La distanciation sociale et le port de masques pourront suffire à éviter qu’une deuxième vague de Covid-19 ne survienne après le déconfinement. Ou pas. Dans la cacophonie des plus ou moins sachants qui s’expriment sur le sujet, un objectif semble en tout cas faire consensus : c’est celui qui consiste à ralentir la circulation du virus dans le corps social, dans l’espoir de diminuer le nombre de cellules de ce corps social qui devront subir de lourds et hasardeux traitements.
D’où ma question : Et si nous nous intéressions à la fermeture des autoroutes aérauliques que les virus, dont le Sars-CoV2, peuvent emprunter pour passer de l’Individu A aux individus B, C, D, E, F et autres ? Difficile de ne pas remarquer en effet que, depuis le début de la crise sanitaire, les principaux foyers de contamination recensés ont été la salle de la réunion religieuse de Mulhouse, le porte-avion Charles de Gaulle ainsi que de nombreux bateaux de croisière.
Dans tous ces cas, on a observé des infections au Covid-19 affectant près de la moitié des cibles potentielles (1200 sur 2500 à Mulhouse, 1081 sur 2200 sur le porte-avions), ce qui est sans aucun rapport avec ce qui s’est passé dans le reste du monde. L’explication n’est peut-être pas que, dans ces lieux précis, les gens se sont plus touchés, embrassés ou parlés qu’ailleurs. Elle est très probablement qu’ils ont respiré le même air, recyclé en boucle par les installations aérauliques des bâtiments : dans ces installations, pour des motifs liés aux économies d’énergie, les apports d’air neuf représentent à peine 10% du volume brassé, si bien qu’une particule, virale ou non, circule du point de prélèvement au point de rejet en moins d’une minute. Elle peut aussi adhérer à une paroi, survivre dans les conditions de température et d’humidité qui lui conviennent puis ressortir plusieurs heures plus tard. On sait d’autre part que, d’après des études italiennes chinoises et britanniques publiées dans des revues scientifiques à comité de lecture, le Sars-coV-2 a une durée de vie d’environ 3 heures dans l’air et 72 heures sur une surface lisse, notamment métallique. On sait également que, sur 135 prélèvements opérés à Wuhan dans des chambres occupées par des malades atteints de Covid-19, 85 échantillons soit 62% se sont avérés contenir des virus vivants.
Il est plus que temps de se rendre compte que de très nombreux parmi les lieux collectifs que nous fréquentons, dont la majorité de nos magasins, de nos cinémas, de nos restaurants et de nos immeubles de bureaux sont, du point de vue du traitement de l’air distribué aux occupants, des modèles réduits de la salle de Mulhouse ou du porte avion Charles de Gaulle. En France, les installations aérauliques en tout air neuf (puits climatiques) sont l’exception alors que le recyclage est la règle.
Dans ces conditions un geste barrière collectif, potentiellement très efficace et relativement bon marché, devrait pouvoir être mis en place à très court terme. Il consiste à régler immédiatement toutes les installations de traitement d’air à recyclage en ne gardant que la fonction apport d’air neuf. En même temps il serait opportun de modifier ces installations en changeant les filtres et en ajoutant un étage de désinfection de l’air (UV de forte puissance, ions argent, ozone ou autres) à chaque point d’extraction ainsi qu’à chaque bouche de soufflage.
Dans l’idéal les plusieurs millions de points d’extraction et de rejet d’air que comptent les installations dont sont équipés nos ERP devraient être inspectés et modifiés avant cet été. Faute de quoi nous risquerions de nous trouver à nouveau fort dépourvus, une fois qu’une prochaine canicule sera venue. Or non seulement ce chantier n’est pas ouvert, mais, à ce jour, personne ne semble l’envisager ni même l’évoquer.
Tout se passe comme si le cas particulier des abattoirs venait confirmer cette intuition et justifier que la profession du traitement de l’air se penche en urgence sur la mise en sécurité des installations en service. Nous venons d’apprendre qu’en France des cas avérés de Covid-19 ont été recensés dans trois abattoirs. Cela ressemble à une tendance, puisqu’aux États-Unis, 115 abattoirs ont été touchés, avec une estimation de 5000 personnes infectées. Par ailleurs en Allemagne où trois abattoirs sont concernés, le quotidien Die Welt fait état de 400 cas positifs à Birkenfeld, dans l'ouest du pays. En Espagne, au moins deux sites sont touchés, avec un total de 374 cas testés positifs. Quand on sait que les postes de travail dans ces ateliers sont organisés de telle façon que l’air expiré par les opérateurs soit extrait avec celui entourant les animaux pour être ensuite filtré, tempéré et réinjecté dans les locaux et que, toujours pour des raisons d’économies d’énergie, les installations en tout air neuf restent l’exception dans les abattoirs, on peut se demander si nous n’allons pas devoir choisir entre une société exclusivement végane et l’installation de modules de désinfection en entrée et sortie des installations de traitement d’air.
Encore une fois, ces modifications sont techniquement possibles, relativement légères et assez peu couteuses. Encore faudrait-il que la profession des aérothermiciens comprenne et admette qu’il est de son intérêt d’ouvrir immédiatement un tel chantier. En attendant, il semble prudent de porter un chapeau de pluie lorsque nous faisons nos courses dans des supérettes de quartier basses de plafond et climatisées de façon réversible, et de ne pas oublier de laver ce chapeau en même temps que nos masques lorsque nous rentrons chez nous.
Denis Consigny, Ingénieur thermicien.