L'interview imaginaire de Karl Marx

Pour son deux centième anniversaire, Karl Marx accepte de répondre à quelques questions concernant la mondialisation, l'immigration, le travail, le revenu de base et Emmanuel Macron.

Le protectionnisme est-il, selon vous,  une alternative au capitalisme?

Le système protectionniste n'est qu'un moyen d'établir chez un peuple la grande industrie, c'est-à-dire de le faire dépendre du marché de l'univers, et du moment qu'on dépend du marché de l'univers on dépend déjà plus ou moins du libre-échange. Outre cela, le système protecteur contribue à développer la libre concurrence dans l'intérieur d'un pays.

A gauche, dans les années 1990, il était de bon ton de louer la "mondialisation heureuse". Aujourd'hui, certains souhaitent une "démondialisation heureuse". Choisissez-vous entre les deux?

Le socialisme bourgeois n'atteint son expression adéquate que lorsqu'il devient une simple figure de rhétorique: le libre-échange, dans l'intérêt de la classe ouvrière!  Des droits protecteurs dans l'intérêt de la classe ouvrière!

Les socialistes bourgeois veulent les conditions de vie de la société moderne sans les luttes et les dangers qui en découlent fatalement...

Point de salut dans la démondialisation? 

Le but positif, toutefois, de ce socialisme est, soit de rétablir les anciens moyens de production et d’échange, et, avec eux, les anciens rapports de propriété et l’ancienne société, soit de faire rentrer de force les moyens modernes de production et d’échange dans le cadre étroit des anciens rapports de production qui ont été brisés et fatalement brisés par eux.

Dans l’un et l’autre cas, ce socialisme est tout à la fois réactionnaire et utopique.

A vous lire, on a l'impression que la mondialisation capitaliste est à la fois révolutionnaire et contradictoire. Pouvez-vous préciser ces deux aspects?

L'étroitesse et l'exclusivisme nationaux deviennent de jour en jour plus impossibles. 

Poussée par le besoin de débouchés de plus en plus larges pour ses produits, la bourgeoisie envahit le globe entier. Il lui faut s'implanter partout, mettre tout en exploitation, établir partout des relations. En un mot, elle crée un monde à son image.La bourgeoisie donne un caractère cosmopolite à la production et à la consommation de tous les pays.  Au grand regret des réactionnaires, elle a enlevé à l'industrie sa base nationale. 

Le système bourgeois est devenu trop étroit pour contenir les richesses qu'il crée.

Comment surmonte-t-il ses crises?

D'un côté, en imposant la destruction massive des forces productives, de l'autre, en conquérant de nouveaux marchés et en exploitant à fond les anciens

On associe toujours les immigrés à "l'armée de réserve" dont la fonction est de peser sur les salaires. Sur ce point, les xénophobes ont-ils exagéré vos propos?

Pour des gens de ce genre, c'est toujours une source de satisfaction d'avoir quelqu'un qu'ils se sentent autorisés à mépriser. Les charlatans sociaux de tout acabit veulent, grâce à diverses panacées et toutes sortes de rapiéçages, supprimer les défauts de la société, sans faire le moindre tort au capital et au profit.

La population productive croit toujours en raison plus rapide que le besoin que le capital peut en avoir. 

L’excès de travail imposé à la fraction de la classe salariée qui se trouve en service actif grossit les rangs de l'armée de réserve et en augmentant la pression que la concurrence de la dernière exerce sur la première, force celle-ci à subir plus docilement les ordres du capital

La loi qui permet de produire avec moins de labeur se tourne dans le milieu capitaliste, où ce ne sont pas les moyens de production qui sont au service du travailleur, mais le travailleur au service qui est au service des moyens de production, en loi contraire, c'est-à-dire que, plus le travail gagne en ressources et en puissance, plus il y a pression des travailleurs sur leurs moyens d'emploi, plus la condition d'existence du salarié, la vente de sa force, devient précaire. 

On comprend donc toute la sottise de la sagesse économique qui ne cesse de prêcher aux travailleurs d'accommoder leur nombre aux besoins du capital. Comme si le mécanisme du capital ne le réalisait pas continuellement, ce accord désiré, dont le premier mot est: création d'une réserve industrielle, et le dernier : invasion croissante de la misère jusque dans les profondeurs de l'armée active du travail, poids mort du paupérisme.

