Covid-19: stratégies écologistes en temps de pandémie

L’Assemblée des Écologies en Lutte est un lieu de coordination théorique et stratégique pour écologistes et activistes visant à intervenir dans les luttes sociales, présentes et à venir. Son but est de politiser l’écologie et d’écologiser la politique. Nous vous partageons leur texte dressant des axes stratégiques d'intervention en temps de pandémie.

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L’Assemblée des Écologies en Lutte est un lieu de coordination théorique et stratégique pour écologistes et activistes visant à intervenir dans les luttes sociales, présentes et à venir. Son but est de politiser l’écologie et d’écologiser la politique. Suivez sa Page Facebook.

La crise sanitaire provoquée par l’intrusion du Covid-19 dans l’écosystème mondial impose aux écologistes de repenser leur stratégie. Si l’origine du virus est liée à une zoonose, c’est-à-dire à la transmission d’un agent pathogène entre des animaux et des humains, les causes et les effets de la pandémie sont avant tout sociaux. 

Le SARS-CoV-2 est très proche d’un virus détecté chez une chauve-souris. Plusieurs publications scientifiques font l’hypothèse qu’un petit mammifère du sud de la Chine, le pangolin, pourrait être impliqué comme hôte intermédiaire entre la chauve-souris et l’humain. Quoiqu’il en soit, la multiplication des maladies infectieuses transmises par les animaux (SARS-CoV en 2003, MERS-CoV depuis 2012 ; SARS-CoV-2 en 2020 ?) témoigne d’une tendance de fond du capitalisme contemporain. La tendance à détruire les habitats naturels des animaux sauvages, en les intégrant aux circuits de la marchandise et en les colonisant au profit de l’élevage industriel. Dans ces nouveaux territoires de la valorisation, l’exploitation des corps humains se conjugue à l’extraction massive des ressources de la biosphère. Les agents infectieux trouvent de nouvelles chaines de transmission et de recomposition. Si les causes de ces perturbations métaboliques sont avant tout sociales, leurs conséquences le sont également.  

Les modes de gouvernement de la catastrophe sanitaire accentuent les rapports de domination ordinaires du capitalisme tardif. Les hiérarchies de classe, de genre et de race indiquent désormais le degré de sécurité qu’on est en droit d’espérer : les migrant·e·s et les prisonnièr·e·s continuent d’être enfermé·e·s dans des conditions insalubres et dangereuses pour leur santé, les travailleur·se·s les plus précaires sont exposé·e·s à la maladie et à la mort pour satisfaire la logique du profit ; les violences conjugales sont exacerbées par l’enfermement ; pour beaucoup, et plus particulièrement dans les quartiers populaires, les conditions du confinement sont insupportables ou simplement impossibles à respecter exposant les personnes qui l’enfreignent aux exactions quotidiennes de la police postcoloniale. L’intrusion de ce nouveau vivant qu’est le covid-19 témoigne bien du fait que les modalités d’apparition, de diffusion et de gestion d’une pandémie sont avant tout politiques. Elle impose des stratégies politiques aux écologistes et des stratégies écologistes aux anticapitalistes. 

Bullshit jobs et reproduction sociale

En quelques heures seulement, les mesures de confinement adoptées en Europe pour lutter contre la pandémie du coronavirus ont mis au jour les contradictions inhérentes à la division capitaliste du travail. D’un côté, des millions de bullshit jobs dont la seule fonction est de permettre la reproduction élargie du capital. De l’autre, des emplois absolument nécessaires à la vie dans le domaine du soin, de l’aide aux personnes, de l’agriculture, des transports, des déchets, de l’éducation…Or, ces emplois sont souvent ceux dans lesquels les exigences capitalistes de rentabilité s’imposent avec le plus de violence, que ce soit parce qu’elles s’accompagnent d’une dévalorisation des activités ou parce qu’elles empêchent les travailleur·se·s de les accomplir dignement. Et ce sont enfin ceux dans lesquels les hiérarchisations sexistes et genrées de la force de travail sont le plus criantes. Ce sont les femmes et les non-blanc·he·s qui s’occupent le plus des malades dans les hôpitaux, les EHPAD, les centres de soins, etc. Une fois de plus, dans le soin comme ailleurs, la logique de la valeur est raciste et patriarcale. Elle répond à un processus à double-sens : la précarisation des travaux les plus genrés et les plus racisés conduit à la racialisation et à la féminisation des travaux les plus précaires. Contre les bullshit jobs, les écologistes doivent défendre les travaux nécessaires à la reproduction sociale. Cette perspective implique la transformation radicale de l’organisation du travail. Dans l’immédiat, et au regard des formes que prend le gouvernement capitaliste de la crise, elle passe par une revalorisation des activités reproductives, en termes de salaires, de conditions et de réduction du temps de travail.

Temps de travail et conditions de vie digne

Alors que la crise sanitaire n’est pas encore finie, les propositions fleurissent déjà pour supprimer toutes les restrictions du temps de travail. Ce sont pourtant elles qui limitent l’exploitation des travailleur·se·s et leur empreinte sur le vivant (35 heures, RTT, congés, etc.). Au sortir de la nouvelle (ir)rationalité sanitaire du confinement, il faudrait sacrifier à l’ancienne rationalité qui veut qu’on « relance l’économie », c’est-à-dire la recherche du profit. Or, c’est cette économie qui est responsable des déprédations environnementales, de la multiplication des maladies infectieuses et de l’incapacité sociale à faire face à une catastrophe que nous aurions matériellement les moyens de limiter et de contrôler. Les travailleur·se·s du soin, de l’agriculture, de la logistique, de la propreté semblent être à cet égard les cobayes d’une nouvelle expérimentation capitaliste à grande échelle. À l’inverse, de nombreuses personnes en situation de handicaps, les précaires, les étudiant·e·s sont exposés à l’absence de revenus et à la misère. Cette crise impose donc de réduire massivement le temps de travail salarié et de limiter la précarité en assurant des conditions de vie décente à tou·te·s, non dans le but de relancer une économie destructrice mais pour permettre au contraire d’amorcer une transition agro-écologique.

