L’inquisition Decodex qui vient – Ruffin à l’index!

Le site de Fakir était à l’index en orange puis... Fakir est repassé au vert, sans justifications ni excuses. Decodex, avec le puissant journal Le Monde juge-t-il la qualité des opinions ou la qualité des faits ?

Dans les débats qui agitent un peu et qui devraient agiter beaucoup la sphère médiatique, je me permets d’exprimer mon besoin de définitions… De quoi parle-t-on précisément dans la notation colorée que propose le site Decodex animé par les journalistes du journal Le Monde ?

En 2007, Rudy Reichstadt (lire ses articles ici ) lançait Conspiracy Watch pour traquer les complotistes. Reichstadt affirmait  (lire ici) « La théorie du complot falsifie l'histoire. Elle sape la confiance dans la démocratie. Elle dissuade des parents bien portants de vacciner leurs enfants. Elle protège les dictateurs. Elle exonère des criminels. Elle dresse des potences. Elle prépare les génocides. ». Voilà l’expression d’une opinion, probablement largement partagée puisque l’initiative de Rudy Reichstadt recevra en 2016 le soutien de l’éducation nationale (lire ici et ici). Conspiracy Watch émet donc des avis sur des personnes, des articles ou des médias selon ses critères. Information ou opinion ?

Dès 2013, François Ruffin, fondateur du journal Fakir, s’alarmait que des jugements sans procès officiel soient lancés  (lire ici) : « Pierre Carles, Hervé Kempf, Alain Gresh, Étienne Chouard, Jean Bricmont… tous fachos ? Les accusations pleuvent sur les sites des « antifas ». Et Fakir n’échappe pas à cette suspicion : des « nationaux-staliniens moisis », qui entretiendraient des liens obscurs avec des gens pas clairs. »

Pourtant en 2017, le principe de jugement des sites devient pratique institutionnelle. Le puissant journal le Monde avec Samuel Laurent, lance le Decodex pour traquer les responsables de désinformation.

Decodex offre des éléments pédagogiques par exemple pour que chacun apprenne à repérer les photos montées et un classement des  sites dont « la fiabilité ou la démarche est douteuse (sources peu mentionnées, démarche militante cachée, etc.) ». Ces derniers sont marqués d’un drapeau orange.  Information ou opinion ?

Ce marquage est le fruit d’une procédure dont la transparence a été questionnée dans l’émission Arrêt-sur-image  (voir ici ).

Evoluant avec la critique, le Decodex avait d’abord classé en vert les « bons medias »  avant de leur ôter tout drapeau. Dans cet article, pour simplifier notre lecture, nous conserverons la qualification de drapeau vert pour tous les médias n’ayant pas de drapeau orange ou rouge. Pour exemple, aujourd’hui,  Arrêt sur image est classé vert, comme Les Echos, comme le Monde.

Le Decodex a classé tout d’abord orange le site du journal Fakir , avec ce commentaire des journalistes de Decodex: « un journal indépendant de gauche […] avec une ligne éditoriale militante et un parti pris clairement revendiqué » (lire ici).

Le critère d’engagement politique caché n’était pas retenu, Decodex  jugeait donc les sources de Fakir « peu fiables ». Information ou opinion ?

Ce à quoi le fougueux Fakir, non dénué d’humour rétorquait « mais on comprend Le Monde, hein. Tout le monde sait que les ouvriers, les employés, les syndicalistes, les économistes hétérodoxes, les chômeurs, les agriculteurs sont des sources "peu fiables" avec lesquelles il faut être "prudent". Un bon lobbyiste à Bruxelles, hein, c'est toujours plus sérieux ! ».

Fakir était donc à l’index en orange mais aujourd’hui, Fakir est repassé vert, sans justifications ni excuses. Decodex serait-il lui aussi un site finalement peu fiable puisque d’un jour à l’autre, un site qui n’a pas changé, peut passer du orange au vert ?

