Pas si con, la religion

En attendant la prochaine Nabilla et/ou la prochaine coucherie présidentielle, tout le monde parle ces jours-ci de foutebole et de défis-fessebouc, ou encore, pour les plus sérieux, des succès électoraux du èfène et de Bygmalion. Fidèle à mon habitude, je vais de mon côté écrire sur un truc dont tout le monde se fout, avec six mois de retard sur cette actualité –qui n'en est donc plus une– qui ne m'est tombée qu'aujourd'hui sous les yeux..

Autant le dire tout de suite, pour éviter tout malentendu (avec mes quatre ou cinq lecteurs) : je ne suis pas du tout religieux, même pas vraiment croyant (si tant est que cela veuille dire quelque chose...).

Mais je suis toujours touché par la religion, j'y suis sensible, si l'on emploie ce mot "religion" dans le sens de l'expression (devenue peut-être un peu désuète) "avoir de la religion". J'entends donc par là : le sentiment religieux, sans acception des formes particulières que ce sentiment peut prendre concrètement... et qui seront de toute façon toujours plus ou moins absurdes aux yeux de qui ne partage pas la religion en question (ce "partage" ne serait-il que culturel : je crois avoir compris qu'un certain nombre de ces "braves gens" dont parlait Brassens furent plus "choqués" par les prières musulmanes de la rue Myrah que par celles, chrétiennes, de Civitas et consorts... qui poursuivaient des buts pourtant bien moins neutres –revendication de locaux dans un cas, tentative de censures ou d'interférences politiques dans l'autre. Et je ne crois pas que ce soit seulement parce que ces gens seraient d'affreux racistes).

Bien sûr, je ne suis pas naïf, je sais bien comme ce sentiment peut être dangereux, comme il peut être générateur de violences (physiques ou morales), comme il sépare les hommes au moins autant qu'il les rassemble. Mais je ne vois pas de raison de penser qu'il fait ainsi plus que ne le fait le patriotisme, ou encore les idéologies politiques, voire parfois le simple sentiment de son identité, autant de chose qu'il ne me viendrait pas à l'idée de contester en elles-mêmes.

J'ai découvert, avec un peu de retard donc (les articles qui l'évoquent sur le Net datent d'il y a plus de six mois) mais aussi avec une certaine curiosité,  l'apparition d'une "Église athée" (dite "Sunday Assembly") en Angleterre d'abord, puis exportée avec succès aux USA.  

Je ne suis pas devin, et je n'y mettrais pas ma main à couper, mais je ne crois pas vraiment aux chances, pour une telle "Église", de se développer en France ; ça ne me semble guère être compatible avec notre culture. Et cependant, je crois comprendre ce qui peut motiver ceux qui s'y réunissent (même si, peut-être justement parce que je suis français, je ne crois pas que je ressentirai personnellement le besoin de m'y joindre).

Je trouve qu'il y a une certaine sagesse dans la religion (au sens défini plus haut), dans ce sentiment que "quelque chose" nous dépasse, dans cette intuition que, aussi précieux que puisse être tout individu, il est aussi partie d'un "Tout" toujours infiniment plus important que lui, dans cette idée que nous appartenons au "monde" bien plus qu'il ne nous appartient (en dépit du "droit" de propriété privée...), ou encore dans le fait d’assumer ce que le sentiment de notre petitesse peut avoir de paradoxalement rassurant. Je ne vais pas ici développer plus cette liste, qui me ferait irrémédiablement tomber dans d'affreux clichés, si ce n'est déjà fait! Mais c'est justement ça qui fait à mes yeux la force de la religion : elle n'a pas besoin de dire ces choses, elle n'a pas besoin de formaliser ces clichés, puisqu'elle les a souvent ritualisés. Et elle permet aussi (surtout?) de "communier" autour de ces idées.

Par ailleurs, je me souviens encore du mépris qu'a provoqué (y compris –un peu– chez moi, je le confesse) Ségolène Royal lorsqu'elle a scandé et fait scander à ses fans son : "Fraaa-teeer-niiii-téééé…". Et pourtant qui peut dire que la fraternité n'est pas une chose belle et désirable, qu'elle n'est pas une vertu éminemment positive? N'est-elle pas justement celle des trois qu'on oublie trop souvent, dans notre devise? Mais voilà : lorsque Mme Royal le fait ainsi, ça ne fonctionne pas, il ne reste d'une idée fort noble que le ridicule! Ce que Ségolène manquait ce jour-là, je me demande si ce n'est pas une bonne illustration de ce que "la religion" sait fort bien faire depuis longtemps, et qu'on a un peu de peine à retrouver dans une société totalement sécularisée.

Alors, on peut mépriser la religion, s'en méfier, craindre ses débordements (intimes ou sociaux). Oui, on peut! Et ce n'est sans doute jamais sans une certaine légitimité, pour qui connait un tout petit peu l'histoire du monde. Et l'on peut aussi s'étonner, du coup, de cette "Église athée" qui va calquer son fonctionnement sur ce qu'on pourrait percevoir comme "l'ennemi naturel" de l'idéologie qu'elle entend porter. Mais je trouve aussi une certaine lucidité à ces athées qui ont compris que "la religion", dans son essence, dans son fond, ce n'est pas si con.

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