Le capital, de l'abondance à l'utilité il n'y a que la fuite

Thierry PHILIPPONNAT, économiste de formation, ancien diplômé de l’Institut des Études Politiques de Paris, co-fondateur de Finance Watch et actuel Directeur de l’Institut Friedland, publie « Le capital, de l’abondance à l’utilité » aux éditions Rue de L’échiquier. Un ouvrage dans lequel il s’interroge sur des phénomènes élémentaires de la finance contemporaine.

Comment expliquer la dichotomie croissante entre l’expansion du capital monétaire d'une part et de l’économie productive d'autre part ? Une « fuite » dans le circuit empêche-t-elle le capital d’atteindre sa « destination naturelle » ? Quand il alimente enfin la dynamique productive, le capital finance-t-il toujours des projets porteurs d’avenir ?

Autant de questions essentielles caractéristiques de nos sociétés marchandes désormais fortement financiarisées.

Il n'y a d'économie que politique 

Les premières pages de l’ouvrage laissent entrevoir un regret, celui de la direction prise par la science économique théorique qui s’est « enfermée dans une croyance » celle d’une hypothétique « capacité à révéler des vérités immuables ». Il s’agit là d’un point épistémologique salutaire. Loin d’être une science expérimentale, l’économie politique est avant tout une science sociale qui doit être capable de faire preuve d’assez de lucidité pour prendre en compte les circonstances historiques des relations économiques qu’elle théorise.

L’auteur dresse un constat cinglant. Si nous assistons aujourd’hui à l’impuissance indéfinie des politiques économiques menées à l’image d’un « capitaine de navire qui, ignorant que sa barre ne répond plus, continuerait de donner à bâbord en emmenant son navire à tribord » c’est parce que penseurs économiques et décideurs politiques persistent dans « l’hystérésis ». Et pour cause, tout porte à croire que les liens supposés d’hier entre les différents objets économiques (production, consommation, dépense publique, taux, etc.) n’ont manifestement plus la même pertinence aujourd’hui.

Une fuite dans le circuit

Ainsi donc, la thèse de la « fuite » est privilégiée. L’évolution du système financier aurait contribué à « détourner une partie importante des ressources financières du processus d’investissement ». L’observation des faits démontre qu’entre 2000 et 2015, le total de bilan de la réserve fédérale américaine a été multiplié par 6 soit une croissance de 500% alors que sur la même période l’investissement productif évoluait quant à elle de seulement 42% (respectivement 300% et 24% pour ce qui est de la zone euro).

De la théorie des marchés efficients à celle de la neutralité de la finance en passant par celle de la « main invisible », ce détournement a notamment été rendu possible par de nombreux gages théoriques dont l’histoire nous a prouvé qu’ils étaient pourtant bien loin des réalités.

Formé aux jeux des marchés financiers dans les années 1980, Thierry PHILIPPONNAT l’affirme lui même, il « appartient à la première génération de professionnels de marchés éduqués dans l’agnosticisme le plus complet ». C’est ce qui rend cet ouvrage d’autant plus passionnant mais aussi parfois assez cru : « nous appréhendions notre métier de financier sans souci ni intérêt pour les projets économiques sous-jacents ». Le développement de ce nouveau cadre conceptuel à travers la sophistication progressive des formules mathématiques est la seconde raison qui expliquerait le détournement tant décrié du capital monétaire devenu financier au détriment de l’économie productive.

L'essor de la logique spéculative 

Ancien co-dirigeant de la structuration des opérations de financement liées aux titres de sociétés cotées en bourse au sein d’une grande banque, il a notamment eu l’opportunité d’assister à l’émergence des produits dérivés de crédit aux début des années 2000. Selon lui, l’essor exponentiel de ces produits ne résulterait pas « d’une demande de couverture de la part de banquiers prêteurs d’argent ou d’investisseurs obligataires » mais était le « fait exclusif de traders et de mathématiciens » dont le principal objectif était de « créer une nouvelle opportunité de capter les fluctuations du marché » et ce même en « l’absence d’utilité économique avérée ».

Des chiffres explicites sont repris comme par exemple ceux avancés par la Banque des règlements internationaux (BRI) « 7% seulement des transactions de produits dérivés sont conclues entre une entreprise financière et une entreprise non financière » ou encore ceux tirés du rapport Liikanen « le total cumulé des bilans des institutions bancaires, a connu entre 2001 et 2011, une croissance de 80% » pour atteindre « 47 000 milliards d’euros » soit près de 4 fois le PIB cumulé des pays de l’Union européenne dont la croissance a connu quant à elle une évolution positive de 32%…seulement.

Les limites des techniques de modélisation actuelles

Thierry Phillipponnat revient sur un concept fondamental du métier de financier qui repose sur une interrogation d’apparence basique : que vaut un euro généré peut-être demain ? On y retrouve à la fois la notion de « valeur », le décalage temporel ou encore l’incertitude inhérente à toute activité d’investissement. C’est avec une grande pédagogie qu’il pointe les faiblesses conceptuelles d’une référence analytique devenue pierre angulaire des activités en capital de la planète : l’équation du CAPM « capital asset pricing model » ou MEDAF en français « modèle d’équilibre des actifs financiers » que l’on doit à des auteurs tels que William Sharpe ou Harry Markowitz et qui précise que la rentabilité espérée d’un investissement en actions est la somme d’un taux dit « sans risque » (OAT à 10 ans) et d’un second taux qui rémunère la prime de risque multipliée par le facteur bêta, représentant l’élasticité d’un actif par rapport aux variations du marché.

Selon lui, la « valorisation de situations particulières à partir de paramètres généraux pour orienter les flux dans une période de transition caractérisée par des dynamiques sectorielles très différentes » constitue un non-sens fortement préjudiciable en matière d’allocation du capital dans une économie en forte mutation.

La fin du livre est consacrée à des thématiques telles que le développement des inégalités à travers la polarisation des revenus ou encore l’écologie à travers le développement du concept de responsabilité sociale des entreprises.

La conclusion nous rappelle que le « plein déploiement » de l’utilité du capital passe avant tout par une prise de conscience de la puissance publique qui doit agir afin d’orienter l’abondance du capital monétaire vers la sphère productive tournée vers l’avenir et par un changement radical du paradigme qui domine les techniques de gestion financière du monde de l’investissement. Reste à savoir si la collectivité dispose aujourd'hui de moyens objectifs suffisamment persuasifs pour atteindre de tels objectifs compte tenu de l'ampleur de la capture actuelle et sur ce point rien n'est si sûr...

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