Nous ne renoncerons à rien

Devant la catastrophe écologique, de plus en plus d’écologistes de salon appellent à renoncer : renoncer à prendre l’avion, renoncer à la viande, etc. Cette écologie du renoncement ressemble un peu trop à de la résignation. Au fond, on ne renonce qu’à ce qu’on aime ; mais aime-t-on vraiment ce monde et le « mode de vie » qu’il nous impose ?

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Les nouveaux saints

« Regarde, moi aussi je suis écolo, je ré-utilise le dos de mes enveloppes pour faire ma liste des courses ». De telles remarques parsèment le quotidien de ceux qui se revendiquent écolos. Parmi eux, Dyril Cion, ne manquera pas de répondre : « c’est bien Mamie, mais moi je ne prends plus l’avion ! J’ai même abandonné le tournage de mon prochain documentaire, car je ne peux pas me rendre en Amérique du Sud à la nage ».

Alors que l’écologie politique prend racine dans des formes de luttes collectives et anti-autoritaires (anti-nucléaire, anti-OGM, anti-militarisme, etc.), le libéralisme tend à recadrer l’écologie « derrière une morale convenue et consensuelle » (1) s’adressant à des individus coupés de toute dimension collective. Ainsi, pour nos contemporains, l’écologie ne semble être qu’un ensemble d’éco-gestes, allant de la douche courte à l’extinction des lumières de sa cuisine lorsqu’on la quitte, d’éco-consommations et d’éco-renoncements à l’avion et à la viande. Abstention, privation, renoncement, diminution : cette logique fait peser le poids du dérèglement climatique sur les individus et les cantonne à leur rôle économique de consommateur « responsable » de ses « choix ». Le capitalisme, en établissant une double contrainte qui formule d’un côté, une injonction à ne plus polluer, de l’autre, la nécessité de maintenir des structures sociales et politiques qui détruisent la planète, enferme les individus dans une voie que l’on propose de nommer : écologie du renoncement.  

La question du renoncement a toujours été présente dans le mouvement écologiste, du fait d’une forte composante religieuse depuis ses origines au XIXe siècle (conservation d’une wilderness fixiste) jusqu’à sa constitution en mouvement après la vague de 68. S’il y a un siècle encore, les chrétiens de tous poils faisaient le dimanche des concours de sainteté, les écologistes d’aujourd’hui font des concours d’empreinte carbone. En ces temps de sécularisation, on peut toujours acheter des indulgences sous la forme de compensation carbone ; on se repent de ses péchés écologiques auprès de ses proches ou dans la presse ; on raconte sa conversion à la lecture des saintes écritures du GIEC ou de Pablo Servigne ; et chacun est incité à faire sa bonne action du jour. Ceux qui peuvent se targuer d’une telle pureté sont évidemment ceux qui ne sont pas déjà privés par la pauvreté et l’exploitation : on ne peut renoncer qu’à ce qu’on possède déjà.

Aujourd’hui, le capitalisme s’accommode très bien de ces discours et se les approprie. A la fierté d’apercevoir son reflet auréolé dans le miroir, s’ajoute la satisfaction de faire plus et mieux qu’autrui, qui s’exprime dans la culpabilisation du pécheur. Celui qui aura la gourde la plus durable se verra octroyer le droit d’humilier et de dénoncer ceux qui continuent inconsciemment de boire de l’eau dans des bouteilles en plastique. Cette compétition entre les éco-consommateurs est alimentée par les éco-entreprises qui, à coup d’éco-marketing, vendent toujours plus d’éco-produits. La rivalité encouragée par le marché, transforme chacun en un petit surveillant mesquin de sa consommation et de celle des autres. Et pendant que nous ne sommes pas en train de réfléchir à la façon de changer le monde, le capitalisme, lui, prospère sur cette éco-vigilance qui garantit son bon fonctionnement.  

Certains poussent le zèle jusqu’à comparer le touriste voyageant en avion à un faiseur de guerre : « Vaut-il mieux renoncer à un week-end Paris-New York en EasyJet, ou au maintien de la paix dans de grandes zones du globe, où famines, sécheresses et conflits sur les ressources provoqueront guerres et déplacements de la population ? » (2). Nous portons la responsabilité des morts du monde entier dans chaque steak, trajet aérien et nouvelle paire de baskets consommés.

Pire encore sont ceux qui, justifiant leur inaction par un manque de « pouvoir d’achat », continuent d’utiliser leur voiture diesel chaque jour pour quitter leur logement périurbain, véritable passoire énergétique, et enfiler leur bleu de travail dans une usine responsable de la déforestation amazonienne. Le martèlement du slogan « fin du monde, fin du mois, même combat » lors des marches pour le climat ne fera pas oublier que la culpabilisation vise d’autant plus violemment ceux qui n’ont pas le luxe de pouvoir renoncer. De quelle liberté fantôme, collective ou individuelle jouissons-nous quand nous sommes contraints, par la survie, à enrichir de plus riches que nous ? Qui sont-ils, eux qui pensent avoir le choix ?  

