Conditions de travail pour formateur Fle à l’Alliance Française de Zaporojié, Ukraine

L’Alliance Française de Zaporojié, Ukraine, se permet d’employer des formateurs français en «bénévolat». Résultat d’une expérience sur les conditions de travail.

Le début

Une annonce passait dans un site fle spécialisé, le français dans le monde, avec des exigences particulièrement élevées : diplôme master 2, lettre de recommandation et expérience. Un enseignant était recherché pour une base de trois mois avec un « contrat » de bénévolat. Après un entretien dans un français relatif, une indemnité de 400 E était annoncée oralement, apparemment suffisante au regard du coût de la vie locale, etc. Toujours les même boniments. Trop tentant ! Par ailleurs, la durée de séjour de trois mois aurait été renouvelable et donc le contrat aussi. Il aurait suffi de passer la frontière et de revenir ensuite. Selon l’interviewée. Alors j’en ai profité, j’ai testé pour vous : l’alliance française de Zaporojia, Ukraine.


On pourrait penser préférable de passer son chemin. Il faut à cela opposer la profusion d’annonces déplorables. Le milieu est particulièrement mité. L’alliance de Trinidad et Tobago proposait un emploi sous l’intitulé de stage, simplement pas payé du tout. En métropole, la croix rouge crée elle-même de la précarité en ne proposant des postes que sous la forme de bénévolat. Et elle n’est pas la seule.

Mon passeport n’était plus à jour. La directrice n’était pas même capable de rédiger un courrier officiel en français pour intercéder à la préfecture pour faire accélérer la procédure. C’est moi qui ai dû le lui pré-rédiger et elle a signé. Bon début.


L’alliance française de Zaporojié fonctionne comme beaucoup d’association : elle a besoin d’un président-marionnette et une autre personne salariée tire toutes les ficelles, de la compta, des décisions, etc, sans consultations ni remise en question. Banal et douteux.


Cela pose question : comment se fait-il que l’ambassade travaille avec des personnes pareilles ? Jusqu’où va la vulgarité ?

Grille d’évaluation

Pour celles et ceux qui préfèrent avoir une idée rapide, voici une photographie de la situation, en tableau. Le fle est formateur pour réaliser des grilles d’évaluation. En voici une nouvelle encore très jeune mais significative pour l’évaluation des alliances :

copie-grille

Bilan :

a) Tous les items sont positifs : conditions de travail normales.

b) De une à 4 réponses négatives : conditions de travail mauvaises

c) De 4 à 7 réponses négatives : conditions de travail très mauvaises

d) 7 items négatifs ou plus : conditions de travail très très mauvaises, danger moral et physique pour les collaborateurs.

Déroulement au début

À votre arrivée à Zaporojié, vous serez reçu dans un hôtel miteux et la directrice, en véritable mère, vous accueillera avec une pizza froide roulée dans une poche plastique. Vous serez ensuite logé dans un appartement vétuste où de gras cafards viendront alléger la solitude du voyageur intrépide que vous êtes.

À mon arrivée, tout miel tout sourire. Galevska* me prend en photo en plein travail. C’est pour le facebook de l’alliance, cela fera venir des élèves de savoir qu’un français est à l’alliance. Prometteur. À ce stade, je laisse faire.

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Il s’agit d’une photo exploitée à but commercial,sans autorisation de droits à l’image ou quoi que ce soit.

En somme, elle avait besoin d’une poupée française, un objet à balader de cours en cours. Un peu raté pour le coup.

Ça a duré trois jours, la façade est vite tombée. Apparemment, je coûte « cher ». Cela ressemble à une manière d’affirmer son autorité : mater le personnel à son arrivée. Elle a quand même eu l’audace d’exiger du bénévole un master 2, des lettres de recommandation et de l’expérience. Un certain manque de simplicité, c’est rien de le dire.

- Mais qu’est ce qu’on vous apprend à l’université de Lille ?

- Allez voir à Lille ! Ce n’est pas souvent que j’envoie balader les gens. Je me surprends moi même.

Caractéristique : le travail fait n’est jamais bien. Technique de harcèlement. La directrice trouve toujours quelque chose à reprocher. Lors de mon premier cours, elle m’informe juste avant que nous le faisons ensemble. Un peu naïf, j’accepte. En réalité, c’est une destruction de scénario pédagogique qui se prépare : elle fait des remarques sur le contenu et devant les élèves. Je l’envoie sur les roses une paire de fois.

