Zad de Bretignolles (Vendée): derrière la dune, la résistance

A Brétignolles-sur-Mer, petite ville de Vendée, des habitants s’opposent à la construction d’un port de plaisance. Nous recevons et publions ce compte rendu d’un voyage dans cette zone à défendre (ZAD) en formation.

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Occuper pour arrêter la destruction du littoral 

De l’écume, il y en a à Brétignolles-sur-Mer (« Bréti » pour les intimes). Et pour cause, la communauté de communes du Pays de Saint-Gilles-Croix-de-Vie a été autorisée, par les instances consacrées, à construire son port de plaisance.

On ne s’étendra pas sur les innombrables raisons qui existent pour s’opposer à ce port1. D’une part parce que, pour ce qui est de ces grands (ou petits) projets inutiles et imposés, les mêmes traits caractéristiques ressortent toujours : intérêts de quelques notables locaux (souvent dans la plus-value réalisée autour de la vente de parcelles immobilières) ; formalités administratives effectuées dans l’opacité ; chantage à l’emploi ; étrange acharnement des élus locaux à vouloir laisser une trace (en béton, de préférence) de leur mandat.

D’autre part, parce qu’on ne voit pas pourquoi on devrait développer des argumentaires si prolixes et experts (au risque, d’ailleurs, de nous transformer en expert.e.s à notre tour, et donc de participer à un jeu dont les règles sont, elles aussi, inutiles et imposées) quand les promoteurs se contentent toujours des mêmes piètres argumentaires. On en vient presque à se demander si ces personnes ne font pas exprès, dans leurs accès de folie gargantuesco-prométhéens, de promouvoir des aménagements toujours plus stupides et aberrants – les promoteurs d’Europacity ont longtemps défendu leur piste de ski en lieu et place des terres les plus fertiles d’Europe.

Ce qui se passe à Bréti depuis trois semaines vaut le détour : suite à une manifestation ayant réuni 2500 personnes, le 6 octobre dernier, des opposant-e-s à ce projet de port de plaisance ont investi un terrain voué à être exproprié, et vivent depuis sur ce qu’ils/elles ont appelé la « Zad de la Dune ». Le couple de propriétaires du terrain soutient la lutte et entend retarder au maximum la possibilité d’expropriation légale. La stupeur à la vue du saccage provoqué par les quelques heures d’activité des bulldozers y est sûrement pour quelque chose, dans ce passage à l’acte.

Sur place, habitant-e-s de la commune de tout âge : gilets jaunes, écologistes, sans domicile fixe, habitué-e-s des zad ; tout ce petit monde se côtoie, discute et s’organise. Dans l’organisation de la vie commune, les occupant-e-s font au plus horizontal. Des AG ont lieu tous les soirs. On y discute la place de l’alcool sur la zone (« les indiens ont perdus à cause de l’alcool  » argue quelqu’un) ; les modalités de communication (tracts ou pas tracts ?) ; l’animation de week-ends à coups de concerts ; l’avancée des travaux ; les besoins matériels ; le logo de la zad ; ou encore l’argumentaire à développer auprès des habitant-e-s de la communauté de communes.

Sur ce dernier point, les occupant-e-s, dont beaucoup de locaux, font preuve d’une grande prudence, ne voulant pas effrayer ou donner une mauvaise image, dans un département historiquement conservateur. On sent une conscience, une connaissance directe du terrain et de la précision dans la manière de s’y adresser en fonction des publics, en fonction des échelles. Un bâton, massif et sculpté, permet de répartir la parole et incite chacun et chacune à s’écouter et à attendre son tour pour parler.

Les occupant-e-s refusent les dons d’argent, et se contentent des dons de nourriture et de matériel nécessaires à la pérennisation de l’occupation. Les occupant-e-s se veulent non-violent-e-s, convaincu-e-s de l’efficacité de la résistance jusque là opposée aux bulldozers. Et pour cause : depuis 10 jours, le saccage de la dune est interrompu. Au cours d’un débat sur les moyens d’action à mettre en œuvre, l’un d’entre eux/elles raconte la récente victoire contre les machines : « Eux ils se prenaient au sérieux, ils nous délogeaient mais à chaque fois on revenait en se jetant par terre, en en faisant des tonnes comme au cinéma. On s’amusait, on jouait ! Et au bout d’un moment ils sont partis, les ouvriers ont arrêté en disant « c’est trop dangereux on peut pas continuer » ; ou quand la lutte même devient une manière de jouer, de s’émanciper de l’éternel sérieux caractérisant les affaires des grandes personnes. Redevenir, parfois, des enfants, être légers et rigoler. Un exemple que l’on devrait peut être plus expérimenter dans les luttes en général.