Résilience de la métropole et révolution agraire

La crise sanitaire provoquée par l’intrusion du Covid-19 témoigne de la dépendance des métropoles, du Nord comme du Sud, vis-à-vis de l’approvisionnement agricole rural. Elle révèle la fragilité des réseaux de distributions dont dépendent pourtant de larges parts de la population mondiale, souvent parmi les plus pauvres. La crise nous rappelle l’absurdité d’une production agricole soumise aux impératifs de la finance et du marché, sans égard pour les besoins réels du vivant. La misère des travailleur·se·s saisonnier·e·s exposé·e·s au racisme structurel des politiques migratoires tranche avec les flux débridés des marchandises. Cette dépendance vis-à-vis du marché est non seulement responsable de la destruction des écosystèmes et de la mauvaise santé des travailleur·se·s agricoles mais elle se découvre également incapable de fournir une alimentation suffisante et décente aux habitant·e·s des villes globales. Dans le contexte du réchauffement climatique, la baisse extrêmement inquiétante des réserves d’eaux annonce des catastrophes sociales tout aussi dramatiques que la pandémie du coronavirus. Afin d’assurer la santé des vies humaines et non humaines, il est nécessaire d’engager une révolution agro-écologique qui garantisse la résilience de nos systèmes d’approvisionnement. Garantir la salubrité des habitats humains et non humains suppose de préserver les écosystèmes. À cet égard, il est urgent de développer une agriculture durable et respectueuse des corps et de la terre.  Les villes doivent devenir le terrain de nouvelles expériences agraires et les campagnes des lieux de vie et d’habitation capables d’accueillir et de nourrir le plus grand nombre. Faire cela, c’est reprendre du pouvoir sur nos vies, construire de vastes réseaux d’autonomie et se donner les moyens matériels de soutenir les luttes en cours et à venir.

Politiques de santé et communisme du vivant

L’incapacité à gérer le nombre de malades est évidemment liée à la fermeture de nombreux lits et à la suppression de postes de soins dans les hôpitaux. La catastrophe sanitaire que nous traversons est donc due à la destruction néo-libérale du système de santé et de protection sociale. Mais elle est aussi le résultat des stratégies financières des laboratoires pharmaceutiques dans la production des médicaments, stratégies qui exposent la population mondiale à la pénurie. Ne voulant pas sacrifier les médicaments les plus rentables, ils refusent la réorganisation des chaines de production pour faire face à la crise. Dès lors, il ne reste, en cette matière comme en d’autres, que la solution d’une « planification sanitaire ». La crise révèle à cet égard la précarité de systèmes de soins régis par la privatisation de la santé et le brevetage des molécules. La planification sanitaire doit s’accompagner d’une remise en cause généralisée de la propriété privée dans le domaine du soin et des médicaments. Elle témoigne également de l’importance de la circularité et du décloisonnement des savoirs afin de donner à tous les participant·e·s – soignant·e·s et usagèr·e·s – une puissance d’agir dans l’élaboration des politiques de santé.

Cette fois-ci nous n’étions pas loin. Pas loin de l’effondrement d’un système hospitalier exsangue par des années de politiques austéritaires, menées au nom de la finance et du marché. Mais, en période de crise, l’État a une fois de plus révélé sa nature. Le dit-on affaibli ? Le voilà capable de bouleverser la vie du grand nombre, de sacrifier celle de quelques un·e·s, d’en laisser mourir beaucoup. Il a même sacrifié, pour un temps, la rationalité capitaliste qu’il semblait servir sans compromis. Sans doute est-ce pour la préserver à plus long terme, mais pas seulement.

Nous sommes en effet entrés dans un âge de catastrophes globales. Un monde de sécheresses et d’incendies, d’ouragans et d’inondations, de tsunamis et d’accidents nucléaires, de zoonose et de pandémie. Le virus Sars-CoV-2 est une intrusion non humaine dans nos existences sociales ; elle a mis au jour un nouveau gouvernement de la catastrophe dans lequel les États se coordonnent pour limiter la pandémie par le sacrifice des libertés politiques et l’exposition différenciée à la misère, à la maladie et à la mort. Le gouvernement de la catastrophe globale est le confinement planétaire. Évidemment, tou·te·s n’y ont pas droit, pas dans les mêmes conditions. Face au retranchement national sécuritaire, on a cependant vu apparaître le sens de solidarités qui ne se situent pas seulement en dehors des États, mais contre eux.

Un peu partout des Brigades ont vu le jour, des réseaux de solidarité se sont constitués, des soutiens ont été apportés. En tant qu’écologistes, il est nécessaire de se joindre à ces expériences, de les poursuivre et de contribuer à les étendre. À cet égard, Écologies en Lutte entend initier un travail de coopération entre les réseaux de solidarité nés pendant la pandémie et les expériences agraires, rurales et territoriales qui devront permettre d’assurer l’autonomie alimentaire et la résilience des villes. Les luttes des habitant·e·s de la métropole passent par l’autonomie environnementale et la solidarité avec les travailleur·se·s agricoles, saisonniers ou permanents, d’ici ou d’ailleurs. La constitution d’un nouveau régime de solidarités écosystémiques impose des manières plus collectives d’habiter la terre qui préservent l’écologie du vivant.

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