La lutte contre les discriminations raciales au travail fait-elle partie de votre agenda politique?

Le travail sous peau blanche ne peut s’émanciper là où le travail sous peau noire est stigmatisé et flétri.

Quelle est votre définition du travail?

Le travail est une manifestation vitale transformée en aliénation de la vie.

 

Le temps de travail est-il une mesure adéquate de la richesse de nos sociétés?

La création de la richesse effective dépend moins du temps de travail. La richesse effective se manifeste plutôt – et c’est ce que dévoile la grande industrie – dans l’extraordinaire disproportion entre le temps de travail employé et son produit.

Le vol du temps de travail d’autrui, sur lequel repose la richesse actuelle, apparaît comme une base fondamentale misérable comparée à celle, nouvellement développée, qui a été créée par la grande industrie elle-même. Dès lors que le travail sous sa forme immédiate a cessé d’être la grande source de la richesse, le temps de travail cesse et doit nécessairement cesser d’être sa mesure et, par suite, la valeur d’échange d’être la mesure de la valeur d’usage.

Dans ce cas, d'où provient la richesse? 

Le capital est un produit collectif : il ne peut être mis en mouvement que par les efforts combinés de beaucoup de membres de la société, et même, en dernière instance, que par les efforts combinés de tous les membres de la société. 

Quand plusieurs travailleurs fonctionnent ensemble en vue d'un but commun, leur travail prend la forme coopérative. De même que la force d'attaque d'un escadron de cavalerie ou la force de résistance d'un régiment d'infanterie diffère essentiellement de la somme des forces individuelles, il s'agit non seulement d'augmenter les forces productives individuelles mais de créer par le moyen de la coopération une force nouvelle ne fonctionnant que comme force collective. 

Voulez-vous dire que l'organisation du travail est le secret de la rentabilité? 

Parce que la force sociale du travail ne coûte rien au capital, et que, d'un autre côté, le salarié ne la développe que lorsque son travail appartient au capital, elle semble être une force dont le capital est doué par nature. 

Pensez-vous que le versement d'un revenu de base inconditionnel favoriserait la paresse?

Si cela était, il y a beau temps que la société bourgeoise aurait péri de fainéantise puisque, dans cette société, ceux qui travaillent ne gagnent pas et ceux qui gagnent ne travaillent pas.

La perspective d'un revenu de base universel inaugure-t-elle une nouvelle phase de l'histoire ou s'agit-il d'une régression du capitalisme? 

La bourgeoisie est incapable de régner,  parce qu'elle est incapable d'assurer l'existence de son esclave dans le cadre de son esclavage et parce qu'elle est obligée de le laisser déchoir au point de devoir le nourrir au lieu qu'il la nourrisse.

A quoi ressemblerait un travail libéré des contraintes du capitalisme?

C'est le libre développement des individualités, où l’on ne réduit donc pas le temps de travail nécessaire pour poser du surtravail, mais où l’on réduit le travail nécessaire de la société jusqu’à un minimum, à quoi correspond la formation artistique, scientifique, etc., des individus grâce au temps libéré et aux moyens créés pour eux tous. 

Chasser le matin, pêcher l’après-midi, m’occuper d’élevage le soir et m’adonner à la critique après le repas, selon mon envie, sans jamais devenir chasseur, pêcheur, berger ou critique

Selon Emmanuel Macron, "Il faut des jeunes Français qui aient envie de devenir milliardaires". Que vous inspire ce libéralisme échevelé?

L'industrie et le commerce, par conséquent, les affaires de la classe moyenne, doivent prospérer sous un gouvernement fort comme en serre chaude. Ce despotisme est d'autant plus mesquin, odieux, exaspérant qu'il proclame plus ouvertement le profit comme étant son but suprême.

Vous avez consacré une grande part de votre vie à étudier l'économie. Que vous inspirent, en général,  les travaux des économistes?

Une société ne peut être considérée comme heureuse quand la majorité de ses membres souffre.

Comme l'accumulation de la richesse entraîne cette souffrance de la majorité et comme l'économie politique conduit à cet état de richesse extrême, le malheur de la société est le but de l'économie politique

 

 

NB: les réponses de Marx sont tirées du Manifeste du Parti Communiste, du Capital, du 18 Brumaire, des Grundrisse, de l'Idéologie allemande, et du Discours sur le Libre-échange. 

 

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