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Billet de blog 11 avr. 2020

Expulsion de la Zad de la Dune: des occupant·es racontent

Le 8 avril au soir, la zad de Brétignolles-sur-Mer a été évacuée par la gendarmerie. Très rapidement, des photos impressionnantes, montrant les cabanes en feu ont tourné sur les réseaux sociaux. Pour éclaircir le contexte de cette expulsion, Désobéissance écolo Paris a échangé avec des opposant·es au projet, qui relatent ici les événements.

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Montage zad de la dune, cabane en feu pendant l'expulsion du 8/04/2020 © (c) VinDiesel Photographie

    - Pouvez-vous faire un rappel de l'historique de la zad et des personnes sur place ?

Nous venons d'un peu partout, en grande majorité de France. Certain·es d'entre nous ont déjà eu d'autres expériences de luttes sur d'autres ZAD, occupations, manifs,  bref, d'autres expériences d'auto-organisation.

Il y a beaucoup de passages en terme de soutiens, de militant·es, d'anarchotouristes. La particularité de la Zad de la dune est d'avoir su concentrer, au moins durant les premiers temps, la participation active d'habitant·es de Brétignolles et des alentours, y compris sur le long terme. Il y avait différents niveaux d'investissement : du soutien matériel, à la vie sur zone. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle les belles structures - comme "le phare" portant nos drapeaux LGBT, Anarchiste, Anti-fasciste - ont pu être construites si rapidement.

 - Quel est le projet contre lequel elle s'est constituée?

Le projet qui nous est imposé est la construction d'un port de plaisance. Une marina de 900 places, réservée, naturellement, à une élite locale et vacancière. Le projet implique l'artificialisation de 80ha. La zone géographique impactée par le projet est constituée d'un cordon de dunes, de la zone humide du Marais Girard, de l'estran de l'anse du repos et de la carrière du Brethomé. Ce projet comprendra notamment un bassin creusé à 15 mètres de profondeur, à un niveau inférieur à celui de la nappe phréatique. Cette dernière est donc condamnée à être siphonnée et ses veines d'eau souterraines seront infiltrées par l'eau de mer. L’impact sur l’écosystème sera majeur.

Afin de faire entrer la mer dans les terres, ce projet demandera aussi un éventrement de 150m de large et d'environ 600m de long vers les terres d'une dune classée ZNIEFF II (1), ce qui détruira une zone humide de 14 hectares. Le projet promet également d'être très coûteux à entretenir pour la commune. Le lieu est une simple côte face à l'océan. Il n'a pas de "chasse d'eau" - un cour d'eau permettant l'évacuation naturelle des sédiments - ni de baie naturelle, qui pourraient réduire l'impact de la houle sur les structures. Le dragage [qui consiste à retirer l'accumulation de sable pour que le port ne s'ensable pas, NDLR] de la rade sera donc payé par la collectivité.

Les travaux nécessaires pour la construction inquiètent aussi. Ils prévoient le dynamitage de deux bancs de roche primaires situés devant la dune de la Normandelière pour créer un chenal. Les débris de roches pourraient se répandre jusqu'à 600 mètres à la ronde. On estime à  plus de 2 millions de mètres cubes de déblais répartis sur la zone. Le dynamitage risque aussi de provoquer des vibrations qui pourront fissurer les maisons jusqu'à 6km autour. C'est en partie la raison pour laquelle le creusement de la carrière de Brethomé avait été arrêté il y a quelques années, et qu'elle s'est remplie de 340 000 m3 d'eau. Cette retenue pourrait devenir primordiale dans les années qui viennent pour garantir l'irrigation des cultures alors que le climat s'assèche. Dans le projet, La carrière serait vidée puis comblée par une partie des déchets de construction. C'est un non-sens absolu. En compensation le projet s'accompagne d'annonces de création d'emplois, mais avec moins d'une dizaine de personnes nécessaires au fonctionnement d'un port, cela parait un peu dérisoire.

L'occupation des terrains a commencé après une manifestation contre le projet de port de plaisance de 2500  personne le 6 octobre 2019. Nous nous sommes installé·es sur une parcelle de 2600 m2 appartenant à des habitant·es opposé·es au port, où les premières cabanes ont été construites. Iels ont subis de nombreuses pressions des partisans du projet : menaces, amendes, tags sur leur maison et tracts diffamatoires anonymes déposés dans les boites aux lettres.

