Equipes médicales mobiles: un partenariat inédit dans le 18e arrondissement parisien

Le succès du déconfinement tient à notre capacité de casser les chaines de transmission du covid-19. C’est dans cet esprit que les équipes médicales mobiles ont été créées à partir d’une communauté professionnelle territoriale de santé (CPTS). Il s'agit d'un partenariat inédit et nous espérons que cette proposition opérationnelle puisse être répliquée le plus vite possible. Par Denis Lemasson, Médecin généraliste.

Le succès du déconfinement à partir du 11 mai tient à notre capacité de relever le défi médical de limiter l’apparition de malades en cassant les chaines de transmission interhumaine du covid 19. La population ne sera en sécurité que si, collectivement, nous limitons le nombre de contagions. La lutte contre une épidémie se gagne au contact de la population, avec son adhésion. Sinon, ce sera l’échec. La défiance vis-à-vis des autorités sanitaires ruinerait tous les efforts individuels et collectifs consentis pendant deux mois d’isolement.

C’est dans cet esprit que les équipes médicales mobiles ont été créées et se développent à partir d’une communauté professionnelle territoriale de santé (CPTS) dans le 18e arrondissement parisien, densément peuplé par 200 000 habitants. Nous espérons que cette proposition opérationnelle puisse être répliquée le plus vite possible partout où existent des CPTS. Une CPTS est l’association volontaire d’acteurs de santé d’un territoire (libéraux, hôpitaux, associations de quartiers et de patients…) pour répondre ensemble à un problème de santé de leur territoire.

Avec le support des hôpitaux de Paris (AP-HP, Covisan), de la mairie de Paris, de l’Agence Régionale de Santé, en lien avec l’assurance-maladie, les membres de la CPTS Paris 18 se sont organisés pour mettre en place ces cliniques mobiles pour les cas de coronavirus signalés par les médecins généralistes, les services d’urgence et d’hospitalisations de la commune.

Chacune de ces équipes est constituée d’un binôme (un.e infimier.e associée à un étudiant dans le domaine de la santé), dont le rôle est d’aller au domicile du patient, si ce dernier est d’accord, pour s’assurer de ses soins, pour protéger ses proches et organiser avec lui les modalités du confinement.

Les équipes proposent aussi à l’entourage immédiat, présent lors de leur visite, d’êtres testés et effectuent le prélèvement sur place s’ils le souhaitent. Tout ceci est complété par le don de masques et de gel hydro-alcoolique à tous les membres du domicile, et l’appel aux services sociaux de la mairie si cela s’avère nécessaire (port de repas, aide à domicile, …).Si l’habitat ne permet un confinement dans de bonnes conditions, un hébergement alternatif est proposé.

Depuis deux semaines, ce projet « pilote » augmente en volume pour pouvoir répondre aux besoins de son territoire, intervenir auprès d’un maximum de malades, garantie d’un impact réel sur la propagation du virus. Une trentaine de visites à domicile a déjà été effectuée, une cinquantaine de personnes ont été testées. L’acceptation des interventions est excellente.

Pour mener à bien nos objectifs, il convient donc d’avoir une compréhension fine au niveau d’un territoire pour saisir comment le virus se déplace entre individus, d’un groupe à un autre, d’un secteur géographique à un autre. Cette approche suppose un rapport de confiance entre soignant et soigné qui leur permette de trouver ensemble une solution.

Des actions spécifiques sur les zones identifiées comme plus contagieuses auront un impact décisif : par exemple changer le sens de circulation des personnes dans un immeuble ou recommander de nouvelles modalités d’échanges dans une épicerie… Les citoyens ont confiance en leur médecin, en leur infirmier, en leur pharmacien. Ils connaissent bien souvent tous ces soignants dans une relation singulière, ils ont éprouvé leurs compétences par la proximité quotidienne des soins. Ces professionnels vont chaque jour à leur domicile, connaissent les quartiers, les villages, les liens qui nouent notre société et la font tenir ensemble.

Mais pour la première fois, nous avons essuyé un refus hier. La malade ne voulait pas être « fichée par des brigades de personnels non accrédités » à recueillir des données de santé la concernant. Ce refus, si nous l’avons regretté, était son droit le plus strict. Tout est proposé, expliqué par des professionnels, jamais imposé.

Inutile de dire aussi combien l’infirmière a été meurtrie, elle dont la vocation est de soigner. Sa collègue, le même jour, a été accusée par un jeune de la porte de la Chapelle d’appartenir à des « brigades de poucaves », des indicateurs à la solde de la police. Nous espérons que ces cas particuliers ne soient pas avant-coureur d’une crainte plus large, car, vous l’avez remarqué, nous n’utilisons pas les termes « brigades sanitaires ».

Les mots ont un sens, une histoire, et ceux-là évoquent des unités policières ou militaires dans lesquelles nous ne reconnaissons pas notre action de secours. Aujourd’hui, leur usage suscite un ressentiment et une aversion d’une partie de la population. On ne peut pas prétendre enrayer une épidémie en mettant en place un dispositif médical ignorant les représentations de ceux qui en souffrent et de ceux qui les soignent.

La démocratie, dans son sens le plus participatif, doit tenir ses engagements, y compris en temps de crise, elle ne peut pas être absente des processus biopolitiques imposant une discipline inédite sur nos corps (confinement, gestes barrières, port de masques…). L’action ne peut être conduite en dehors d’une « démocratie sanitaire », action qui associe tous les acteurs de santé d’un territoire pour élaborer ensemble une politique de santé.

En ce sens, la présentation de ce projet de cliniques mobiles dans le 18e arrondissement nous semble utile car, à partir de la réalité d’un territoire, elle ouvre la possibilité de penser et d’agir au sein d’un dispositif répondant aux exigences éthiques tant des soignants que des soignés. Le soin et le secret médical, qui ne peut être levé sans l’approbation du patient, sont ses instruments. Ce sont ces outils qu’il faut encore utiliser pour le bien de tous.

Nous ne devons pas céder à l’approche sécuritaire pour nous concentrer sur la réponse médicale, cœur de métier des médecins et des infirmiers de premier recours, qui, avec l’aide de tous les acteurs autour d’eux, pourront réussir à contenir l’épidémie. C’est là un modèle qui nous permet à la fois de lutter efficacement contre l’épidémie et de construire, à partir de nouvelles expériences déclenchées par l’évènement, une véritable démocratie sanitaire, base de toute action de santé publique responsable.

Dr Denis Lemasson, Médecin généraliste, membre de la CPTS Paris 18.

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