Prisonniers: les grands oubliés du confinement - Interview avec Guillaume Deloison

Pendant le confinement, nous avons mené des enquêtes pour connaître et faire connaître la façon dont la période est vécue. Dans les prisons, à l’inquiétude de la maladie s'ajoutent les souffrances psychologiques liées aux nouvelles contraintes (fermeture des parloirs). Pour Guillaume Deloison, cette gestion étatique de la crise justifie plus que jamais une position anarchiste.

Déobéissance écolo Paris : Bonjour Guillaume, peux-tu te présenter rapidement ?

Guillaume Deloison : Je suis un militant anarchiste. Je produis du contenu sur la philosophie et la politique depuis une perspective anarchiste, notamment des vidéos sur youtube et sur peertube mais aussi sur d’autres plateformes. Je m’intéresse particulièrement au sujet des prisons, c’est un sujet que j’étudie depuis quelques temps : j’estime que c’est quelque chose de nécessaire, et qu’un mouvement anarchiste qui ne s’intéresse pas à ses prisonniers est un mouvement anarchiste qui n’a aucun espoir. 

Je me suis notamment intéressé suite aux mouvement de répressions qu’ont subi depuis particulièrement 2017, 2018, 2019, mais même à partir de 2016, le moment où j’ai commencé à militer, ça fait donc quelques mois maintenant que je m’intéresse particulièrement à ce sujet là.

DEP : Basé sur cette connaissance que tu as acquise, peux-tu nous faire une chronologie des événements récents dans les prisons suites aux mesures de confinement, en France et à l’étranger ?

GD: Il se passe un peu la même chose en France et l’étranger. Avant même qu’il y ait un confinement national, il y avait déjà des mesures prises dans les prisons pour limiter le nombre de parloir, ça a mené à des révoltes et des mutineries. On peut pas encore vraiment les dénombrer mais il suffit de taper "covid prison" et tout de suite on trouve plein d’articles qui parlent de révoltes dans des villes différentes, c’est assez impressionnant.

Ça rappelle les mouvements qui avaient suivi la suppression des parloirs dans les années 70 à la prison de Nancy qui avait été médiatisée, notamment en rapport avec les activités du GIP (groupe d’information des prisons). on est ici dans une situation largement différente, mais qui y fait écho.

La suppression des parloirs, avant même le confinement national a créé de nombreuses tensions, qui ont poussé différents détenus à se révolter. Des mots se sont passés de prison en prison. Je vais vous lire l’un d’entre eux, qu’on peut retrouver sur le site de l’Envolée, un collectif qui suit ce qui se passe dans les prisons :

« Message à tous les prisonniers de France : demain il faut que l’on descende tous en promenade et que l’on bloque. Si toutes les prisons bloquent en même temps ils seront obligés de faire quelque chose. Ils ne peuvent transférer personne et ils n’osent pas pénétrer dans l’établissement par peur. Le virus se propage. Déjà que nous sommes incarcérés, ils nous coupent les parloirs, ce n’est pas possible et inacceptable. Montrons leur notre mécontentement. Soyons solidaires car si ce n’est pas nous qui faisons quelque chose, eux ne feront rien pour nous. A la télé, ils n’ont même pas parlé de nous. Pour eux nous ne somme pas des citoyens, mais quand il faut voter, ils nous envoient les papiers en cellule. »

Ce sont les premières réactions qu’il y a eu face au confinement, on comprend qu’il s’agit de mesures bien plus coercitives que ce que nous pouvons vivre. On retrouve également cette différence de traitement du confinement dans les quartiers populaires et les quartiers bourgeois: dans ces derniers on va leur demander de rester chez eux, et s’ils sortent on va juste les regarder en disant « c’est pas bien, on vous avait dit de rester à l’intérieur ». Alors que dans les quartiers populaires on les tabasse.

On peut imaginer que c’est encore pire en prison, alors que les promenades ont été supprimées, les conditions sont de pire en pire. La prison est un environnement particulièrement propice a l’épidémie, car tout le monde est les uns sur les autres, prisonniers, matons, infirmiers, etc. C’est tout à fait le genre d’environnement qui favorise le développement du virus.

DEP : Cela met en danger les détenus plus que le reste de la population.

GD: D’autant plus qu’au delà de leur situation de détention, il faut voir comment ils sont traités. On en a encore plus rien à foutre d’eux, on prend d’autant moins de mesures pour les protéger.