Un autre, dans une discussion plus à l’écart, s’exprime sur le monde qu’il veut voir naître : « Il faut se réapproprier les communes, les lieux où on vit directement, passer par le local et se lier les uns aux autres ! »Le soir on discute, on partage nos expériences, on raconte des conneries, mais on peut aussi danser, écouter de la musique, grignoter, lire, ou faire mille autres choses. Quelques bougies éclairent le salon de fortune dans lequel nous nous retrouvons. Le vent et la pluie fouettent la structure faite de palettes et de bâches ; dehors, les tentes sont trempées.On va se coucher, pas certain-e-s de bien dormir avec le temps qu’il fait. Toute la nuit des occupant-e-s se relaient afin de surveiller les entrées.

Au petit matin, la zad est calme, la côte offre une ou deux heures de répit météorologique. La nuit flotte encore mais trois personnes discutent déjà à l’accueil, dans la petite cabane. Sur la plage, le vent fouette le visage, l’air bourré d’iode remplit nos poumons, de grosses plaques d’écume recouvrent une partie de l’estran – mais d’où vient toute cette mousse ? Au loin, le trait de côte est imperceptible, la dune et la houle s’épousent.

On comprend mieux la femme qui nous a pris en stop, lorsqu’elle parlait de « la lumière si particulière, en Vendée ». Sur la plage, quand on se retourne, on voit le phare en palettes construit par les occupant-e-s, en haut duquel flottent les drapeaux franco-zadisto-anarchiste, lgbtqia et pirate. Sur le retour, il nous faut traverser le champ de bataille. (PHOTO) Les pins coupés, empilés négligemment, les grossières traces du passage des engins sur le sable, les infrastructures désormais abandonnées témoignent de l’impossible mariage entre BTP et écologie que défend le maire de Brétignolles.

Sur la zad, des viennoiseries ont été apportées. Le café, le thé, nous réveillent de notre nuit agitée ; on échange quelques mots. Des personnes apportent des denrées, d’autres du bois sec qu’il faut aider à décharger. Quelques journalistes posent leurs questions, font leurs images. Les travaux reprennent, certain-e-s se mettent à la cuisine, d’autres rangent le garde-manger.

Il faut tout leur reprendre

En France, dans les villes, dans le périurbain, en campagne, les gens veulent avoir leur mot à dire. Il y a actuellement un mouvement de contestation générale à l’échelle locale : partout on interroge la pertinence des politiques d’aménagement, l’utilité de tout ce béton, de tous ces panneaux de publicité. Il s’agit de reprendre le territoire aux fossoyeurs qui se targuent d’en être les aménageurs. Ici ce sont des arbres qu’on refuse de voir arrachés pour un hôtel de luxe ; là des habitant-e-s qui refusent d’être délogé-e-s pour les JO 2024 ; là encore des bassines que l’on refuse de voir creusées pour l’intérêt d’un modèle agricole à bout de souffle. 

En attaquant les matérialisations du capitalisme – ses tours, ses parkings, ses ports, ses surfparks, ses aéroports, ses centres de loisirs – on attaque le capitalisme lui-même. Nos offensives se généralisent : on reprend nos villes, leurs rues surveillées, leurs bâtiments vides, leurs surfaces commerciales aseptisées. On reprend les interstices territoriales que sont les péages et les rond-points. On reprend nos campagnes promises aux lotissements, aux entrepôts Amazon et à l’asphalte.

À terme, en défendant nos milieux de vie, ce sont nos vies elles-mêmes qu’on leur reprend. Ces multiples pratiques, non répertoriées comme écologistes, le sont de toute évidence. Il est d’ailleurs réjouissant de voir ce qu’apportent les gilets jaunes à de telles luttes : leur détermination, l’expérience engrangée depuis 11 mois de lutte, leurs pratiques autogestionnaires développées sur les ronds-points, en manif et en réunion (nous remarquons d’ailleurs qu’il y a deux beaux et fréquentés ronds-point juste devant la zad de la Dune).