Peu après, des bâtiments d'une colonie de vacance abandonnée, ADAPEI 77, ont été investis depuis début novembre, permettant d'accueillir plus de monde. Ensuite, les bâtiments de la ferme de la Normandelière (qui étaient le QG des pro-ports) ont étés investis début  décembre ; puis une autre colonie de vacance abandonnée, appartenant à France Télécom, au nouvel an. Cette dernière a été expulsée, détruite, et entièrement rasée par la mairie le 22 janvier. Déjà à ce moment là, le dispositif policier laissait penser à une expulsion totale de la zone : plus de 150 gendarmes mobiles, l'hélico, le drone... La pression policière était déjà très forte.

    - Quelle était la situation du projet dans les derniers mois? Le projet est-il plutôt accepté ou refusé localement?

Le positionnement de la population est difficile à juger. Le maire sortant, qui chapeaute le projet, a été élu au 1er tour, après avoir largement fait campagne sur le sujet de la Zad. Après, l'élection n'est pas forcément représentative de l'adhésion sur place, notamment du fait du vote des personnes ayant leur résidence secondaires sur la commune. Ça représente autour de 1200 électeur·ices, ce qui est beaucoup sur une commune de 4600 habitant·es. Iels habitent souvent très loin, et la liste d'opposition n’a pas eu accès à leurs coordonnées, et donc n'a pas réellement pu faire campagne auprès d'elleux. Mais  même avec la victoire du maire sortant aux élections municipales, pour le moment rien n'est joué, car le projet est porté par la communauté de communes, qui devront sans doute revoter. Concernant le port, le maire devait présenter les appels d’offre fin mars, mais nous n’avons pas eu de nouvelles. Il y a environ une soixantaine de recours déposés en tribunal par différentes associations. Ceux-ci doivent tous être étudiés avant un quelconque début de travaux, ce qui les repousse de quelques années.

    -Comment cette situation a-t-elle évolué avec l'instauration du confinement?

    Le confinement a pas mal changé l'ambiance de la zad. Avec la limitation des déplacements, un groupe d'occupant·es un peu plus fixe s'est constitué. Des projet de construction on repris, un potager aussi, et nous avons terminé de déplacer les cabanes du premier terrain où nous étions.  Concernant le rapport avec les locaux, rien n'a vraiment changé. Mais à cause du confinement, on avait moins de soutiens qui passaient...

    -Qu'est ce qui a déclenché l'évacuation d'après vous? Comment s'est-elle passée?

 La mairie avait déjà élaboré un plan pour nous évacuer, mais ça aurait été à la fin du confinement. Ils avaient déjà réunis tous les contacts des bénévoles qui sont venus foutre le feu aux cabanes et ont démantelé la ZAD, comme on l'a appris sur le bog de veille normandelière (2).

Selon la colonelle Véronique Sandahl, il n'y aurait pas eu "d'évacuation planifiée"(3). Pourtant le nombre de gendarmes sur les lieux (200), l'hélicoptère, les drones, la quantité d'agents pour vérifier les identités au poste, la stratégie de répartir dans tous les commissariats de Vendée les interpellé·es et de les laisser dehors en pleine nuit, parfois à 2 heures de voiture de la zad, la prolongation en garde à vue d'une partie d'entre elleux, tout cela laisse franchement douter de la bonne foi de la préfecture et de la colonelle.

     Ils ont juste profité de ce contrôle d'identité général (demandé par le Préfet de Vendée) pour intervenir et nous expulser. La gendarmerie est rentrée sur le terrain pour motif d'enquête judiciaire, ils ont nassé les zadien·nes dans les champs et les ont embarqué·es dans différents postes sur toute la Vendée, laissant libre court à la mairie pour commettre ses enfantillages.

    - Dans l'article de Reporterre (3) sur l'évacuation, Jean-Baptiste Durand, président de La Vigie, association historiquement opposée au projet de port décrit: « les gendarmes sont repartis vers 20h, il commençait à faire nuit. Puis sont arrivés les engins de la commune, les services techniques, le maire, un adjoint, et quelques dizaines de personnes venues aider à faire le ménage. Chaque cabane a été incendiée". Le communiqué de la Zad de la Dune mentionne également que des camions aménagés ont été vandalisés à coup de pied de biche. Quels étaient les rapports entre locaux et zadistes avant l'incident de mercredi matin ?  

