Atteindre de tels sommets n’est bien évidemment pas la finalité d'une stratégie de nationalisation de la dette publique, cette mesure apparaît néanmoins aujourd'hui comme un indéniable vecteur de stabilité. Dans une récente tribune, Antoine Levy et Paul-Adrien Hyppolite, deux normaliens chercheurs en économie, répondant à l'un de mes plaidoyers sur le sujet l'ont qualifié de "politique à courte vue". Ne pouvant résister au débat d'idées, je leur apporte à mon tour la contradiction. 

Le mythe d'une science économique épurée, vraiment ?

Ainsi, ils affirment que cette proposition relèverait de "considérations plus politiques que strictement économiques". Quelle abomination, n'est-ce pas ? Cette critique qui peut paraître à première vue naïve est tout autant infondée. Loin d'être anodine, elle en dit long sur la conception du champ de la science économique que se font les auteurs. 

On y retrouve en effet le mirage d'une science économique épurée propre à la puissance fantasmatique d'une apparente scientificité béckerienne qui n'a tout simplement que faire du pluralisme de la pensée puisque celle-ci se croit être au sommet de la vérité. L'économie est une science sociale, elle est par conséquent animée par le principe d'idéologie et ne peut être réduite qu'à un simple exercice de ratification sans condition des préceptes de l'ordre dominant telle la parfaite illustration offerte par Antoine Levy et Paul-Adrien Hyppolite. 

Au risque de les émouvoir, la question de la dette publique ne peut donc être abordée sous un angle strictement économiciste. Rehaussons donc le débat dans le respect des valeurs intellectuelles élémentaires tout en transgressant dans le même temps le cercle des opinions légitimes autoproclamées. 

Le discours de l'inanité

Le besoin de diversification des placements internationaux est l'un des facteurs explicatifs de la propension croissante à l'externalisation du taux de détention de la dette publique. Logique de base oblige, un facteur explicatif n'est pas forcément justificatif et c'est d'ailleurs loin d'être le cas concernant le sujet qui nous intéresse. 

Pourtant, les auteurs présentent bel et bien la "détention croisée de dettes publiques entre pays" dans le cadre de la constitution d'un portefeuille d'investissements obligataires comme un facteur amplement suffisant pour justifier la part élevée des détenteurs finaux non-résidents allant même jusqu'à la qualifier de "normal et bienvenu". 

Je regrette ici le cloisonnement intellectuel dans lequel ils s'enferment. Reléguer la dette publique au simple rang de dette privée est le comble de l'indélicatesse. On n'aborde pas une question d'une aussi haute importance sous le prisme arbitraire d'un cours de gestion de portefeuille sans tenir compte des rapports sociaux à l'oeuvre. 

S'ensuit une prose tout aussi frappante de conformisme : "l'origine des détenteurs ne constitue donc pas un sujet d'importance autre que symbolique en temps normal". Il faut tout de même avoir conscience que la dette publique est la contrepartie de la constitution d'un capital collectif, c'est le liant par excellence de l'individu dans son être à la collectivité dans sa globalité. S'inscrivant dans le temps, elle assure une cohésion générationnelle d'ensemble. 

Se pose alors la question primordiale de la régulation des rapports entre créanciers et débiteurs. Celle-ci, loin d'être évidente, est même potentiellement génératrice de conflits. C'est pourquoi un espace démocratique entre protagonistes adhérents au même pacte social s'impose à défaut d'injonctions toujours plus inouïes des marchés de capitaux déréglementés. 

La gestion de ce rapport de régulation présuppose donc l'éviction autant que faire se peut de tous tiers intrus dont la prédominance subordonnerait de fait à des intérêts particuliers l'exclusive ayant droit des politiques publiques à savoir l'intérêt général. Une immixtion tutélaire inacceptable... 

Refondre le cadre

Par la suite, les auteurs admettent l'idée que le taux de détention de la dette publique pourrait éventuellement "prendre de l'importance dans une configuration exceptionnelle" en prenant l'exemple d'un "Frexit" désordonné. Expliquant que cela "réduirait les risques de litiges internationaux", ils nuancent leurs propos en soulignant le fait que cela "annulerait (...) le principal intérêt du défaut : opérer un transfert forcé de ressources de l'étranger vers la France" ne faisant "qu'engendrer une simple redistribution interne des épargnants vers les contribuables". 

Une clarification s'impose. Les règles européennes sacralisent la prohibition formelle de toute politique progressiste concernant la dette publique. La remise en cause de l'appartenance française à la zone euro semble être par conséquent un impératif implicite nécessaire à la mise en place effective d'une politique de nationalisation de celle-ci. 

En effet, force est de constater l'impossibilité d'inverser le lien de causalité historique entre la naissance d'un sentiment d'appartenance profond et l'émergence d'une monnaie renvoyant à une dette sociale commune. Le processus de nationalisation n'interviendrait alors qu'a posteriori. 