La société d’émission : renoncement et surveillance

Culpabilisation, compétition et exclusion des classes populaires sont autant de résultats de cette stratégie du renoncement qui rendent inconcevable toute révolte collective contre les structures politiques et économiques. L’écologie des « éco-gestes » part bien d’une anthropologie économique, dans laquelle les homo œconomicus s’additionnent sans s’associer. Elle oublie la vérité fondamentale d’un des plus vieux traités d’écologie – c’est-à-dire des rapports des hommes avec la nature qui le constitue : « le tout est plus que la somme de ses parties ».
Dans cette atomisation des comportements écolo, les ingénieurs et techniciens fournissent l’outil de mesure rationnel et indispensable : l’empreinte carbone. Chaque individu peut, dès lors, compter, mesurer, comparer les émissions de gaz à effet de serre dont il est « responsable » pour se rendre compte de son « impact », apprendre à le « manager » et l' »optimiser ».

Utiliser cet outil, c’est se rendre tributaire d’une logique comptable et technicienne : de même que les entreprises ont droit à des « quotas carbones », les « consom’acteurs », intériorisant la logique d’autocontrôle, adoptent déjà des mécanismes similaires. Avec un peu de chance, en s’inspirant du modèle du crédit social chinois, on en viendra à désigner des champions de l’écologie, qui bénéficieront de crédits bonus s’ils s’abstiennent de prendre l’avion (+ 50 points par an !) ou de manger de la viande (+5 points par mois).

L’idée récente d’une carte carbone personnelle, défendue surtout par des écologistes, qui devrait permettre « la comptabilisation des émissions individuelles » et fixer un « plafond d’émission indépassable », nous mène tout droit vers une surveillance généralisée extrêmement préoccupante. Chacun sera appelé à devenir le gestionnaire de sa vie polluante, sous le regard paternel et approbateur des États, des ONG et des grandes entreprises (3). Les causes lointaines et profondes du ravage de la planète seront oubliées.

En renonçant, à quoi renonce-t-on ?

Suffit-il à quelques individus héroïques de s’abstenir pour abolir le capitalisme, quand les émissions de CO2 ne font que croître d’année en année ? On n’a jamais vu un système économique et politique s’écrouler parce que des gens renonçaient ou se privaient : cette logique là n’a jamais servi qu’à maintenir de tels systèmes en temps de guerre ou de crise. Que peuvent quelques écolos qui arrêtent de prendre l’avion contre des investissements de plusieurs milliards dans les énergies fossiles, qui doivent être rentabilisés sous peine de crise économique mondiale ?

 L’écologie du renoncement est une écologie qui donne tout le pouvoir aux « sachants », et qui prône l’obéissance aveugle aux injonctions des scientifiques (Greta : « Nous n’avons pas l’éducation qu’il faut pour nous permettre de formuler des demandes, il faut laisser cela aux scientifiques ») (4). Sans passion, sans couleur et sans vie, l’écologie devient un outil de gestion gouvernemental, au nom d’une lutte globale pour « l’existence ». Une écologie à l’image du monde dans lequel nous vivons : monotone, fade et inintéressante. En cela, l’écologie du renoncement est avant tout le renoncement à une écologie spontanée, populaire, ancrée dans des lieux et des luttes, qui produit des attachements, des amitiés, des alternatives en chair et en os (ZAD, ronds points, Chiapas autonome au Mexique, etc.). 

La voie du renoncement, qui appelle de ses vœux de nouvelles mesures d’austérité et de sécurité, est médiatiquement considérée comme la stratégie écologique la plus respectable. Les groupes de copains, ex-consultants financiers en marketing digital à La Défense, qui se retirent à la campagne pour fuir l’effondrement de la société font la une des journaux mainstream et y sont considérés comme des radicaux. Or, si les médias applaudissent ces évadés urbains, c’est bien parce qu’ils ont décidé de changer de vie sans lutter – en somme : leur renoncement est total (5).  

Ne nions pas que des « choix de consommation » puissent faire partie d’une démarche écologique, mais remettons-les à leur juste place. Ces « choix » correspondent à des démarches personnelles qui n’ont pas comme objectif de faire société autrement et ne peuvent pas inverser à elles-seules les changements climatiques. Par contre, elles peuvent apporter un apaisement individuel non négligeable. Quand on quitte le renoncement dogmatique et stérile justifié par l’empreinte carbone, et que l’on cherche à prendre de l’indépendance vis-à-vis du modèle productif industriel, on s’offre la possibilité d’un quotidien en adéquation avec ses valeurs. On éloigne alors certaines dissonances cognitives parfois difficiles à vivre, mais surtout on s’ouvre une voie d’apprentissage : apprendre à vivre hors des structures économiques et sociales qui nous ont été imposées. C’est ensuite lors de luttes collectives que cet apprentissage peut produire de réelles alternatives. Les actions individuelles n’ont de poids que si elles s’associent avec une lutte générale.