C'est compliqué d'y répondre. Il n'y a pas les locaux d'un coté et les zadistes de l'autre. En revanche, certains locaux opposés à la zad ont usé de procédés d'une lâcheté presque risible : distribution dans les boites aux lettres de tracts diffamatoires exposant des photos et des informations personnelles d'opposant·es au projet de port, caillassage des camions aménagés appartenant aux zadien·nes en pleine nuit, tags sur des voitures d'occupant·es garées devant la zone, tags "oui au port" sur les maisons des opposant·es, SUV de bourgeois du coin chargeant sur le bord de la route avant de dévier au dernier moment... C'est en partie la raison pour laquelle nous avions installé des chicanes sur la route. Plusieurs fois nos chiens ont été percutés, heureusement lentement, par des voitures.

    Ce qui est inquiétant, C'est de voir l'augmentation du recours à des milices locales de la part des autorités pour détruire, violenter les résistances sur les zones. Je pense aux préfectures travaillant sur la participation des chasseurs locaux pour seconder le travail de la police (4) ou encore à l'implantation de ZAP la vague en juin ou juillet dernier (5) qui avait tourné à l'affrontement  avec des habitant·es et des fachos sous le regard bienveillant des forces de police.

Cela nous a fait penser au livre L'époque est-elle fasciste ? des copaines de la Zad de Sivens opposé·es à un projet de barrage dans le Tarn, abandonné en 2015. Là-bas, des agriculteurs ayant intérêt au projet s'étaient constitués en milices pro-barrage et harcelaient les zadistes sur place. Le fait que des civils aident probablement à mettre le feu aux cabanes et applaudissent les flics, fait pas mal écho à cette situation. 

   -Comment envisagez-vous la suite de la lutte dans ce contexte? Qu'est-il possible de faire pour vous aider ?

  Comme nous sommes en temps de confinement, et que les autorités ne nous ont pas octroyées les mêmes moyens qu'à ceux qui ont brûlé nos cabanes, harceler la mairie de Brétignolles par mail et téléphone pour avoir des réponses à notre communiqué (6) serait plaisant. Pour le moment. Il est évident que la mairie, particulièrement le maire Christophe Chabot, doit rendre des comptes, entre autre sur le procédé de destruction de la Zad. 

  Non seulement a-t-il appelé à un regroupement en plein confinement, mais ils ont aussi brûlé les cabanes et sûrement certains objets personnels des occupant·es. Tout cela ne peut pas s'arrêter là, juridiquement parlant.

Une dernière chose tant qu'on est dans les évidences. Il y aura une réponse générale de la population, dès la levée du confinement. Une réponse aux injustices et ordonnances passées par le pouvoir, qui profite du choc épidémique pour se rendre encore plus inhumain.

Après le Confinement, A las Barricadas !

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1. Zone naturelle d'intérêt écologique floristique et faunistique, accueillant une diversité remarquable d'espèces endémiques

2. https://veillenormandeliere.blogspot.com/2020/04/normandeliere-et-destruction-de-la-zad.html?spref=fb&fbclid=IwAR3I_F53_LTfHHAV-yTAM2HOM1wwHfGUyBL_0hDYA2fLkKOSjNaBmFCZqYU

3. . https://reporterre.net/Evacuation-de-la-Zad-de-Bretignolles-sur-Mer-les-autorites-n-ont-pas-respecte-le "Les Sables- Vendée Journal écrit que « l’opération de gendarmerie qui a été menée ne serait pas une évacuation planifiée », mais une procédure de « vérification d’identité » dans le cadre de la procédure ouverte à la suite de l’altercation entre l’homme et les automobilistes, citant le colonel Véronique Sandahl, commandant du groupement de gendarmerie de Vendée"

4.  https://www.bfmtv.com/sante/requisition-des-chasseurs-pour-faire-respecter-le-confinement-la-prefecture-de-seine-et-marne-retropedale-1891986.html 

5. La Zone à protéger (Zap) est une lutte contre le projet d'implantation d'un parc de loisir sur des terres agricoles à Saint-Père-en-Retz (44) ; pour plus d'infos sur cette lutte, voir https://reporterre.net/En-Loire-Atlantique-l-opposition-monte-contre-le-betonnage-de-terres-par-un-surf-park?fbclid=IwAR0GxP4B5S_OCIIbQgK7GTOjWagsgPf9aI1877BBiGJvD9CGHrPiY7LS9pU

6. Le communiqué post-expulsion de la Zad de la Dune: https://www.facebook.com/ZadBordDeMer/photos/a.127137608723589/213592420078107/?type=1&theater

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