En fait, ce n’est pas seulement à moi qu’elle s’en prend mais aussi aux élèves. Une telle est mannequin : c’est n’importe quoi. Une autre est coiffeuse : c’est simplement une idiote. Et tout va comme ça. Seules des élèves enseignantes d’université ont son estime. Et encore.

Toujours quelque chose à redire, c’est d’abord un principe. Et si elle ne trouve rien, elle se venge sur les détails. Un coup, le papier n’est pas mis correctement dans l’imprimante, il faut le mettre plus comme cela. Un coup l’écran n’est pas assez propre, un coup ceci, un coup cela. Parfois même pour des affaires « techniques ». Elle m’informe un jour que mon ordinateur n’est pas assez grand, pas assez bien, pas assez chic. Tout est là : incompétence, dénigrement systématique, médiocrité. Une coquille vide qui harcèle.

Au bout d’une semaine de travail et avoir effectué les heures de la directrice absente, les « résultats » de mon travail ne sont pas satisfaisants. « Du résultat, il faut du résultat ! ». Je n’ai jamais compris ce que cela voulait dire. « Les clients sont rois à l’alliance. On prend leurs avis, on les dorlote. » Les clients doivent-ils parler de niveau C1 en une seule heure ?

Aucun objectif pédagogique n’est décrit et tout est fait au dernier moment. Natalia*, la collègue, m’a dit qu’il fallait se faire une raison : c’est comme ça avec les femmes, ça change tout le temps d’avis. D’ailleurs, un changement de planning m’est donné, à la toute dernière minute. Avant le cours, toutes mes préparations tombent à l’eau. Il n’y a plus cours, la directrice en a décidé autrement. Là je dis non, stop.

L’entretien

« Comment, vous avez déjà dépensé 5000 Gv (185 euros) ? Mais le salaire minimum, c’est 4000 Gv  ! Avec autant d’argent, les gens en ont jusque là ! ». C’est la réponse que j’ai obtenue au bout de 15 jours. J’ai mangé pas mal de riz.

Va s’ensuivre une conversation très instructive dans l’après midi. Galevska* va m’entretenir d’un projet qui lui tient à cœur pour l’image de l’alliance, dans le but de ramener toujours plus de personnes. Un projet de réalisation de cinéma « avec le réalisateur français », Bernard Nauer.

Le 1er Avril 2020 aurait lieu la 17ème édition du printemps français en Ukraine. L’Ambassade prévoit une intervention de Bernard Nauer à Zaporojié après les vacances, en Janvier. Il faut donc préparer la venue de « Bernard ».

Il lance un sujet et en discute 1h par semaine avec les élèves, par visio conférence pendant que la directrice enregistre. D’abord a lieu la conception du scénario. Puis en février-mars, le réalisateur viendrait pendant une dizaine de jours pour le tournage/ montage.

Le projet est prévu sous réserve d’acceptation de l’ambassade. C’est ce qui est ressorti d’une discussion avec « Bertrand* », le responsable chargé du cinéma. Problème : les élèves n’ont pas un niveau de français suffisant.

« Il veut travailler avec les jeunes filles d’une école, avec les élèves, mais elles sont jeunes, elles ne savent pas ce qu’il faut faire, comment écrire un scénario, et elles ne parlent pas assez bien français. Alors j’ai pensé à vous. J’ai vu dans votre CV que vous aviez mené un projet de cinéma. »

C’est exact, j’ai même conçu une méthode, pour des niveaux A2/B1. Et il m’est demandé, ni plus ni moins, de former les enfants pour préparer linguistiquement la venue du grand réalisateur. Eh ben tiens ! Il s’agit d’un travail spécifique d’ingénierie FLE.

En gros, la directrice m’explique qu’elle n’a ni plus ni moins le projet de s’approprier – pardon, de prendre avec mon consentement – le résultat de mon travail universitaire de M2. Gratuitement, comme ça. Mais oui ! C’est très intéressant, parlez moi un peu de ce projet ! Pourriez vous me l’envoyer par mail ? Oui, c’est fait ? Très bien.

Je regarde le doc, direction le budget prévisionnel. Punaise mais c’est pas une blague ! Il y a bien un budget à hauteur de 539 000 griven, soit 19 962 euros, passé par l’ambassade.

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Il y a donc bien des fonds quelque part. Le projet avec « le » grand réalisateur français aura-t-il lieu? Cela attirera-t-il plus de « clients » à l’alliance ?

