Depuis Mediapart. Entretien avec la réalisatrice

En installant sa caméra au cœur des locaux de la rédaction de Mediapart, avant, pendant et après l’élection présidentielle de 2017, Naruna Kaplan de Macedo a pu suivre le quotidien de celles et ceux qui y travaillent. Sur fond de dossiers comme l’affaire Baupin, les FootballLeaks, les financements libyens, le film nous donne à voir les coulisses d’un certain journalisme d’investigation.

En installant sa caméra au cœur des locaux de la rédaction du journal en ligne Mediapart, avant, pendant et après l’élection présidentielle française de 2017, Naruna Kaplan de Macedo a pu suivre le quotidien de celles et ceux qui y travaillent. Sur fond de dossiers comme l’affaire Baupin, les Football Leaks, les financements libyens, le film nous donne à voir comme jamais les coulisses d’un certain journalisme d’investigation. 

BANDE ANNONCE - DEPUIS MEDIAPART - EN SALLE LE 13 MARS 2019 © Docks 66

Qu’est-ce qui vous a amené́ à faire ce film au cœur de la rédaction de Mediapart ?

Naruna Kaplan de Macedo : J’ai été une abonnée de la première heure au journal Mediapart, faisant partie des soutiens au lancement du journal. La rédaction avait fait un appel à ses lecteurs, demandant une participation active aux «blogs», notamment pour ceux qui vivaient à l’étranger. J’ai commencé mon blog, DEPUIS TEL-AVIV dès la première édition du journal. Blog qui a alimenté un film du même nom... le premier avec Les Films d’Ici et Serge Lalou. Je ne connaissais pas la rédaction, mais les journalistes de Mediapart ont cela de particulier qu’ils commentent beaucoup sur les écrits de leurs lecteurs. Je me suis donc retrouvée dès 2008 en conversation virtuelle avec un certain nombre d’entre eux, Edwy Plenel entre autres.

Mediapart est devenu mon journal au fil des années. Une référence intellectuelle, partagée par beaucoup de ma génération. Concrètement, je suis venue à la politique pendant ces années, entre le Moyen-Orient, le Brésil et la France, toujours avec Mediapart comme boussole.

En décembre 2015, encore sous le choc des attentats parisiens et dans un moment de grande confusion politique, j’ai eu envie de trouver un lieu depuis lequel réfléchir au politique.

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Filmer une rédaction pendant un moment électoral est presque une figure de style...

J’aime beaucoup l’idée de prendre un «genre» cinématographique, et d’inscrire un film à la fois dans un moment historique et dans un courant de cinéma. Et de fait, les références sont nombreuses : il y a eu bien sûr le film de Jeuland, Les gens du Monde, mais aussi Contre-Pouvoirs de Malek Bensmaïl ou plus récemment le film de Liz Garbus juste après l’élection de Trump. Une rédaction de journal est cinématographique : c’est un lieu où le temps est présent dans chaque geste, où le suspense est inhérent. La particularité de Mediapart est qu’il est un «pure player», strictement internet. Nous avons donc dû inventer des équivalents visuels aux rotatives et à ces plans iconiques des journaux sortis par paquets, encre encore humide, déversant des scoops sur la ville.

Comment ce projet a-t-il été accueilli par les membres de l’équipe de Mediapart ? Connaissiez-vous certains membres avant de débuter le tournage ?

J’ai envoyé́ un mail à ceux que je connaissais un peu : Sophie Dufau, François Bonnet et Edwy Plenel. Je leur ai demandé si je pouvais venir regarder le fonctionnement de la rédaction, en leur disant que j’avais une idée de film derrière la tête, mais sans trop savoir à quoi m’attendre. Après ma première immersion, j’ai eu d’emblée l’envie de rester et de filmer. Je suis donc revenue très vite avec une caméra, pour confronter les journalistes à cette présence particulière... et je ne suis pas repartie. J’ai envoyé des liens de mes films précédents aux journalistes à qui je parlais. C’était important pour moi qu’ils voient dans quel cinéma je m’inscrivais et voulais inscrire le film, qu’ils et elles voient le type de distance que je tenais avec les personnages de mes films précédents, comment l’intime y était filmé et comment la parole était écoutée dans sa longueur.

Quels ont été les partis pris esthétiques ? Ont-ils changé au cours du tournage ? Du montage ?

C’est un endroit particulier, cette rédaction. Un open space géant, sans cloisons pour séparer les différents bureaux. Tout le monde travaille avec tout le monde, et souvent l’urgence y est palpable. Même si le temps du journal internet est libéré de l’horaire de l’imprimerie, il y a une tension constante : papier à finir, coup de fil à ne pas manquer, rendez-vous plus ou moins secret à honorer... De fait, j’ai fini par faire le film techniquement seule, ou exclusivement accompagnée d’un preneur de son. Cela permettait une légèreté nécessaire au lieu. J’ai mis la caméra sur pied parce qu’au sein de la rédaction il me semblait important de poser les cadres, quitte à ce que les personnages s’y promènent, quitte à les perdre pour les retrouver ensuite.

