Travailleurs et travailleuses en danger: le coronavirus tue, le capitalisme aussi

Les personnes qui sont tenues de continuer à travailler mettent au quotidien leur vie en danger. Nous exigeons, en tant que citoyen.ne.s, que la vie de ces personnes passe avant toute préoccupation lucrative. Nous demandons qu'un véritable pouvoir de décision leur soit accordé, et que la valeur de leur travail soit reconnue au-delà des seules périodes de crise.

« Nous sommes en guerre », assénait lundi 16 mars notre chef. Commençons par dire que cela est faux. Nous ne sommes pas en guerre, et la situation n’en est pas moins catastrophique. Pourquoi le terme de « pandémie » ne suffit-il pas ? Tout se passe comme si le pouvoir cherchait à compenser militairement l’impardonnable décision dont il est responsable : le manque cruel d’investissement dans le service public hospitalier. Mais on ne remplace pas les soins médicaux par des porte-hélicoptères. Maintenant, acceptons d’entrer dans le jeu métaphorique, et faisons comme s’il s’agissait d’un conflit armé. On sait qui, dans l'histoire de notre pays, a supporté́ l'effort de guerre. Riches et puissants ont bien souvent profité du massacre, tandis que paysans et ouvriers étaient décimés. « S'il faut donner son sang, allez donner le vôtre […] Monsieur le Président », chantait Boris Vian dans Le Déserteur.

Nous pourrions ajouter à propos de la métaphore que s’il y a bien une guerre, c’est celle que mènent les décideurs politiques et économiques pour maintenir l'ordre établi, quoi qu'il en coûte à ceux celles qui sont en bas de l'échelle sociale. Car la politique et l’économie sont une question de vie ou de mort, ce sont les façons dont les pouvoirs agencent les corps, choisissent de les valoriser, de les exclure ou de les mettre en danger. L’état d’urgence sanitaire est une continuation de cette politique meurtrière. Sa fin ultime n’est pas de protéger les vies, mais de sauver le statu quo économique et social. En effet, il semble qu’un des objectifs du gouvernement, ainsi que du Medef, soit de maintenir autant que possible l’activité économique française. Mais pourquoi maintenir cette activité ? On met des vies en danger ici et maintenant pour que ces mêmes vies ne soient pas menacées dans un avenir hypothétique par la faillite financière. Cela revient à risquer de faire mourir les gens de peur de les voir mourir. N’y aurait-il pas ici une volonté de protéger des fortunes et puissances privées ?

Oui, mais il faut bien que les travailleur.euse.s des « secteurs essentiels » aillent au casse-pipe, rétorquera-t-on. Tout d’abord, c’est quoi, un secteur économique « essentiel » ? On ne sait pas ce que les dirigeant.e.s entendent précisément par là – et ce manque de transparence, à notre goût, est fort peu démocratique. On ne peut s’appuyer que sur des suppositions relevant du bon sens : agro-alimentaire, énergie, transports, télécoms, propreté, etc. Il faut commencer par dire que de nombreuses entreprises fonctionnent qui ne sont certainement pas essentielles. Les conditions de travail chez Amazon, d’ordinaire affligeantes, sont sur le point de devenir létales. Le gouvernement exhorte le secteur du BTP à reprendre une activité[1] dont on peine à entrevoir l’urgence vitale à court terme. L’absence de liste précise est-elle un moyen pour le gouvernement de permettre à ces activités inessentielles d’avoir lieu ? Et dans ce cas, à qui profitent-elles ? Certainement pas au travailleur.euse.s sommé.e.s de s’exposer.

Que dire des activités dont le caractère essentiel ne fait aucun doute ? En premier lieu que cela fait bien longtemps qu’on n’avait pas entendu que le travail du personnel soignant est admirable et absolument nécessaire. Depuis plusieurs années, les grèves et manifestations du personnel hospitalier sont extrêmement nombreuses, et visibles, afin de demander des conditions de travail décentes - aussi bien pour sa propre survie que pour celle des malades. Le gouvernement, qui hier lui riait au nez, exige aujourd’hui rien de moins que sa vie. L’admiration qu’il prétend ressentir fait une belle jambe à ces personnes qui sont en première ligne. Elles préféreraient avoir accès au gel hydro-alcoolique et autres masques de protection. Et encore, on ne parle ici que du personnel soignant, alors que l'hôpital est aussi une armée d'agent.e.s d'entretien précaires, à qui la plupart du temps on ne fournit pas de protections - ce qui a occasionné une grève à l'hôpital de Nantes[2], suspendue de l'initiative des travailleur.euse.s il y a peu de temps. Dans ces différents métiers, les femmes sont surreprésentées – de manière générale, les inégalités routinières sont cruellement exacerbées (voici les chiffres de l’OFS pour 2018 : 98% de femmes chez les assistant.e.s médicales, 89% dans les services de nettoyage).

Il semble impératif, d’un point de vue rationnel, que les secteurs non-essentiels cessent toute activité. Cette décision cruciale a déjà été prise par l'Italie le 21 mars et par l'Espagne le 29 mars. Mais pour que les autoentrepreneurs – nous pensons en premier lieu aux travailleur.euse.s des plateformes VTC (Uber et consorts) ou de livreurs à vélo – puissent arrêter de travailler, il faudrait qu’ils bénéficient de protections sociales. Or, aucune indemnisation chômage n’existe pour ces personnes[3]. Pour ce qui est des secteurs dits essentiels, qui devraient autant que possible être restreints, la moindre des choses serait d’assurer une protection sanitaire maximale qui est encore loin d’être atteinte. Mais cette protection, en réalité, suppose des actions bien plus profondes qu’un simple apport de matériel. Pouvoir se soucier de sa santé, c’est un privilège. Cela passe après le souci de savoir comment il sera possible de boucler la fin du mois. Pour les travailleur.euse.s de première ligne les plus fragiles économiquement, il faut de l’argent. Non seulement pour qu’ils et elles puissent protéger leur santé, mais aussi parce que leur engagement doit provoquer autre chose qu’une reconnaissance purement verbale. Cela implique de réduire d'une manière considérable les inégalités économiques. Comment financera-t-on ces dédommagements ?