Il y a déjà un détenu qui est mort du coronavirus, et il y a plusieurs autres détenus qui ont été diagnostiqués positifs. On peut imaginer à quel point ça va se répandre vite dans les prisons.

J’ai lu un autre message qui disait : « Les matons ils sortent, ils voient leur famille alors que nous on a plus de parloirs, ils reviennent, ils nous filent le virus ». Parce qu’en effet au niveau du respect du confinement, les détenus sont au top ! c’est clairement pas eux qui l’ont ramené de l’extérieur. On imagine bien la rage qui doit se développer de se retrouver à subir cette situation.

D'autres conséquences : au-delà des mutineries, il y a eu des révoltes sur les toits, au regard de la surpopulation des prisons (plus de 150 % pour la majorité des prisons). Il a été envisagé de libérer certains détenus, notamment des appels de directeurs de prisons en ce sens pour faire baisser les tensions. Ca a été prévu par exemple pour les détenus qui ont des peines aménageables : cela pourrait être fait, mais ça prend du temps. De nombreux détenus ont demandé à leurs familles de faire les démarches, mais c’est compliqué. Il faut que SPIP (Service Pénitencier d’Insertion et de Probation) accepte les autres formes d’emprisonnement, comme les bracelets électroniques, qui sont en nombre limité. Seuls 3000 détenus pourraient être mis dans des conditions de détentions alternatives.

 

DEP : Ce manque de bracelets, ça fait penser à des lacunes similaires dans les hôpitaux, c’est à dire le manque de masques, de désinfectants: ça pose la question du dénuement des services de l’État.

GD: Oui, c’est la même logique, assez terrible. On pouvait penser qu’ils allaient enfin faire ce qu’il faut, que comme il s'agissait d'une pandémie mondiale, ils n'allaient pas faire n’importe quoi.

Mais en réalité on voit qu’en tant que dominants sociaux, en tant que personnes orientées vers la dominance sociale (Sidanius & Pratto, 1999), ils ont un comportement de dominants dans leur gestion de crise. Il vont donc privilégier des stratégies autoritaires, des stratégies de maintien de l’ordre, plutôt que l’organisation des soins. Plutôt que dépister et soigner, plutôt que de faire en sorte que les hôpitaux aient les moyens de soigner les infectés, on va plutôt choisir le confinement.

 Et ici c’est pareil : ils s'en fichent de sauver les détenus, alors que 30 % d'entre eux sont considérés comme innocent.e.s aux yeux mêmes de la loi, et 40 % sont détenus pour un délit mineur (comme des petit vols, et pour une durée de moins d’un an). Ça fait 70 % de personnes détenues qui ne sont clairement pas des menaces pour la société (chiffres disponibles sur le site de l'Obervatoire international des prisons).

Je ne veux pas dire par là que les 30 % restant.es méritent leur sort, je suis pour l’abolition des prisons, il y a des cas plus compliqués. Mais j’avance ces chiffres pour montrer le niveau d’absurdité auquel ont est rendu, et pour montrer a quel point l’enferment systématique est une stratégie propre aux systèmes autoritaires, aux états tels qu’on les vit aujourd’hui.

 

DEP : C’est quand même important de rappeler ces chiffres pour répondre à ceux qui diront que les prisons c’est pas une priorité, qu'on ne va pas se soucier de ceux qui sont dedans parce qu'ils y sont pour une bonne raison, qu'on ne va pas s’inquiéter des tueurs, etc.

GD: Oui, j’ai vu des réaction aux évasions en mode «  ils abusent de se révolter, c’est dur pour tout le monde ». Mais c’est comme un blanc qui dirait à quelqu'un qui se plaint de racisme « oh ça va, moi aussi j’ai eu une mauvaise journée. » on est pas tous égaux face aux virus, pour moi cette attitude c’est du négationnisme social, c’est nier les inégalités sociales, ce qui est vraiment dégueulasse. Il est légitime pour les détenus de se révolter à n’importe quel moment parce que la prison est injuste et ne résout rien. 

A peu près 60 % des gens qui vont en prison y retournent dans les 5 ans qui suivent, ce qui montre que ça ne règle jamais les problèmes sociaux, et que ça permet seulement de maintenir la hiérarchie sociale.

Je trouve que cette rhétorique augure celle que l’on va pas tarder à entendre : celle qui, parce que la situation est exceptionnelle (ce qu’elle va être de moins en moins), va justifier que l'on demande aux gens d’arrêter de se plaindre. Comme s’il fallait attendre la fin de la crise pour le faire. Moi je pense qu’il est nécessaire de le faire pour résoudre la situation et aller vers un mieux dès maintenant.

