Le dernier du genre, Les territoires conquis de l’islamisme, popularisé notamment par des médias du service public, consacre un chapitre entier à Aubervilliers, la ville dont je suis maire.
C’est peut-être l’empressement de publier avant les élections municipales qui a eu raison de la plus élémentaire rigueur. Dès la première phrase, l’auteur du chapitre, couvert par un pseudonyme, met en équivalence islam et islamisme. Puis on apprend successivement qu’il y a à Aubervilliers des Musulmans qui désirent une mosquée (un scoop!) et que certains sont conservateurs au point d’avoir été hostiles au mariage pour tous. On imagine que certains livres et journaux se vendraient moins bien, s’ils « révélaient » que des catholiques fréquentent la messe le dimanche ou manifestent des réticences à l’égard de l’union de personnes de même sexe.
En vingt pages supposément dédiées à la complaisance coupable du « système politique local », seuls des hommes sont mis en scène. Est-ce la manifestation d’un sexisme de l’auteur, qui considère qu’une femme maire d’une ville aussi importante ne peut être que manipulée par des hommes ? Ou parce que mon engagement, communiste et féministe, en Algérie puis en France, cadre mal avec son parti pris ?
Déguisant ses règlements de compte en étude universitaire, l’auteur se place sous le patronage de Didier Daeninckx, l’écrivain de Meurtres pour mémoire sur le 17 octobre 1961, mais aussi l’homme qui prétendait dans une tribune du Monde avoir vu dans l’attitude et les vêtements des passants d’Aubervilliers « les signes avant-coureurs » des attentats de 2015.
Il y dénonce le spectre qui guette toute action municipale aux prises avec les demandes particulières de ses habitants : le clientélisme.
Je combats ce fléau depuis toujours , il sévit au delà des communes populaires, comme le montrent les micro-trottoirs navrants d’habitants de Levallois-Perret remerciant leur maire pour ses attentions.
Didier Daeninckx souligne à juste titre que le clientélisme a d’autant plus de chances d’être efficace, et donc de prospérer, que le nombre de votants est faible.
Selon lui, la faute en revient à l’abstention.
C’est oublier un engagement deux fois renié par ses amis politiques : l’extension du droit de vote aux étrangers pour les élections locales. Nous l’avons quant à nous toujours porté. S’il avait été mis en œuvre, il aurait permis d’inclure dans la citoyenneté de notre ville des milliers de personnes supplémentaires.
Chacun ses obsessions : la mienne c’est l’égalité.
La rhétorique des « territoires perdus » est un écran de fumée, qui obscurcit dans le débat public un fait primordial pour nos banlieues : de manière analogue à certaines zones rurales, nous subissons quotidiennement la promesse non tenue de d’égalité républicaine.
Peut-on tolérer que l’école la mieux dotée de Seine-Saint-Denis demeure moins bien lotie que l’école la moins bien dotée de Paris ? Que nos enfants perdent l’équivalent d’un an de scolarité en raison du non-remplacement des enseignants ? Que les structures de santé soient moins nombreuses et l’espérance de vie plus courte ? Que les délais du tribunal d’instance d’Aubervilliers soient six fois plus longs qu’à Paris ? Que nombre de maires de villes riches refusent impunément de construire leur quota légal de logements sociaux ?
Ce sont quelques exemples de la rupture de l’égalité républicaine.
Ce scandale, qui ajoute l’hypocrisie à la discrimination, semble pourtant moins vendeur que la stigmatisation des musulmans. Y répondre est pourtant une nécessité, et une priorité, si l’on entend établir, avec la justice, une société apaisée. Nous ne demandons pas la charité ; nous exigeons des services publics dotés des mêmes moyens qu’ailleurs.
C’est pourquoi, avec les municipalités de Stains, Saint-Denis, Bondy et L’Île-Saint-Denis, Aubervilliers a pris ses responsabilités : au quotidien, en essayant de pallier, à l’échelle de la collectivité, les défaillances des services publics nationaux ; mais aussi, en attaquant l’État devant la justice, en lui présentant la facture de ce qu’il n’a pas fait.
Pour que l’égalité perdue soit retrouvée, pour que ce mot qui orne le fronton de nos mairies ne reste pas une décoration, mais une promesse enfin accomplie.