Benjamin Stora a récemment fait l'objet d'une critique non signée dans Le Monde, pour avoir dénoncé dans des tweets une prise de contrôle de l'extrême droite sur Wikipédia, et notamment sur la page qui lui y est consacrée. Le Monde parle d'un emballement, et précise pourquoi c'est exagéré.

J'aurais initialement eu tendance à dire la même chose : si Wikipédia est bien noyautée par un ensemble de contributeurs très résolument à droite, et régulièrement défendus par quelques administrateurs influents malgré leurs excès, on y trouve quand même quelques contributeurs de gauche, bien que moins influents. Et quelques unes des tentatives de promouvoir l'extrême droite se sont déjà soldées par une levée de boucliers, et par des échecs relatifs.


Sauf que...  Il est assez frappant de voir comment sont traitées les informations relatives à Benjamin Stora sur Wikipédia. Ainsi, une mention des menaces de mort dont il  a fait l'objet en raison de ses prises de position a été aujourd'hui retirée de sa page au motif qu'il ne s'agissait pas d'une critique. Par un utilisateur, dit JJG, qui ne cache pas sa haine du communisme, qu'il désigne usuellement sous le nom de stalinisme.  Il me semblait que les menaces de mort étaient l'un des pires critiques qui puissent être faites, mais admettons. Curieusement, lorsqu'un autre contributeur sur le Bistro propose (pour plaisanter, bien sûr) :  J'en profite justement pour vous dire que si ça intéresse, je connais des fachos qui seraient ravis de lui casser la gueule, j'attends juste un signal de votre part (je plaisante bien entendu Mort de rire, quoique je connaisse réellement beaucoup de fachos). on ne trouve aucun administrateur pour réagir face à cet appel à la haine,  Et notre bon Jean-Jacques Georges, JJG pour les intimes, ne voit rien à y redire, sinon que, à propos des tweets de B. Stora, il faut  toujours tourner sept fois ses doigts autour du clavier avant d'écrire des choses sur internet. Mais pas un mot contre cet appel à la haine, ni sur les élégantes considérations sur l'âge de Stora (une personne âgée
, quand on mélange certains vieux avec les nouvelles technologies, on entend tout un tas d'imbécilités.). Une seule personne a jugé utile de rappeler au petit faf de 28 ans la maxime de Brassens. L'âge ne fait rien à l'affaire, quand on est con, on est con.

Le journaliste chroniqueur anonyme du Monde se prend ensuite  triplement les pieds dans le tapis.

  • Il rappelle que la page de B. Stora a été modifiée à plusieurs reprises suite à des échanges en page de discussion, ce qui serait selon lui quelque chose de banal et intégré au mode de fonctionnement de l'encyclopédie en ligne, où tous les utilisateurs inscrits peuvent modifier librement les pages. C'est partiellement vrai. Tout d'abord, modifier des pages n'est en théorie pas réservé aux utilisateurs inscrits. En théorie, parce que dans le cas précis, les modifications sur la page avaient bel et bien interdites aux I.P., l'une d'entre elle ayant retiré à plusieurs reprises des éléments qu'elle jugeait diffamatoires.
  • Il indique ensuite qu'il existe des procédures automatiques de protection, qui annulent les modifications « sauvages » faites par des utilisateurs indélicats. et que ces procédures de protection semblent avoir... parfaitement fonctionné. Certains des participants à la discussion ont été identifiés comme ne se conformant pas aux règles de l'encyclopédie, et donc bannis. Or la seule personne bannie dans l'histoir est une utilisatrice qui, à tort ou a raison, à été identifiée comme un de mes faux-nez (j'ai été moi-même bannie de Wikipédia pour des raisons politiques) , et qui a parfaitement respecté les règles malgré des pressions, en tentant d'éliminer les  mentions jugées diffamatoires, réintroduites par un autre utilisateur annonçant sa volonté de faire un strike contre B. Stora (entendre par là : fouiller toutes les poubelles du net pour insérer tous les éléments à charge dans l'article) . La même utilisatrice a eu le tort d'annuler par ailleurs  une insertion de Celette, la madonne de la droite et de l'extrême droite sur Wikipédia, malgré des discussions allant dans ce sens en page de discussion. Crime de lèse-majesté s'il en est.  Donc, dire que les procédures de protection fonctionnent parfaitement, c'est aller un peu vite en besogne.
  • Plus grave. Cet aimable chroniqueur indique que Wikipédia n'est pas dans un « vide juridique ».  Il est certain que l'idée proférée par B. Stora de faire directement intervenir des politiques dans le fonctionnement de Wikipédia a été écrite sur le coup de l'indignation, et n'est certainement pas une bonne idée. Mais prétendre que loi sur la confiance dans l'économie numérique pourrait être utilisée pour faire respecter la loi française sur la diffamation au sein de Wikipédia est une très aimable plaisanterie.  Car comment se passent les choses dans ce cas ?
  1. Il faut tout d'abord obtenir l'adresse IP de la personne responsable des propos jugées diffamtoires auprès de la fondation Wikimedia, hébergeur juridique de Wikipedia, et n'ayant pas de représentation en France (sauf si comme dans le cas de notre bon faf de 28 ans, il intervient sous sa vraie identité, ce qui est relativement rare). Pour ce faire, il existe une boîte à lettre mail, qui est malheureusement filtrée par des administrateurs de la version française de Wikipedia. Et qui ne donnent suite que sur interventions d'avocat, et encore, à condition que la diffamation soit évidente, pas quand il s'agit de la tonalité générale d'un article.
  2. Il faut ensuite porter plainte pour peut-être obtenir du FAI de la personne concernée l'identité réelle du diffamateur. Très difficile, surtout lorsque plusieurs personnes sont concernées.
  3. Et enfin peut s'engager le processus de plainte proprement dit.

A ce jour, à ma connaissance, une seule personne a obtenu gain de cause : la fille adoptive de Jacques Chirac. Et encore, uniquement parce que l'auteur des propos s'était dénoncé. Parler de la loi LCEN pour Wikipédia, c'est croire au père Noël. Wikipédia est en France une zone de non-droit. Et ce ne sont pas les contributeurs qui se lamentent sur le droit à l'oubli qui viendrait entamer la liberté d'informer qui vont me convaincre du contraire.

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