 

DEP : J'ai entendu dire qu'en Iran, des milliers de prisonniers avaient été libérés pour freiner la propagation du virus: est-ce que tu penses que c’est quelques chose qui pourrait arriver en France ?

GD: Je ne sais pas. Bien sur que c’est possible, c’est une décision politique. Je suis assez sceptique sur le fait qu’elle soit prise en France.

 

DEP : Mais tu penses que ce serait une bonne décision ?

GD: Oui, totalement. Libérer les gens me semble être la meilleure décision. Il y a plusieurs problèmes, mais vider les prison je pense que c’est déjà une bonne dynamique. Après, il ne faut pas être naïf. Si l’Iran a vidé ses prison, ce n’est pas par empathie pour les détenus.

 

DEP : Penses-tu que cette crise risque de faire émerger des changements à long terme sur la gestion des prisons, ou est-ce trop tôt pour le dire ?

GD: Je pense que c’est comme le reste de la société. On a vu que les pouvoirs publics commençaient à faire passer des lois contre les 35 heures, à imposer la prise de congés payés de façon indéfinie. Cette question se pose de façon beaucoup plus large. Les conséquences qui vont perdurer seront les mêmes que pour la société. Va-t-on prendre l’habitude que des flics contrôlent chacune de nos allées et venues ? Les parloirs seront-il supprimés à jamais?

J’ai une vision pessimiste mais révolutionnaire. Je pense que l’État va tirer partie de ce temps pour asseoir encore plus sa domination, mais je pense aussi que c’est très compliqué de maintenir ce niveau de pression pendant des années et des années.

Tout va se jouer sur l'importance de la pression qu'ils vont nous mettre et s’ils vont réussir à la tenir. Mais dans un contexte aussi difficile, à un moment cela demande trop de ressources aux dominants de maintenir cette domination. On a plein d’épisodes historiques qui montrent que dans ce genre de situations, la révolte finit par éclater, tôt ou tard : on peut penser au ghetto de Varsovie par exemple. Ce n'est pas le cas tout le temps, pour autant : durant d'autres épisodes, les gens se sont laissés dominer de manière apathique.

 

DEP : Il y a des chances pour que la pression face bouger les choses tout de même.

GD: Je l’espère, c’est une perspective politique pour les luttes moins que pour les prisons.

 

DEP : Pour revenir au sujet, qu’est-ce que tu pense qu’il est possible de faire de l’extérieur pour participer à la lutte et aider les détenus dans les moments que nous traversons ?

Les détenus... et leurs proches aussi ! On peut leur envoyer des lettres, il y a des numéros d’écrous qui circulent. Mais en même temps la poste appelle à réduire le courrier car le secteur n’est pas essentiel, donc c’est un peu contradictoire car cela force les postiers à les délivrer. Mais je pense qu’il faut en profiter tant que les postiers le distribue. Ce n’est pas au regard du nombre de courriers que l'on décide si les postiers s’arrêtent ou pas, ce sera une décision politique.

C’est très compliqué avec le confinement : beaucoup d’aides d’habitudes envisageables, comme les parloirs sauvages, le sont beaucoup moins. Dans un parloir sauvage, dans les prisons en centre ville, on vient crier des choses aux murs, faire passer des messages part dessus les murs, etc. Ce qui est beaucoup plus compliqué pour les prisons plus récentes, en périphérie.

Comme avant en fait, on peut y réfléchir.

Ce qui est important c’est aussi de relayer la parole des détenus, le soutien émotionnel c’est très important. C’est pour ça que je parlais de la réception des lettres. Une lettre permet de s’évader, de penser à autre chose. Ça permet également de au prisonnier de continuer à se dire qu’il est quelqu’un, car quelqu'un pense à lui; cela enraye les processus de déshumanisation et d’auto-déshumanisation qui se développent dans les murs. 

Soutenir et légitimer leur parole, c’est également important.

 

C'est pourquoi je voudrais vous lire un autre témoignage, pour conclure :

  Lecture d'un témoignage de prisonnier

 

 

 Références :

   Sidanius, J., Pratto, F. (1999). Social Dominance Theory.

    L'Observatoire international des prisons: https://oip.org/

    Le site de l'Envolée: https://lenvolee.net/

   La chaine youtube de Guillaume Deloison https://www.youtube.com/channel/UCzB4XvWgVlXFI4ljbQXzmwA

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