Liberté ! Égalité ! Fraternité ! Désolidarité ?

Rien n'est jamais parfaitement comparable à rien en ce bas monde, et le retour n'est peut-être pas si éternel que ça, quoi qu'en ait dit un philosophe à grosse moustache.

Néanmoins, je me souviens –comme disait un écrivain à grosse chevelure et grosse barbe– que l'attentat le plus meurtrier qu'ait connu l'Europe ces dix dernières années (hors ceux de Madrid, donc, qui ont plus de dix ans) fut celui d'Oslo par Anders Breivik, qui a buté pas loin de quatre-vingt personnes, la plupart étant des adolescent(e)s. 

Si ma mémoire est bonne, ce bonhomme, Breivik, se revendiquait comme "chrétien fondamentaliste" et prétendait agir au nom de l'Occident et de la race blanche. Moi je suis occidental et blanc, et si je ne suis pas croyant, je suis de "culture" chrétienne, incontestablement. Autrement dit, c'est plus ou moins en mon nom à moi, et au nom de ma culture, que cet assassin a commis ses horreurs.

Or le fait est que je n'en ai rien à foutre.

Je ne veux pas dire par là que je n'ai rien à foutre du massacre d'Oslo/Utoya en lui-même, qui m'a évidemment glacé d'horreur, comme n'importe qui doté d'un minimum d'humanité. Mais je n'ai rien à foutre que cet immonde salopard ait proclamé avoir fait ça "en mon nom". Il peut bien proclamer ce qu'il veut, ce pauvre taré, je ne me sens pas concerné, pas impliqué une seconde par ce qu'il dit.

Et je ne dois pas être le seul à voir les choses sous cet angle, du reste, puisque pour autant que je me souvienne, personne n'a demandé aux chrétiens, aux européens "de souche" (comme on l'entend dire désormais), aux blancs, aux occidentaux, de "s'excuser" ou de "se désolidariser" des actes de Breivik. En tout cas, personne n'est jamais venu me le demander, à moi. Et celui qui s'y serait risqué se serait fait gentiment envoyé chier, je ne le cache pas.

Pourtant, il semble que nombre de personnes attendent aujourd'hui "des musulmans", en bloc, qu'ils se "désolidarisent", qu'ils "condamnent" les attentats prétendument commis au nom de l'Islam. On doit entendre leur voix, lit-on à droite et à gauche. Ils doivent...

Sincèrement, pour moi : NON ! "Les musulmans", considérés comme une entité monolithique qui tient plus du fantasme qu'autre chose, ne doivent rien à leurs concitoyens pas-musulmans. Les deux salopards qui ont assassiné l'équipe de Charlie Hebdo n'ont pas plus de légitimité à agir au nom de l'islam que Breivik à agir au nom des blancs. 

Demander "aux musulmans" de se désolidariser des terroristes islamistes, c'est partir de l'idée (mais sans le dire) qu'ils pourraient en être solidaires parce qu'ils sont musulmans, comme on pourrait imaginer, parce que je suis blanc, que je puisse être solidaire de Breivik.

Je reviens à mon introduction : les événements ne sont pas interchangeables, rien n'est jamais directement comparable à rien en tout point.

Le cas Breivik ne correspond pas en tout point, lui non plus, à l'attentat contre Charlie. Le terrorisme n'est pas de nature identique dans les deux cas, issu d'une nébuleuse internationale et plutôt bien organisée dans un cas, et ultra-marginale dans l'autre ; maillon d'une interminable chaine d'attentats, partout sur Terre, d'un côté, contre un acte (pour l'instant) isolé de l'autre. Il est évident que les tenants et aboutissants géopolitiques dans ces des deux attentats ne sont pas les mêmes.

Mais ce constat évident ne change rien, à mes yeux, sur le point précis que je soulève ici : les terroristes n'agissent qu'en leur nom, à la limite en celui de leurs groupuscules, quelles que soient les revendications à la con qu'ils présenteront pour justifier leurs actes.

Si des musulmans se sentent le devoir, pour eux-mêmes, d'exprimer publiquement leur indignation, ce n'est pas moi qui le leur reprocherais. S'ils se sentent pris en otage par les terroristes, et qu'ils ressentent de ce fait le besoin de se "désolidariser", ils ont bien raison de le faire, ne serait-ce que pour le symbole.

En outre, la voix des ultra-radicaux, des assassins, des salauds, est devenu très audible en islam, il n'est sans doute pas complètement inutile d'en entendre distinctement une voix tout autre. OK.

Mais ce n'est pas plus un devoir pour les musulmans de se "désolidariser" des terroristes que pour n'importe qui d'autre. Si a contrario un musulman, ou même une association musulmane, ne se trouve aucune raison de le faire, je ne vois pas non plus ce que j'aurais à lui reprocher, ni en quoi ça cultiverait une "ambiguïté". On ne peut légitimement demander à quelqu'un de se "désolidariser" qu'à partir du moment où il a été, d'une façon ou d'une autre, solidaire.

Ce point ne me semble pas être un détail. En effet, je ne suis pas un expert en géopolitique, pas un spécialiste de l'islam, et je suis susceptible de dire des conneries sur le sujet, mais il me semble que le terrorisme islamiste n'est pas une guerre de l'islam contre le reste du monde, c'est une guerre à l'intérieur de l'islam. Et le but des terroristes c'est précisément d'exporter cette guerre à l'extérieur de l'islam pour tenter de gagner à leur cause "l'islam" tout entier.

Je n'ai pas lu l'intégralité des œuvres d'Abou Moussab Al-Souri, mais j'ai cru comprendre tout de même que ce brave garçon, en fin connaisseur de la nature humaine et en gros salaud qui sait l'exploiter, a savamment théorisé tout ça, et compte précisément sur les saloperies commises par ses petits soldats pour parvenir à ses fins "performatives" : créer les deux camps qu'il fantasme, l'islam-unique-tel-qu'il-le rêve d'un côté, et "les autres" en face. Pour l'heure, la grande majorité des muslmans le fait bien chier, puisqu'ils ne sont pas dans son camp.

On serait bien inspiré de la lui foutre bien profond, à lui et à ses sbires, en refusant de considérer que "les musulmans" soient d'une façon ou d'une autre "suspects" d'être dans le même camp que ces cons-là, même pas de loin.

Il serait temps que, lorsque nous disons "nous", dans nos textes, dans nos dialogues, lorsque nous parlons de "nos" valeurs, liberté, égalité, fraternité, ce "nous" devienne vraiment "nous tous" , avec tous les musulmans a priori. Par défaut, c'est de ce "nous" qu'ils sont solidaires, et seuls ceux qui veulent vraiment s'en désolidariser explicitement le sont. Et pas l'inverse...

(Et c'est ainsi qu'Allah est grand... et qu'on aura nous-même l'air moins con face aux théoriciens du chaos.)

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