Les moments d’entretiens étaient réservés aux journalistes. C’était une façon de questionner mes personnages sur leur travail, de provoquer une réflexion chez eux sur leur objet. Quand ils écrivent, quand ils recherchent ou enquêtent il y a beaucoup d’éléments qui restent de l’ordre de l’implicite. Ces moments de paroles étaient une manière de chercher une parole plus singulière, plus de l’ordre du ressenti ... sans toutefois tomber dans un commentaire de l’actualité, qui périme aussi vite qu’il est énoncé. Je voulais arriver donner de la chair au métier, à la fonction.

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Ces entretiens mis à part, l’une des premières décisions formelles que j’ai prises a été d’essayer de ne jamais avoir un personnage seul à l’image. J’étais fascinée par la manière dont je les voyais toujours ensemble, toujours à plusieurs, et je voulais que cela se ressente dans les cadres. Faire un film à l’image du collectif de journalistes que je filmais. Souvent quand on filme, il y a une forme de fascination pour ceux qu’on voit dans sa caméra... Et je les trouvais belles, et beaux, ces journalistes. Et j’avais envie de filmer leur beauté comme je la voyais, depuis l’intérêt que j’avais pour ces gens au travail, activement passionnés. C’est devenu une position esthétique. Filmer le chaos et les doutes depuis la beauté de celles et ceux qui tentaient d’y trouver du sens.

Le journal avait inauguré le format des «live» peu de temps avant le début de mon tournage. Et cette mise en abîme de force a été un appui : comment filme-t-on quelqu’un quand sa caméra est de fait secondaire ? Cela posait aussi d’emblée un rapport au temps distinct : il y avait le temps de la télévision, cette immédiateté d’un discours saisi pour l’actu ; et le temps du cinéma, d’une inscription au long cours, permettant une autre forme de parole.

Je filmais seule mais cinq opérateurs son ont travaillé sur le film. Pour les séquences où je savais que je ne pouvais pas faire sans perche, je lançais un appel : qui veut venir filmer Valls (qui n’est jamais venu), Hamon ? La France Insoumise ? Une conférence de rédaction sur Trump ? Celle ou celui qui pouvait me rejoindre venait ce jour ou cette nuit-là.

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Aviez-vous dès le départ pensé à l’écriture d’une narration personnelle ?

J’écris souvent pendant le tournage. Et pour celui-ci, j’ai encore une fois tenu un journal de bord, composé de mails envoyés à celles et ceux qui n’étaient pas sur tous les jours où je filmais. C’était à la fois pour les tenir informés de ce que je faisais et une forme de prise de notes pour savoir où j’en étais et (un peu) prévoir où j’allais... La voix off est venue de là, et très vite j’ai su qu’elle allait être un outil important, pour donner des informations mais aussi pour revenir sur un certain nombre de sensations.

C’est toujours compliqué de se positionner dans un film au-delà des images. La voix off est une manière d’assumer une part de subjectivité. Et justement, il m’a beaucoup été demandé des gages d’objectivité sur ce film. Pas de la part de la rédaction. Mais c’est quelque chose qui revenait beaucoup chez ceux que nous démarchions comme partenaires potentiels pour le film et ses financements. Du coup, la voix off était une manière d’affirmer que non, il n’y pas d’objectivité et qu’au contraire, la singularité du film reposerait sur une tension assumée entre ce qu’on voit/entend et ce qui est, entre le réel et le vrai, entre le pas de côté de la fiction et celui du documentaire.

Les écrans dans l’écran jouent un rôle de décalage humoristique dans le dispositif. Comment vous est venue cette idée ?

Encore une question de temps. J’ai vu combien il y avait, au sein même de la rédaction, différents temps concomitants. Celui de l’événement (actualité), celui de la réflexion (théorie politique), celui des politiques et des partis (communication)... Je devais les inclure à l’écran, donner les différents niveaux de lecture qu’ils permettent d’un événement, puisque c’est aussi une question journalistique. Comment ne pas se faire imposer son temps, comment rester maître des temps qu’on prend pour penser ou pour réagir.