En plus de rétablir la gestion des rapports parfois houleux entre créanciers et débiteurs dans un cadre souverain approprié, prémunir la puissance collective contre le démantèlement ordonné de son capital commun, son intérêt réside aussi dans le fait de permettre à l'État de préserver son indépendance financière. L'émanation institutionnalisée de la puissance collective doit d'affranchir de cette étrinte frénétique si elle souhaite prendre des mesures de répressions financières allant objectivement à l'encontre des intérêts de la finance globalisée (séparation stricte des activités bancaires, redéfinition de leur status d'exercice, taxe sur les transactions finacnières, etc.).

Par ailleurs, concernant un éventuel "Frexit", le défaut reste peu probable. Sur ce point le postulat juridique est explicite : la loi monétaire internationale dispose que les dettes contractées par un État relevant du droit national peuvent être honorées avec la monnaie ayant cours légal dans le pays durant l'exécution des obligations. En cas de sortie, nous rembourserons donc 85 % de la dette publique négociable libellée en droit français avec une monnaie post-euro dépréciée d'environ 25 %, soit un transfert de ressources de près de 370 milliards d'euros. 

La crise des dettes souveraines européennes nous enseigne effectivement qu'il faut briser le lien dépréciatif entre l'État et les banques nationales. Incapables d'inscrire leurs cadres de pensée dans une configuration institutionnelle nouvelle, Antoine Levy et Paul-Adrien Hyppolite raisonnent conformément à la structure du paradigme actuel. 

Seule une banque centrale souverainement légitimée à travers la pleine restauration de sa prérogative fondamentale de prêteur en dernier ressort serait à même de briser ce lien pernicieux. Refondre le cadre, tel est le véritable enjeu.

Une pensée dominante à bout de souffle

Le recours à une monétisation partielle est considéré comme étant une "taxe inflationniste". Que ne faut-il pas entendre ? Au rythme d'une comédie épiquement surjouée où la course à l'hystérie intéressée se mêle aux leçons de morales normalisatrices, une argumentation qui accuse tous les traits de l'indigente doctrine libérale est développée. 

Loin d'être de l'humour, les auteurs font planer le spectre de l'hyper-inflation vénézuélienne alors même que la situation macroéconomique actuelle est caractérisée par la faible utilisation des capacités productives, la faiblesse de la demande agrégée et une spirale déflationniste. Cela révèle en réalité la déliquescence des arguments primaires avancés. L'ère de l'hégémonie monétariste est révolue ! 

La monétisation est quotidiennement pratiquée au sein de la zone euro, certes de manière indirecte. Ainsi, l'art. 123 du Traité de Lisbonne interdit à la BCE "l'acquisition directe auprès (des autorités publiques, ou entreprises publiques) des instruments de leur dette". Autrement dit, les banques commerciales souscrivent les titres de la dette publique sur le marché primaire, étant des collatéraux éligibles, elles s'en servent pour se refinancer massivement au guichet de l'institution monétaire. 

S’érigeant une nouvelle fois en garants implacables de l'orthodoxie, nous lisons quelques lignes plus loin "la France ferait mieux de la réduire" comprenez, la dette publique. Mettant l'entière responsabilité du poids relatif de celle-ci sur la gestion étatique au fil des décennies, les deux normaliens ne s'offusqueront pourtant pas du différentiel supplémentaire de 25 points de PIB qu'à connu sa trajectoire de 2007 à 2012... à bon entendeur ! 

De plus, les hypothétiques "confusions théoriques" soulevées ne résistent pas non plus à l'épreuve des faits. Estimant que l'externalisation croissante du taux de détention de la dette publique est la "conséquence de l'impossibilité pour les ménages français d'absorber avec leur épargne une dette publique en perpétuelle augmentation", ils reprennent un chiffre pour le moins surprenant puisqu'il invalide leurs propres dires "les fonds euro de l'assurance-vie représentent à eux seuls 31 % du stock d'épargne des ménages".

Sachant que cela représente un encours de 1 380 milliards d'euros, affirmer que "cette forte concentration du patrimoine des Français dans la dette de l'État affaiblit notre économie" est un contre sens. L'encours de la dette publique négociable s'élevant à 1 760 milliards d'euros cela équivaudrait à un taux de détention par les ménages de 79 % ! 

Une imprécision grossière... Seulement 20 % du stock mentionné sert à financer la dette publique française à travers l'intermédiation bancaires. Preuve que nous disposons des ressources financières nécessaires, ce qui explose en vol l'hypothèse de "l'effet d'éviction". 

L'épargne nationale étant un bien commun absolument central, l'entière liberté de son allocation ne peut reposer qu'entre les mains d'intermédiaires privés. L'arrogance précède la ruine, dit-on. Espérons pour Antoine Levy et Paul-Adrien Hyppolite que le caractère systématique de cette expression ne soit pas "toujours" et "partout" vérifié... 

 

 

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