« L’État paiera ». Dans son discours du 16 mars, le président de la République a annoncé que 300 milliards d'euros seraient mis à disposition des entreprises pour garantir leurs prêts. Le ministre de l’Économie a également annoncé un plan d'aide aux sociétés de 45 milliards d'euros. Il conviendra de veiller à ce que ce soient les travailleur.euse.s qui en bénéficient, de manière directe et par la préservation de leurs emplois. Mais surtout, nous sommes en droit de réclamer une absolue transparence sur la manière dont l’État compte financer ces investissements. Le gouvernement aime à parler de guerre, et effectivement les travailleur.euse.s de toutes les lignes mettent leur vie en danger. Mais il ne faut pas que l'Etat oublie qu'historiquement les guerres du XXème siècle ont été financées par une fiscalité très progressive, qui a impliqué une réduction massive des inégalités. Rappelons-nous que l’impôt progressif sur le revenu à été mis en place justement en 1914[4], avec un taux d’imposition sur la plus haute tranche de 2 %, qui atteindra 72 % en 1925 (il est aujourd’hui de 45%).

Deux options se dessinent : soit l’État s'endette massivement – il a déjà emprunté 6 milliards d'euros sur la seule journée du 18 mars[5] – et une fois la crise passée, les plus vulnérables subiront des politiques d'austérité draconiennes, qui n'enrichiront que les quelques favorisés qui seront parvenus à acheter à bon taux des obligations d’État françaises ; soit ces favorisés paieront, et l’État met dès aujourd'hui en place une fiscalité juste, en augmentant drastiquement les plus hautes tranches d'imposition sur les héritages, sur le revenu, et surtout en rétablissant immédiatement l’impôt sur les hauts capitaux, ou ISF. Nous sommes d'ailleurs consternés et préoccupés que l'annonce n'en n'ait pas été faite immédiatement après celle des 300 milliards.

Enfin, il faut que la position dans la hiérarchie sociale des personnes vulnérables qui s’exposent soit réévaluée, non seulement économiquement mais aussi en termes de pouvoir de décision. Travailleurs et travailleuses ne peuvent être sommé.e.s de sacrifier leur vie pour la communauté. Ces personnes doivent pouvoir en cas de catastrophe en faire eux-mêmes le choix, et cela suppose qu’elles aient autant de pouvoir que tout un chacun sur l’institution dans laquelle elles travaillent. Voilà pourquoi il faut une démocratie au travail, aussi bien dans le privé que dans le public. Entendons-nous bien. Que personne ne soit tenté de répondre que, tout de même, pour avoir des responsabilités il faut avoir un gros diplôme. Non, si on demande à quelqu’un de sacrifier sa vie, la moindre des choses est de lui donner voix au chapitre. L’ordre ne peut venir d’en haut. Ce n’est pas avec des porte-hélicoptères qu’on pourra combattre les pandémies et autres catastrophes naturelles et écologiques à venir, mais avec des mesures fiscales justes et courageuses, une sécurité sociale et une démocratie au travail.

 

Des membres du comité de mobilisation formé à l’ENS de Paris lors de la lutte contre la réforme des retraites et la loi de programmation pluriannuelle de la recherche.

 

[1] Le Parisien, « Coronavirus et reprise des chantiers : le patron du BTP répond au gouvernement », Aurélie Lebelle, publié le 20/03/3030, http://www.leparisien.fr/economie/coronavirus-et-reprise-des-chantiers-le-patron-du-btp-repond-au-gouvernement-20-03-2020-8284767.php

[2] Ouest-France, « Loire-Atlantique. La grève aux urgences du CHU de Nantes prend fin aujourd’hui », Presse Océan, publié le 09/12/2019, https://www.ouest-france.fr/pays-de-la-loire/nantes-44000/loire-atlantique-la-greve-aux-urgences-du-chu-de-nantes-prend-fin-aujourd-hui-2aafb120-1a58-11ea-857f-8e148c88ac6d

[3] Politis, « Dominique Méda, ‘Nous savons aujourd’hui quels sont les métiers vraiment essentiels’ », Victor Le Boisselier, publié le 25 Mars 2020, https://www.politis.fr/articles/2020/03/dominique-meda-nous-savons-aujourdhui-quels-sont-les-metiers-vraiment-essentiels-41567/

[4] Thomas Piketty, Capital et idéologie, éd. du Seuil, 2019, Paris, p.592, http://piketty.pse.ens.fr/files/ideologie/pdf/G10.11.pdf

[5] France Info, « Le décryptage éco. Où la France trouve-t-elle ces milliards dépensés pour faire face à la crise du coronavirus ? », Fanny Guinochet, publié le 23/03/2020, https://www.francetvinfo.fr/sante/maladie/coronavirus/le-decryptage-eco-ou-la-france-trouve-t-elle-ces-milliards-depenses-pour-faire-face-a-la-crise-du-coronavirus_3858399.html

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