Les petites vidéos humoristiques ou les «replays» d’un moment politique (conférence de presse, meeting, petite phrase, débat) sont autant de synthèses possibles d’un événement. C’est cinématographique parce que c’est un condensé de réel. Ainsi, quand au lieu d’avoir un moment du discours de Hollande qui explique les raisons pour lesquelles il n’est pas candidat à sa succession on l’entend chanter, ça donne une image presque métonymique du désastre politique qui à ce moment-là guette déjà la gauche. Quand, dans une autre des merveilleuses vidéos de Khaled Freak on voit Macron hurler que ce projet est NOTRE PROJEEEEEEET sur du Heavy Metal, pas besoin d’une analyse en profondeur, tout y est. Toujours sur les écrans dans l’écran, j’ai souhaité aussi qu’on voit des journalistes de Mediapart répondre à d’autres journalistes sur leurs enquêtes, pour sortir du journal sans toutefois sortir de la problématique journalistique. Ainsi on les entend parler de ce sur quoi ils enquêtent dans l’après coup, dans un temps qui les sort et nous aussi du rythme installé. Là encore, le temps et le montage se rejoignent pour faire le rythme du film.

Quel rapport aviez-vous avec les journalistes pendant le tournage, notamment sur votre possibilité d’aborder les dossiers même les plus brûlants, et d’avoir une vraie liberté dans le regard que vous alliez poser sur leur travail ?

Je me souviens d’une conversation avec Serge Lalou, dans les débuts du tournage : j’étais aux anges parce qu’une journaliste m’avait avoué avoir oublié ma présence. Je sentais qu’enfin j’étais admise, puisque ma présence n’était plus remarquée. En parlant avec Serge de cette envie de disparaître dans la rédaction, j’ai compris combien était justement fondamental le fait de tenir une présence ! Au contraire de ce qu’on peut penser, la question n’est jamais de se faire oublier mais bien d’arriver à trouver comment exister dans la distance juste, moi et ma caméra d’un côté, la rédac on des journalistes de l’autre. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y avait pas une forme d’amitié. Mais elle se créé à l’intérieur d’un cadre où ma place était définie, tout autant que la leur.

Cette injonction à ne pas disparaître m’a autorisé une présence avec les journalistes dans la confiance la plus totale. Malgré les avantages indéniables de l’outil, j’ai par exemple toujours refusé de leur mettre des micros-cravate, pour ne pas qu’elles/ils craignent de l’oublier. Je faisais d’ailleurs tout un cérémonial avec les micros pour que leur présence soit constamment rappelée.

Et j’ai pu avoir accès à tout, absolument tout. J’ai compris plus tard qu’ils avaient tous ensemble parlé de ma présence, de mon film. Et qu’ils/elles avaient décidé collectivement, que si le film se faisait alors tout le monde se devait de jouer le jeu. Ce qui ne veut pas dire que certaines/certains ne rechignaient pas plus que d’autres ! Mais au fond très vite, celles et ceux qui étaient moins à l’aise, je les ai moins filmés... ou alors dans des moments autres, différents. Et pour ce qui est des enquêtes, j’ai pu tout voir, tout filmer, tout regarder... A condition bien sûr que ce qui se passait à Mediapart restât à Mediapart, sans ambiguïté. Pour les dossiers les plus chauds, je ne sortais pas les rushes, ils restaient sur un disque dur à la rédaction. Et dans tous les cas : motus ! Je n’en parlais à personne, ni chez moi ni à la production.

Au-delà de ces questions propres au travail des journalistes, je pense que le film a permis à la rédaction de se poser des questions sur leurs pratiques. C’était un dialogue. Un dialogue entre les «clichés» ou les images préfabriquées du métier de journaliste, et la pratique ou la fonction. Un dialogue d’autant plus passionnant que ce métier est aujourd’hui très régulièrement attaqué. Pour sa déconnexion d’avec le réel des sujets qu’il traite, pour ses connivences avec le pouvoir ou pour son traitement de l’information tout simplement. Qu’est ce qui est vrai, faux, vérité ? Qu’est-ce qu’un fait ? Ces questions traversent le film, il me fallait les poser depuis une distance affirmée, dans une confiance réciproque.

Dès les premiers temps de tournage, nous regardions les rushes avec Valérie Pico, la monteuse, et prenions des notes. Elle était ma première interlocutrice, le premier regard sur la matière. Serge Lalou et Elodie Dombre, producteurs, intervenaient dès qu’on avait des séquences bout à bout. Toute la difficulté était de prendre le moment historique au sérieux sans pour autant le figer. Une vraie question de montage : quel recul peut-on avoir sur des événements qui viennent de se passer, qui sont encore mal perçus, mal pensés, à fleur de peau ? Comment faire pour les garder vivants dans leurs interrogations sans réponse, sans réécrire le moment ? 

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Aviez-vous une idée précise de ce que vous alliez y trouver et y questionner, notamment dans cette période de campagne présidentielle et dense en actualités politiques ?

