Après l’arrestation de trois rappeurs néerlandais de Strictly Family Business la dernière semaine de 2016, le débat surgit à nouveau. Comment se fait-il qu’apparaissent autant de film pornographiques faits maison contenant des jeunes surinamais ? Et que pouvons nous y faire ?
Un film où l’on aperçoit une jeune fille dans un uniforme bleu scolaire satisfaire oralement plusieurs jeunes dans un hall. Un enregistrement d’écoliers ayant du sexe dans les toilettes de leur école , pendant que l’on entend KS en musique de fond de radio surinamaise. Des images pornographiques d’une jeune fille de 13 ans ayant des relations avec plusieurs homme simultanément sur un champ d’orpaillage quelque part à l’intérieur du pays. Depuis que le smartphone blackberry avec caméra intégrée a fait son entrée au Suriname, des films pornographiques apparaissent régulièrement où ne figurent pas uniquement de jeunes garçons et filles. Selon les estimations, des dizaines de films porno similaires seraient diffusés tous les ans sur la toile.Les conséquences pour celles et ceux qui apparaissent sur ces films si compromettants ne sont pas à sous estimer. C’est d’abord une stigmatisation sociale, ce qui est évident dans notre petite société où l’identité des personnes est très rapidement connue. La victime reçoit par la suite une image dépréciée d’elle même. La scolarité est évidemment impactée et elle peut dévoiler à un âge plus avancé un comportement dépréciatif. Dans les cas extrême, il est même question de suicide. Les spécialistes qui rencontrent des cas similaires tous les jours tirent la sonnette d’alarme. « Je suis très préoccupée. Si on ne passe pas rapidement à l’action, nous risquons de glisser vers un vivre ensemble complètement anarchique ».
Spirale infernale
Les discussions autour des films pornographiques faits maison ressurgissent avec intensité en ce début d’année après l’arrestation ce 28 décembre des trois membres du groupe de rap populaire Strictly Family Business (FSB). Le ministère des affaires publiques les inculpe pour abus de mineur- passible de 12 ans de prison et d’une amende de 100 000 SRD - et de la production et diffusion de films pornographique pédophile - passible de 5 ans de prison et d’une amende de 50 000 SRD. Les rappers, qui étaient venus pour se produire dans notre pays, auraient effectivement été vus dans un enregistrement explicite en 2015, dans une chambre d’hôtel de Paramaribo ayant des relations en groupe avec une jeune fille de 15 ans.
Il n’a pas fallu longtemps avant que non seulement le film soit massivement partagé sur Facebook et sur Whatsapp, mais également que l’identité de la victime ne soit traîné dans la rue. Avec toutes les conséquences qui s’ensuivent. « Ma fille et moi sommes tombées très bas » témoigne Jane, la mère de la jeune fille, alors agée de 15 ans, dans une interview unique de NOS. La victime elle-même ne veut pas parler à la presse. En temps que mère, j’étais désespérée. Quand la vidéo est apparue d’un coup sur internet. Je ne pouvais même plus me balader avec ma fille das la rue.Les commentaires qu’on nous jetait à la face étaient horrible. Horrible. Le soir, des voitures s’arrêtaient devant notre porte et diffusaient à fond la musique de FSB. Nous n’avions plus de vie. Après une longue période, nous pouvions refaire un peu surface, mais avec l’arrestation des suspects, notre malheur a recommencé. »
Marijke Cairo, travailleuse sociale, fondatrice de la fondation « Mati fu tego »( amis pour l’éternité) semble familière de ce type d’histoire. Elle entend des histoires semblables à longueur d’année dans le cabinet de son bureau de la Burrenstraat à Paramaribo – équipé de grandes banquettes recouverte de peluches.
« L’année dernière, j’ai aidé 17 jeunes avec qui des films pédo-porno avaient été tournés. Et rien que pour janvier, j’ai à nouveau vu sur facebook neuf films comportant des jeunes filles. Le problème ne semble que s’accentuer » témoigne Cairo. « Avant, les images étaient diffusées par Blackberry Messenger. Il fallait un téléphone semblable pour effectuer ceci. Actuellement, il y en a partout sur internet, et tout le monde est très actif sur les réseaux sociaux. La tentation de faire cela est donc plus grande. »
Avant la fondation, Cairo travaillait à Telesur où elle a vu au premier rang l’arrivée des smartphone et l’envol des films porno amateurs. Elle décide en 2009 de créer la fondation pas seulement pour travailler sur la prévention mais également pour être activement au prêt des victimes. Elle reçoit alors un soutien actif de son ancien employeur, Telesur, et un don pour Mati fu Tego.
« Dans presque 90 % des cas, la victime est une jeune fille. Le plus important pour le déroulement d’une thérapie est de ne pas condamner la victime. C’est déjà arrivé, on ne peut plus revenir en arrière. On doit au contraire aménager un espace pour que la victime puisse vivre avec ça. J’implique également les parents, surtout la mère. Elle est généralement aussi bouleversée que son enfant, et a souvent des réactions aussi fortes à traiter. Compte tenu de ce qui est arrivé, elle doit aussi recevoir une aide. Il est par conséquent crucial que les parents ne rejettent pas leurs enfant parce qu’ils l’ont vu dans un film pédopornographique. Il faut prévenir cela car les conséquences sont une spirale vicieuse qui peut avoir des conséquences grave, pouvant mener jusqu’au suicide.
L’adolescence
Mais comment se fait-il que toujours plus de films pédo-pornographiques continuent d’apparaître ? Nous posons la question au neuro-psychologue Sila Kisoensingh, qui s’occupe tous les jours des jeunes ayant des problèmes de comportements ou d’apprentissage. Elle pousse un profond soupir.