De mon côté, il m’est venu une question : pourquoi ne pas établir simplement un contrat de droit local ? Les choses ne seraient pas si compliquées après tout. Quelle différence avec me fournir un appartement et une « indemnité » main à main ?

La réponse est qu’un contrat local coûterait la somme de 4 salaires minimum. En cause, les impôts et l’état Ukrainien. Au cas où vous embauchez un spécialiste étranger, la législation ukrainienne imposerait non seulement de démontrer qu’il n’est pas possible de faire autrement, mais en plus il devient nécessaire de payer un supplément. Cela ferait la somme de 4 salaires minimums. Soit 4 X 4000 = 16000/27 = 565 euros. Et 565 euros par mois, c’est trop cher comprenez vous. Vous ne comprenez pas ? C’est pas grave, passez voyons.

Concernant l’absence de contrat local, l’ambassade serait au courant, ce ne serait pas la première fois et depuis 4 ans, toute les alliances françaises font ça. En fait, c’est du travail au black. Du travail illégal quoi. C’est à dire que la boîte – pardon, l’association – ne cotise pour personne.

Le public : en partie des ingénieurs, des médecins, des traducteurs, des enseignants universitaires. Grand bien leur fasse, je n’ai rien contre. Mais rien qui ne justifie du bénévolat. Donc, la foi n’est pas là non plus. Sans foi, ni loi, c’est aussi simple que ça.

On fait comme ça avec tous les français ! Il y a des universitaires de la Sorbonne qui sont passés ici, dans les mêmes conditions : Andreas Paul, Alexander Fabi….Vous pouvez aller voir au Goethe institut, c’est la même chose. Où est-il le Goethe institut ? À l’université, pas loin de la gare.

J’y suis allé voir le samedi suivant, pour voir. Il y a bien un travailleur assistant.

Mardi 29 octobre,

J’ai un mal d’oreille. Il faut préciser que je n’ai pas d’assurance santé. Ce n’est sûrement pas mon « employeur » qui m’en fournira une.

Aujourd’hui, j’ai rendez vous avec l’assistant d’allemand du Goethe institut. Il y a un truc qui se remarque tout de suite chez lui : il est à l’aise. Ça fait un moment que je ne sais plus très bien ce que c’est. Normal quand on est dans une situation tordue. D’ailleurs, je la lui raconte, il ouvre de grands yeux, stupéfait. Ça fait un moment que je n’ai pas vu quelqu’un tomber de haut. Là, c’est de très très haut. Abasourdi.

« I’m sorry for you ». « Don’t be sorry. I made a choice. ». Mais quand même, j’ai du mal à lui sortir le montant du salaire que j’ai reçu. Allez je le sors : 4000 grivens. Il est incrédule : en cash ? Oui en cash. Et j’apprends de lui que la somme donnée est légèrement au dessus du salaire minimum, mais inférieure à la moyenne.

Autre surprise : l’information de passer la frontière ukrainienne et de revenir pour passer de nouveau trois mois est sujette à caution. Après visite du site du ministère des affaires étrangère : Visa not required for a stay up to 90 days within a 180 day period. Selon le site de l’ambassade de france à kiev : La législation ukrainienne autorise le séjour en Ukraine sans visa pour une période n’excédant pas 90 jours par semestre, soit 180 jours/an.

C’est trois mois en Ukraine, pour trois mois HORS d’Ukraine. Ces périodes de trois mois peuvent-elles être consécutives ? Les informations données lors de l’entretien d’embauche ne sont pas très claires. En tout cas, ce renouvellement n’est pas indéfini.

Par contre, j’ai les infos concernant les méthode du Goethe institut. L’organisation travaille avec l’ambassade, mais pour le coup, ça ne veut pas dire histoires tordues et bricolages. Ça veut dire réelle prise en charge. Deux personnes référentes sont en contacts avec lui. Au cas où un des deux est défaillante, l’autre est capable de prendre le relais. Il n’est dépendant de personne sur place. Il travaille pour différentes universités de Zaporojié. Voilà.

Il n’est pas payé en cash non plus. C’est sur son compte. Encore a-t-il reçu une indemnité de transport, au moment de recevoir son visa de travail.

C’est marrant, de me retrouver avec lui, mon mal d’oreille se calme. Lors de mon retour à l’appartement, il recommence et s’accélère. Je commence à me demander s’il n’y a pas un lien entre les deux. La crasse ambiante ou que sais-je. Il faut que je m’en aille, c’est tout.

