COLÈRE (en réponse au projet "Outrage & Rébellion")

Le8 Juillet 2009,à Montreuil, la police, armée de flashball, tire, à hauteur devisage, sur un groupe de manifestants rassemblés devant la Clinique,squat expulsé le matin même. Cinq camarades sont touchés. Suite àcela Nicole Brenez lance un appel (d'offres)à des cinéastes.

Le8 Juillet 2009,à Montreuil, la police, armée de flashball, tire, à hauteur devisage, sur un groupe de manifestants rassemblés devant la Clinique,squat expulsé le matin même. Cinq camarades sont touchés. Suite àcela Nicole Brenez lance un appel (d'offres)à des cinéastes. Beaucoup parmi ceux qui figurent dans son carnetd'adresses y ont répondu mais personne, absolument personne, n'acherché à nouer contact avec ceux à qui ces films sont adresséset censés rendre hommage. Histoire, par exemple, de se présenter,de faire connaissance, de se documenter.

 

Lecahier des charges de cet appel ressemblait à : « Unjeune cinéaste, Joachim Gatti, perd un œil à cause d'un tir deflashballà Montreuil ; à vos machines, il faut répondre par les moyensdu cinéma ».C'est à cette injonction qu'ont répondu les auteurs de cesfilms. Or déjà l'énoncé de la commande était partiellementvrai. Les flics ne visaient pas un cinéaste, mais tous ceux quiétaient rassemblés devant la Cliniquece soir-là. Et, au delà, ils ont tiré sur les expérimentationspolitiques qui s'y menaient depuis des mois : occuper des maisonsvides, lutter contre les arrestations de sans-papiers, tenir unepermanence sociale, occuper des pôle-emploi et des CAF, organiserdes concerts, faire un ciné-club et un magasin gratuit, une radio derue les jours de marché, une cantine collective, écrire un journalmural chaque semaine, tisser des liens avec d'autres collectifs àParis et dans d'autres villes...

 

Lorsquenous avons reçu la première moisson de films du projet « Outrage& Rébellion », nous nous sommes réunis dans une maisonoccupée à Montreuil pour les regarder. Beaucoup furent agités dansla nuit par ces quasi-horreurs.

 

Peude cinéastes ont cherché à prendre position depuisl'événement. Quand on regarde ces films, ce qui apparaît aupremier plan, ce sont les réalisateurs, leurs noms, leurs tics,leurs problèmes, leur stylistique, leurs compagnons, leursappartements, leurs lubies, leurs banques d'images, leurs disques,leurs livres préférés et finalement leurs Curriculum Vitae enligne sur Médiapart. Le sentiment qu'ici, on se donne à voir plusque l'on ne donne à voir.

 

L'accumulationfait sens et l'absence absolue de réflexion commune aussi. Cesfilms finissent par produire une réponse collective paradoxale :ce qui fait « collectif », c'est l'effet collection,l'effet expositionconduite par une commissaire.Ces objets mis bout à bout donnent à voir les dispositionsstylistiques que nous sommes invités à choisir sur le grand marchédes tendances culturelles.

 

Icipoint de surprises, ces gestes cinématographiques s'inscrivent enrab sur l'événement et se distinguent soit par une plus valuenarcissique, soit par un surplus de jouissance, soit les deux. Laplupart de ces objets sont dédicacés à Joachim puis signés parles auteurs avec un copyright. Ainsi, le caractère tristement publicde ce qui s'est passé retourne, par le cinéma, dans la sphère dudroit des usages et de la propriété. C'est aussi de pornographiequ'il s'agit : de l'exhibition de la toute puissance de lapolice - « Mondieu, toute cette police costumée quand même, quelle horreur... »- à la turgescence ridicule d'un Georges Bataille lue par unejeune fille en fleur, le pas a été franchi ; honte sur eux.

 

Cequi spécifie ces réponses, c'est qu'elles ne se tiennent mêmepas à la hauteur d'un compte rendu de paparazzi. Nous pourrionsnous en réjouir, mais non. Chaque film présenté nous vend unesalade vaguement formelle, vaguement politique, vaguement révoltée,plutôt compassionnelle, jusqu'au document interminable sur lesdifficultés de travail de la police racontées par un syndicat degauche. La figure principale, récurrente jusqu'à la nausée, estla puissance de la police. Au fil des films la vacuité de sadétestation s'impose. Ce qui est sûr, c'est que le mondesensible qui s'exprime dans ces travaux n'est pas le nôtre. Pastout à fait. Cela ne serait pas un problème si ces films pouvaientnous aider à penser. En réalité, ils ne font que nous rabattre surles mêmes pauvres visions du réel qui déjà nous étouffaient etcontre lesquelles nous essayons de lutter.

 

Queles choses soient claires : chacun est libre de répondre avecles outils qu'il se donne aux sirènes qu'il entend. Le problèmec'est que tout cette « matière filmique », montée etaccumulée, va à l'encontre de ce qui se cherche à Montreuil etailleurs, jusqu'à le rendre absent.

 

Depuisquelques années, le capitalisme s'est fait remarquer par unedisposition à coudre deux affects considérés jadis commeinconciliables : l'opportunisme et la sincérité. Ces travauxsont une des monstrations possiblesde cet état de faits. Ils nous attristent et nous révoltent aussipour cette raison.

 

Des spectateurs non réconciliés

(ceux à qui ces films rendent hommage)

 

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