Leur écologie et la nôtre

Renoncer à quelque chose, c’est au fond formuler un regret. On ne renonce qu’à ce qu’on aime ; sinon, ce n’est pas un renoncement. Nous n’aimons pas ce monde, ses trajets en avion, sa publicité, ses autoroutes, ses banques et sa police. Il ne nous vient donc nullement à l’esprit d’y renoncer : nous songeons simplement à le démanteler. Il est absurde de réduire le fait de « ne pas » prendre l’avion à un renoncement, quand cela peut aussi bien vouloir dire : refuser, bloquer, saboter, préférer d’autres manières de voyager. L’idée de renoncement est une opération sémantique sur l’éventail des modes d’action écologiques, qui en supprime la joie et la richesse, et qui transforme des défaites collectives en gloriole individuelle. Pour notre part, nous nous contenterons de dire que « renoncer » nous dégoûte et nous ennuie, et que cela ressemble un peu trop à de la résignation.

Tout est faux dans l’écologie du renoncement, à commencer par penser que le monde actuel nous offre du confort, quand il ne nous offre que des compensations. Ce n’est pas la pollution des eaux et nappes phréatiques dues aux traces d’antidépresseurs qu’on trouve dans les urines qui prouveront le contraire. Le renoncement suppose d’admettre la définition capitaliste du luxe, qui ne renvoie qu’au plaisir masochiste d’une sous-vie, molle et solitaire. L’écologie véritable doit au contraire promouvoir le luxe réel : celui du libre usage et du libre épanouissement de la vie. Qui n’a pas rêvé d’avoir le temps et le loisir de faire un vrai voyage en bateau, et pas sur ces prisons flottantes de croisière, mais sur des voiliers qui sont « des images de la joie » ? Qui n’a pas rêvé de suivre les migrations d’oiseaux – même un court moment –  en parapente ou en paramoteur ?

Le temps, le loisir, l’espace, la liberté sont des choses qui s’arrachent à la gestion capitaliste de nos vies. C’est pourquoi il nous faut d’un même mouvement gagner du terrain sur l’exploitation des humains et de la nature, et déployer d’autres façons de s’organiser, de s’entraider, d’habiter.

Aucun futur désirable ne sera bâti sur le « renoncement ». Il ne s’agit pas de s’abstenir, de se priver, mais d’avoir l’ambition suffisante pour vivre à la hauteur de nos désirs. De retrouver partout le goût et la nature des choses. Cela ne suppose rien de moins qu’une remise en question totale de la production du monde, qui inclut sa « politique », sa virtualité, son « confort » et son « renoncement ».

Il y a des dizaines de luttes territoriales à rejoindre, tout près de chez nous : rien qu’en Île-de-France, on peut compter Europacity, la lutte contre « CALCIA » dans le Vexin, la forêt de Romainville, et les quartiers qui vont être entièrement rasés pour les JO 2024. Il y a des réseaux de solidarité à consolider et à étendre, hors de l’économie capitaliste. Il y a des aéroports et des usines à bloquer, des bâtiments publics et des sièges sociaux à occuper, des grands meetings à saboter. Il y a des savoir-faire à diffuser, des expériences à transmettre, des liens à construire, entre les ZAD, les ronds-points, les squats, les lieux occupés et vivants, à l’échelle nationale et internationale. Il y a une grève à étendre à tous les aspects de notre vie.

Nous ne renoncerons à rien.

(1) Gaspard d’Allens, « La tyrannie de l’écologie culpabilisatrice », La culture du risque en question, Paris, La dispute, 2013

(2) Alternatiba, « Climat : l’heure de vérité » : https://blogs.mediapart.fr/alternatiba/blog/050619/climat-l-heure-de-verite

(3) Sandra Desmettre, « La carte carbone : une alternative à la taxe ? » : https://www.cairn.info/revue-regards-croises-sur-l-economie-2009-2-page-145.htm?contenu=article 

(4) « Greta Thunberg on the Climate Crisis, Schwarzenegger, and Schnitzel », émission radio pour ART19 (vers 19 minutes) : https://art19.com/shows/political-climate/episodes/42b19014-5480-4097-a3cb-3a8b68818002?fbclid=IwAR3p503rzJnwBaILJtNnHf1RJv6eUJFKMK5mhk1Td5nJPwYfJUI-eH_Ii4E ; et le retranscrit de l’émission radio sur Facebook : https://www.facebook.com/photo.php?fbid=10162180935655554&set=a.10150531826820554&type=3&theater

(5) Pauline De Deus, « Peut-on changer de vie sans lutter pour changer le monde ? » : https://reporterre.net/Peut-on-changer-de-vie-sans-lutter-pour-changer-le-monde

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