Confrontations finales

Joint par Galevska*, le voisin et président officiel de l’alliance sonne chez moi, pour savoir si je suis là. Étonné, je l’informe que mon prochain cours commence à 18h. J’arrive à l’alliance à 17h. À 18h, la directrice me traite comme un chiffon : Où étiez-vous, qu’est ce que ça veut dire, etc. « Vous devez être à l’alliance à 14h ! ». « Si vous n’avez pas votre contrat signé demain, j’arrête tout !».

Pourquoi tant de stress ? Craint-elle pour sa responsabilité ou est-ce simplement une attitude de tyran ? Je penche pour cette option.

Le prochain cours à lieu à 19h40. « Est ce que vous êtes prêt ? Je veux vérifier que vous êtes prêt ! ». Elle me met sur les nerfs.

À 21 heure, après le cours qui s’est passé correctement, malgré l’ambiance de m… et le stress imposé, Galevska* me déclare : «Et moi, je loue l’appartement pour vous. Il faut être digne de cet appartement ! ». Toujours pas capable de parler français correctement. On est littéralement dans l’insulte. Paye-t-elle pour ce taudis ?

- Vous avez vu l’état de l’appartement ? Vous avez vu comme il est sale ? »

Elle n’a rien à répondre, mais renchérit sur le contrat. Je tente de maintenir l’illusion.

- Mais oui, je ramènerai le contrat signé demain, c’est promis. Le cours s’est passé correctement aujourd’hui, non ?

- Et encore, il faut du résultat. Je ne vois pas de résultat ! »

Encore et toujours cette formule de harcèlement en fin de cours. Ça ne veut rien dire, c’est répété à l’envie.

Jusqu’au bout et jusqu’à la dernière parole, elle est dans le dénigrement Je rentre chez moi un peu sonné. Elle réussit à me mettre hors de moi, il n’y a pas à dire.

Et si je le faisais vraiment, de signer ce contrat de « bénévolat »? De toute façon, pour ce que ça change. Non, Allez, c’est bon là, on passe à autre chose.

Pour conclure

Je suis parti sans dire au revoir. Ce fut l’expérience d’un truc dégueulasse. On pourrait objecter que c’est un choix personnel, que l’enseignant n’est pas obligé de partir sur un contrat idiot, etc. Et c’est vrai. N’empêche que plusieurs questions se posent. Cette situation est le résultat de plusieurs acteurs.

Évidemment se pose le rôle des ambassades, du ministère des affaires étrangères et de la fondation alliance française, qui est en en faillite - ce n’est plus un secret pour personne-.

On peut déplorer qu’à cause de différents témoignages, la vitrine de la diplomatie française soit salie : elle le fait très bien tout seule. Que l’E-reputation d’une directrice faisant tout pour la francophonie soit impactée : quand on agit sans loi, on doit savoir en assumer les conséquences.

Les universités ont aussi leurs rôles. Si ce type de pratiques perdure, c’est que des stagiaires sont fournis tous les ans. Les AF en ont pris l’habitude. Et le résultat est d’autant plus déplorable qu’elles et ils sont performants : le niveau d’étude est poussé. Le Fle est peut-être un des terrains pédagogiques où il y a eu le plus d’avancées ces derniers temps.

Pas grand-chose à attendre d’une action syndicale : il n’y a pas de convention collective dans cette profession. C’est aussi simple que ça. Inutile non plus de s’appesantir sur la portée d’un seul écrit. Par contre, un témoignage, puis un autre et puis encore un autre, pourquoi pas ?

L’autre problème, c’est que ce ne sont pas seulement les travailleurs qui sont sous-traités, mais aussi les apprenants de français. C’est assez logique.

Tant que les universités continueront à fournir du bétail à ces structures bidons, rien ne changera, ou plutôt si : la décadence de s’aggraver. Et pour la suite des étudiants : Bye bye, bonjour chez vous.

Suite

Il serait intéressant que la grille d’évaluation des AF devienne une pratique généralisée, que les infos circulent enfin. Il y a aussi une synthèse à écrire de tous les articles et avis qui circulent sur le net depuis 10 ans sur les professions Fle. Ce n’est pas gai, mais très instructif.

Et puis quand même, un syndicat Fle, ça serait vraiment pas du luxe. On a le droit de se défendre.

 

* noms et prénoms changés.

 

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