La première impulsion a été très intime : j’étais politiquement perdue après les attentats de 2015. J’avais l’impression que l’horreur de ce que j’avais vécu en Israël/Palestine revenait sur le devant de la scène, comme un cauchemar. J’ai craint cette confusion politique, et filmer à Mediapart était au départ une envie de poser des analyses politiques et des bornes intellectuelles sur une situation qui me dépassait. Très vite, l’absence de surplomb et de certitude chez les journalistes que je filmais a transformé mes désirs. J’ai compris assez vite qu’ils n’allaient pas m’offrir une solution théorique toute faite. Mais leur manière de travailler, leur façon d’interagir, de se mouvoir, de discuter, de réfléchir a changé la proposition de départ en désir esthétique. Je suis passée d’une envie de donner du sens à la confusion politique du moment à une envie de filmer un collectif au travail, en action.

Pour mémoire : le début du tournage c’est l’affaire Baupin, en avril 2016. Droit derrière il y a Nuit Debout, le mouvement contre la loi Travail... et bien sûr la montée du FN, les violences policières, la crise des réfugiés. Et puis, le Brexit, Trump, les crises climatiques, les affaires... C’était étourdissant. Toutes ces actualités. Et je me souviens d’avoir été obligée de m’interroger très vite sur comment filmer sans juste «suivre» tout le flot forcément ininterrompu d’événements, tous aussi denses et passionnants les uns que les autres. D’autant que les journalistes sont toutes et tous véritablement passionnés par ce qu’ils suivent, ce qu’ils vivent, ce qu’ils écrivent. Je ne pouvais donc pas m’appuyer seulement sur leurs impressions. J’étais obligée de faire des choix, de suivre celles et ceux qui m’attiraient à la caméra. Et c’est là où j’ai pris la décision de suivre plus particulièrement la campagne électorale, tout en laissant la place aux affaires, spécificité du journal oblige. J’avais ainsi la certitude d’avoir un cadre narratif qui m’autoriserait des digressions !

Et la particularité de ces élections a été une série de rebondissements sans précédent, qui ont opéré un bouleversement durable sur le paysage politique français. Sans pouvoir le deviner à l’avance, c’est cela que je me suis retrouvée à suivre dans le quotidien des journalistes. Mais je me suis attachée à essayer de filmer au-delà du moment même...

Bien loin de ne vous attacher qu’à l’emblématique Edwy Plenel, vous faites le portrait d’une rédaction, de certains journalistes et de leurs investigations en particulier. Comment ce choix s’est mis en œuvre ?

 Filmer le collectif tout en préservant quelques personnages pour que le spectateur puisse avoir des repères était la gageure. J’ai eu envie de restituer ce qui se passait en commun dans la rédaction, pour donner envie de penser «avec» les journalistes. Là encore, une question de montage : il fallait aller vite pour raconter le mouvement de cette année, tout en laissant la place à la pensée en construction telle que je la voyais à Mediapart. Il a fallu faire un tri dans les séquences et un choix dans les personnages à l’écran. Quelques un(e)s sont des amis hors de la rédaction, leur intimité visible à l’écran était un vrai bonheur que nous avons eu, avec la monteuse, envie de restituer.

J’ai eu envie de filmer les journalistes de ma génération au travail. Parce que j’ai senti que cette identification était une partie intégrante de mon rapport à eux, et donc du film. La place d’Edwy Plenel dans la rédaction est à l’image de ce qu’on voit dans le documentaire : il est là, référence indéniable et présence forte. Et pourtant la rédaction existe au-delà de lui. Quand j’ai commencé le film, ceux à qui j’en parlais revenaient immanquablement à Plenel et ce que j’allais en faire comme personnage. Cela m’a conforté dans l’idée qu’il fallait m’en détacher, chercher la justesse de ce que je voyais dans le quotidien du journal et dans mes désirs de cinéma.

 

Depuis Mediapart.
Sortie en salles le 13 mars 2019. 
Genre : documentaire // Durée : 100 min // Année de production : 2018 // Auteur- réalisatrice : Naruna Kaplan de Macedo // Un film produit par Serge Lalou / Les Films d’Ici Méditerranée, en co-production avec Les Films d’Ici, en collaboration avec Studio Orlando // Montage : Valérie Pico assistée de Diogo Oliveira // Prise de Son : Olivier Dandré, Mariette Goudier, Olivier Pelletier, Matthieu Perrot, Jocelyn Perrot // Montage son : Jeanne Delplancq // Mixage : Philippe Grivel // Etalonnage : Sarah Blum // Direction de production : Elodie Dombre assistée de Fériel Ben Aissa, Sophie Cabon, Julien Chouvet, Coline Lesgourgues, Marc Moreno, Loïc Nouet // Distribution salles : Docks 66 en collaboration avec Ligne 7 // Montage de la bande-annonce : Géraldine Jaulent

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