Le soulèvement des gilets jaunes a montré que la politisation ne provenait jamais seulement de la lecture de livres et d’études sur le climat, mais également de rencontres à l’occasion d’une mesure gouvernementale inique, de l’expérience directe de la répression d’État et, en réponse, de l’entraide qu’il faut pour faire face et, plus que tout, vivre au-delà de l’imposé.  Les zones à défendre, les temporary autonomous zones, les maisons du peuple ou les ronds-points sont des lieux de politisation et d’expérimentation de ce que peut être une résistance écologiste. Du point de vue de l’apprentissage, un séjour en zad vaut bien dix conférences sur l’écologie. Multiplier les points de contestation sont autant d’occasions de se rencontrer, de partager, d’apprendre, de reconquérir notre autonomie productive et politique.

D’aucuns répètent que la faiblesse du mouvement écologiste provient de ce que nous ne sommes pas directement touché-e-s par les catastrophes, et il y a sûrement beaucoup de vrai dans cette affirmation. Nos marches sont pour le climat, concept abstrait et éthéré, popularisé par d’innombrables recherches scientifiques auxquelles peu d’entre nous sommes familier-e-s. Il est plus évident de se battre pour ou contre quelque chose que l’on a sous les yeux, qu’on peut sentir et éprouver : pour une terre que l’on cultive, pour une eau que l’on boit, pour une dune que l’on fréquente, pour un air que l’on respire, pour des animaux que l’on aperçoit au gré d’une balade, pour un réel qui est le nôtre, et duquel nous avons depuis trop longtemps été exclu-e-s.

Il n’est pas question d’opposer le « global » des marches au « local » des zad, les deux approches sont complémentaires : l’une permettant d’élargir la conscience de notre situation écologique et climatique désastreuse au plus grand nombre ; l’autre de concrétiser cette conscience dans nos vies, au sein de contextes ou la victoire est possible. Multiplier les résistances partout, se coordonner ensemble face à ces projets iniques et destructeurs, et gagner chaque fois du terrain sur le monde qu’on nous a enlevé. Additionner les forces et les fronts, s’organiser avec la conscience de nos intérêts communs, contre un ennemi commun. Voilà qui pourrait être facilité par l’initiative récente de « Partager c’est sympa » autour des luttes locales, même s’il nous faudra rester vigilant-e-s : la frontière entre centralisation et coordination est toujours ténue.

Enfin, ne négligeons pas l’importance qu’il y a à renforcer notre autonomie. Travail souterrain, discret et souvent négligé, il faut pourtant des gens pour produire ce que l’on mange, des espaces pour apprendre, pour nous retrouver, nous réfugier et nous coordonner, il faut des personnes qui consacrent leur temps à bâtir ces lieux, ces bases. Les zad et autres luttes locales sont autant de prétextes, de lieux et temporalités dégagé-e-s pour nous rencontrer et concrétiser nos prétentions révolutionnaires. 

C’est ce contre quoi Boockchin avertissait dans Une société à refaire, lorsqu’il écrivait : « On doit accorder plus de valeur à la patience, au travail acharné et à l’engagement responsable dans la tâche quotidienne que constitue la construction d’un mouvement qu’aux gesticulations de ténors toujours prêts à mourir sur les barricades d’une lointaine révolution, mais trop prétentieux pour se consacrer à la tâche ennuyeuse qui consiste à répandre des idées à faire vivre une organisation. »

C’est dans ce même sens qu’un gilet jaune de la zad de la Dune nous disait : « Nous on déconstruit tout, mais on reconstruit ! et c’est pour ça qu’on leur fait peur ». Notre succès repose peut-être sur notre capacité à maintenir un équilibre entre ces deux faces de la lutte écologiste : le nécessaire démantèlement du capitalisme assorti des implications matérielles d’une telle volonté, et l’édification de nos autonomies politique et productive dans le respect de toutes les formes du vivant.


Dessin du phare par un membre de Désobéissance Ecolo Paris

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