« Je ne veux pas sombrer dans le moralisme, mais je vois dans le phénomène des nombreux jeunes qui apparaissent dans des films pédo-pornographiques un symptôme évident d’une perte de repères de notre société. Je suis très préoccupée de notre omerta autour de cette décadence qui nous mène à un vivre ensemble anarchique. »
« Que les normes sont en train de disparaître, on le voit partout, dans plusieurs domaines. Il suffit de regarder la politique. Avant la corruption était considérée comme un délit. Maintenant, des coffres entiers d’argent sont envoyés pour acheter des gens. La norme est corrompue au sommet du pays et ce comportement s’infiltre dans les autres étages du vivre-ensemble. Si quelqu’un grandit dans une société où il est de moins en moins question de valeurs et de repères, où les limites disparaissent de plus en plus, les chances que les jeunes développent plus tard des comportements dangereux augmentent. Et ceci est également valable dans le champs de la sexualité. »
« La puberté est une phase cruciale dans le développement de tout un chacun. Ce n’est pas seulement une période où des changements hormonaux ont lieu, c’est aussi un moment où les limites mentales sont définies. Si un adolescent voit que des films pornographiques partagés à toute vitesse via des réseaux sociaux, alors toute norme valable s’évapore. On peut alors considérer que chaque film porno pousse à repousser les limites. C’est tout comme le dit le proverbe : quand un mouton saute du barrage – dans l’eau - , tout les autres suivent. Quand un jeune remarque qu’un autre de son âge a tourné un film, alors il peut vite penser qu’il peut avoir un comportement sexuel anormal sans s’étonner que d’autre personnes regardent ce genre de vidéo. L’influence que chaque film porno individuel a sur les comportement de nos jeunes est énorme.
On remarque déjà que nos normes sociales sont amoindries. Je fais référence aux jeunes qui se demandent littéralement quel est le problème actuel avec la politique. Dans le cas des rappeurs néerlandais également, nos jeunes ne voient pas non plus ce qui est grave. Parce que ce n’était pas un viol. La fille doit sans doute avoir voulu ça. Qui prétend cela perd de vue que la diffusion de film pédo-pornographique n’est pas moins qu’une atteinte à l’image de soi-même. Alors que nous avons besoin de personnes ayant une image positive et respectueuse d’elle même comme base d’un vivre ensemble harmonieux. Par ailleurs, la diffusion de film pornographique est actuellement complètement illégale au Suriname et ceci est un fait passible.
Leçon de biologie
Cairo est entièrement d’accord. « Quand une personne de 17 ans a des relations explicitement et mutuellement consenties avec une autre de 15 ans, on peut encore discuter. Mais quand tout est filmé et les images sont diffusées sans un mot, alors il n’y a plus de discussion possible. Pour moi, il s’agit toujours dans ce cas d’un abus. J’entends tellement souvent des gens prétendre que ce n’est pas si grave quand un film porno apparaît avec un enfant de 15 ans , puisqu’il n’y a pas eu de question de contrainte ou de viol. L’enfant l’a voulu lui -même disent-ils. Un enfant ne peut légalement pas être d’accord. Si c’était le cas, nos jeunes ne seraient plus protégés. En plus, il y a souvent des raisons pour laquelle la personne donne son accord pour être filmé. J’entends souvent dans ma pratique des jeunes filles raconter qu’il y avait une forte pression d’un groupe, ou bien qu’elles ont reçu des cadeaux comme des téléphones ou des cartes de téléphones. Les jeunes issus de milieux fragiles sont extrêmement manipulables et faibles. »
Les deux experts sont intimement d’accords: il n’est pas seulement important que les victimes soient accompagnées mais qu’autant d’attention doit être accordée à la prévention. Nous devons aussi rapidement que possible donner des explications valables pas seulement à l’école mais également dans les quartiers. Il faut expliquer aux enfants comment ils peuvent utiliser leur portable et les réseaux sociaux de manière responsable. Les jeunes peuvent évidement être actifs sur Facebook ou Instagram. Beaucoup d’aspect d’internet sont positifs, ne mettons pas tout dans le même panier. D’un autre côté, les parents se doivent d’être plus conscients que tout ce que fait leur enfant se retrouve en ligne. Il n’y a rien d’anormal pour un parent à contrôler tout cela. Malheureusement, cela arrive trop peu souvent. C’est pourquoi la tâche de l’école est très importante. En classe, il faut pouvoir parler plus librement de sexualité et de pornographie.
Depuis la petite école, nous devons oser nommer les choses comme elles sont sans utiliser de tabous et d’euphémisme. Si nous y arrivons, nous aurons fait un singulier pas en avant. J’en suis convaincue. L’ignorance actuelle est beaucoup trop grande. Des jeunes filles se laissent filmer en ayant des relations alors qu’elles n’ont aucune idées des conséquences de tels enregistrements.
« Il manque évidement énormément d’informations sur l’énorme impact des réseaux sociaux. Il y a de très belles plate-forme, accessible, peu chère d’où vous pouvez envoyer un message au monde entier. Seulement, le problème est qu’une fois une chose sur la toile, il est la plupart du temps impossible de l’en retirer. Cela devrait être enseigné à l’école, trop peu d’attention y est consacrée. La leçon de biologie devrait pouvoir y gagner. Les étudiants apprennent sur les cellules, les spermatozoïdes et les menstruations d’un point de vue uniquement biologique, mais le côté psychologique de la sexualité et de l’intimité est mis de côté. C’est pourtant le cœur du problème :
Comment on est pas seulement respectueux avec soi-même mais aussi avec l’autre ? Une chose est sûre : une relation respectueuse avec une autre personne ne passe pas par la diffusion de film porno."
Pieter van Maele