Decodex affiche aujourd’hui comme commentaire  du site Fakir « Non affilié à un parti, il se situe plutôt à la gauche de la gauche. » (lire la notice Décodex de Fakir ).

La gauche de la gauche ? Cela mériterait que  Decodex décode. Est-ce dangereux ? Si les faits rapportés par Fakir ne sont plus douteux, les opinions diffusées par Fakir seraient-elles nuisibles ?

Accordons à Decodex le droit à l’erreur et entendons sa volonté nouvelle de séparation entre les faits et les opinions. Mais est-ce possible ?

Les opinions d’un individu sont issues, me semble-t-il, d’une idéologie intime, elle-même fruit de son expérience de vie passée et de la vision du monde qu’il souhaite construire,  et d’une confrontation avec des indices, des faits qu’il observe et qu’il analyse.

Dire son opinion, c’est révéler son idéologie (et chacun de nous en a une).

Quand un journaliste ou une équipe de journalistes,  met devant tous, sur la place publique, les indices recueillis, il les choisit, consciemment ou non,  et exprime, consciemment ou non,  son opinion.

La question de l’existence d’une presse réellement indépendante apparait donc cruciale et à défaut, celle possible d’une pluralité d’opinions.

Decodex juge-t-il la qualité des opinions ou la qualité des faits mis en avant dans les sites ?

Un des critères de fiabilité d’un média est, selon Samuel Laurent de Decodex (voir émission d’Arrêt sur image ici ), le nombre de ses collaborateurs.

L’indépendance d’un titre peut-elle être jugée au nombre de ses journalistes aussi intègres soient-ils ?

Qu’en est-il du poids inévitable que pèsent les opinions de leurs actionnaires sur la ligne éditoriale ?

Pour exemple, rappelons qu’en  2008, la rédaction du "Figaro" dénonçait l'omniprésence de Serge Dassault (lire l’article du Figaro ici ) et qu’en 2011, un article sur le Rafale envenimait les relations entre le directeur général du Figaro et l'actionnaire du quotidien (lire ici dans Le Monde).

Quand Decodex classe en vert Le Figaro, regarde-il si le choix des informations diffusées par le journal est bien indépendant des intérêts de l’industriel qui le possède ? 

Autre exemple, Xavier Niel semble coutumier des procès aux journaux, aux journalistes (lire le dossier détaillé ici) et aux universitaires (lire ici) : « De tous les grands patrons français, Xavier Niel est celui qui porte le plus souvent plainte en diffamation contre des journalistes. » Cela conduit à une autocensure des journalistes et des journaux qui passent les articles aux ciseaux de leur service juridique pour éviter de longs et couteux procès. Xavier Niel et Free ont déposé pas moins de cinq plaintes en diffamation contre Libération et le journaliste Renaud Lecadre pour des articles que ce dernier avait écrits sur les conclusions de certains de ses démêlés judiciaires liés à l’industrie du sexe ( lire ici sur le site Acrimed classé vert). 

Xavier Niel est un des actionnaires principaux du journal Le Monde… Quel droit de regard lui est-il accordé sur les conclusions de Decodex ?

Pourtant Samuel Laurent semble persuadé que lui comme Le Monde n’ont pas d’idéologie.

Les opinions sur la vie politique et la marche des entreprises peuvent-elles être neutres ? Si l’on estime que non, il faut se demander s’il est possible de juger si telle opinion doit être censurée sans porter atteinte à la liberté d’expression des opinions.

