatisations des biens communs et qui établirait une égalité des richesses et des consommations. Une puissance qui redéfinirait les productions.

Pour l'heure, Monsieur Macron suit la politique de Brüning de 1931 en Allemagne qui avait restauré l'équilibre budgétaire dans la récession et avait ainsi fait basculer la classe moyenne dans la misère. Aujourd'hui, l’accès au soins disparait et les retraites vont être coupées. L'accueil des migrants est imposé par Monsieur Macron, surement pas dans des objectifs humanitaires, mais pour faire baisser les salaires. Des salariés couchent dans leurs voitures. Cela ne peut finir que comme en Allemagne en 1933.

Quelle force portera ce changement radical ?  Quelle forme aura cette insurrection, cette extinction rebellion, qui prendra le pouvoir dans notre camp de travail. Les modalités de cette insurrection restent à inventer.

Il est malheureusement déjà trop tard pour établir une société égalitaire qui permettrait une vie digne pour tous selon l'activiste militant américain Noam Chomsky. Mais il reste une bonne nouvelle : Chomsky n’en est pas sûr à 100%.

L'espérance serait que rapidement nous nous imposions un mode de vie strictement égalitaire. C'est peu probable. C'est cependant possible. Tout dépend de nous et notre énergie à l'imposer à une minorité puissante lorsque nous serons largement majoritaire. Il est bien question de l'imposer.

Même si il n'y a que une chance sur mille d'y arriver, nous devons essayer.

Sinon même ceux qui aujourd’hui ont peu et ont le courage de partager le peu qu'ils ont, et parmi eux ceux qui font preuves d'une humanité de "juste" dans l’accueil des plus faibles, lorsqu'ils n'auront plus à manger, se conduiront comme tous les hommes affamés. Ils perdront eux aussi, presque tous, leur humanité.

Moi et toi, avec eux, nous rejetterons alors violemment ces 3 milliards de migrants.

[1] « Si les gens ne migrent pas, les trois quarts de la population humaine devraient connaître plus de 20 jours par an de condition létale [soit le moment où le corps humain ne peut plus survivre à cause de la chaleur et de l’humidité]. Toute l’Amazonie est condamnée, le bassin du Congo, le golfe de Guinée, la façade est de l’Afrique, le littoral indien, l’Asie du Sud-Est, où le nombre de jours « mortels » pourrait excéder 200 par an. Ces zones vont être désertées. Sur les côtes Est américaine et chinoise, on pourrait approcher les 100 jours par an de condition létale. La Banque mondiale chiffre à deux milliards le nombre de réfugiés climatiques dans la seconde moitié du siècle. Je pense que cela demeure très sous-estimé : si l’Inde et l’Asie du Sud-Est deviennent invivables, au moins trois milliards de personnes vont devoir migrer. »

Gaël Giraud, Si l’Inde et l’Asie du Sud-Est deviennent invivables, trois milliards de personnes vont devoir migrer, 5 septembre 2019, Reporterre. sur https://reporterre.net/Gael-Giraud-Si-l-Inde-et-l-Asie-du-Sud-Est-deviennent-invivables-trois

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