Prenons un exemple récent : Le 7 août, le député Claude Goasgen estime croire à une implication de la CIA dans la crise vénézuélienne. Il exprime son opinion. Rudy Reichstadt (lire article du 10 août 2017 dans le Huffington Post classé vert) le  qualifie de complotiste. Lui aussi exprime son opinion, une opinion disqualifiant l’opinion de Goasgen. C’est à l’aune de son idéologie personnelle que Rudy Reichstadt émet son jugement. Rudy Reichstadt ne s’est-il pas renseigné ? Le 23 juillet 2017, le directeur de la CIA, Michael Richard Pompeo, a révélé publiquement souhaiter une transition au Venezuela et s’être rendu en Colombie au Mexique pour leur faire comprendre ce que ces pays devraient faire (lire ici page 34). Que fait-il de ce fait ?

Prenons un deuxième exemple : Le site de l’économiste Jacques Sapir est classé orange et Decodex le décrit  comme «opposé à la monnaie unique, partisan de la  démondialisation, il relaie parfois de fausses informations ». La critique des opinions et des faits est mélangée. Quel est le message de Decodex en arrière-plan ?  L’analyse praxéologique de son discours conduit à supposer Decodex pro monnaie unique et pro mondialisation. Decodex permet-il de critiquer l’Europe, la BCE, d’évoquer l’hyper-puissance américaine et l’extra-territorialité de son droit, ou d’affirmer l’urgence de reprise de la souveraineté de la France ?

Prenons un dernier exemple : Reichstadt reproche à Frédérique Lordon et Olivier Todd leur indulgence envers  les conspirationnistes. Lordon a affirmé pour sa part que l'étiquette désormais infamante de conspirationniste, permettrait "aux dominants" de perpétuer leur système de domination. Reichstadt (lire son article l’anticomplotisme voilà l’ennemie ! ) juge son point de vue dangereux. C’est son opinion. Mais, comme celle de Lordon, cette opinion  reflète à l’évidence  une idéologie. Laquelle ?

Une inquiétude me gagne… et si une forme douce d’inquisition recommençait ?

Douce car aujourd’hui, point de tortures. On ne soumet plus les coupables à la question… On salit   seulement des réputations. Mais la « lutte contre la théorie du complot » a ce point commun avec l’inquisition que ses juges autoproclamés se passent de plaintes et de victimes qui demanderaient réparation pour rendre leur justice.

De fait, dans la « lutte contre la théorie du complot »,  le soupçon d’antisémitisme est aussi bien vite exprimé : certains complotistes feraient le jeu des antisémites.  Il y a ici une dernière confusion entre les faits, les opinions et les délits. L’antisémitisme n’est pas une opinion mais un délit. C’est donc seulement devant la justice que les affaires doivent être tranchées. S’il leur revient de faire savoir les rendus de justice, il n’appartient pas aux journalistes de clouer au pilori tel ou tel selon des rumeurs ou leurs propres sentiments.

Quand  les anti-complotistes utilisent cet argument de classement sans précaution, sans appui d’un quelconque verdict,  ils prennent le risque de crier à tort « au loup », comme Pierre,  d’atténuer notre vigilance et d’être indifférent à Pierre le jour d’une  attaque de vrais loups. 

Attention encore! Certains « procès » en antisémitisme pourraient être, comme le dit Monique Eckmann, orchestrés par certains milieux défenseurs de la politique israélienne qui essaient – sciemment ou non – d’en  disqualifier toute critique  (voir Le Courrier Suisse, non classé à ce jour par Decodex). Certains « procès » en antisémitisme pourraient être une instrumentalisation de la lutte contre l’antisémitisme  (lire Libération).

Ces nouvelles formes au pire d’inquisition, au mieux de censure,  vont voir leurs moyens renforcés. Google veut rendre les sites dits « complotistes » invisibles aux recherches des internautes. Google va mettre 14 milliards de dollars sur la table et va collaborer avec des journaux comme, en France, le journal Le Monde (lire  Les échos).

Se pourrait-il que je me réveille demain classé orange ?

Me revient le souvenir d’un petit texte « Matin brun »[1]. Se pourrait-il qu’il soit prémonitoire ?

 

 

[1] PAVLOFF, Franck. Matin brun. Cheyne, 2003.

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