Dépolitisation et criminalisation du militantisme politique

Nous publions cette tribune alors que la dernière personne incarcerée est sortie de prison (le 25 septembre). Son appel a eu lieu le 4 octobre et nous en connaîtrons le résultat le 7 novembre. Par Vanessa Codaccioni, Marie Goupy, Ninon Grangé et Serge Slama en soutien aux inculpés rennais.

Ces deux dernières années, nous, enseignantes et enseignants, chercheuses et chercheurs en sciences politiques, en droit, ou en philosophie, dont le point commun est de travailler autour de l’état d’urgence ou des formes contemporaines d’exceptionnalité, avons été invités à présenter nos travaux lors de séminaires organisés à Rennes par La Maison de la Grève. En assumant une claire séparation entre discours scientifique et discours militant, nous y avons développé nos inquiétudes concernant les modalités de la lutte antiterroriste, et engagé des discussions et débats avec l’auditoire sur les dangers du tout sécuritaire et les prérogatives exorbitantes accordées à la police ou à l’administration dans le cadre de l’état d’urgence, un cadre qui se voit largement exploité contre des militants politiques. Certains des organisateurs de ces séminaires, avec d’autres militants rennais, ont été jugés mercredi 21 juin pour faits de violence commis en réunion et avec arme sur des fonctionnaires de police, ainsi que pour groupement en vue de commettre des dégradations ou des violences sur des personnes dépositaires de l’autorité publique. Les cinq inculpés ont été relaxés du deuxième chef d’inculpation mais quatre d’entre eux ont été condamnés à des peines allant de 9 à 17 mois de prison ferme pour les faits de violence, pouvant se cumuler avec d’autres infractions comme le refus de prélèvement d’ADN [Notons que un attend le rendu de son appel qui lui sera signifier le 7 novembre]. Surtout, et cette peine n’est pas anodine, tous sont interdits de manifestation pendant 3 ans à Rennes. Ces peines sévères, qui reposent sur des procédés d’identification que les inculpés récusent (trois d’entre eux affirment ne pas avoir été présents lors de cette manifestation), viennent sanctionner des violences contre agent. Mais ce procès s’inscrit dans un cadre plus général : celui d’une criminalisation des mouvements sociaux, notamment par le biais désormais d’une utilisation des dispositions relatives à la lutte antiterroriste, qui exposent les pratiques policières et les pratiques militantes à une radicalisation conjointe.

Ce procès apparaît d’abord comme l’issue presque mécanique de confrontations violentes entre la police et des militants, en marge de la manifestation « Ni Le Pen ni Macron » du 27 avril dernier. Cette manifestation, au cours de laquelle un policier a sorti son arme suite à son agression par des hommes ou des femmes à visage couvert, pose une question centrale : Comment en est-on arrivé là ? Sans prétendre résumer là l’analyse, il n’est guère difficile d’y reconnaître le fruit de deux radicalités qui s’affrontent : la radicalisation des manifestants répondant aux violences policières qui elles-mêmes sont le fruit d’injonctions au contrôle et à la répression de certaines formes de militantisme politique : militants de gauche très hostiles à la loi travail, militants écologistes, dont la diversité des propositions politiques devrait être elle-même soulignée, jeunes libertaires ou encore jeunes « amilitants », qui participent à une pluralité de luttes politiques et développent une autonomie radicale à l’égard de tout rapport d’autorité. Or il est clair que ce sont précisément ces contestations qui sont désormais visées. Les cinq personnes inculpées ont participé à certaines des grandes luttes politiques de ces dernières années : mobilisations contre l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes, manifestations autour de la COP21 ou contre la Loi Travail, ou encore engagement dans des luttes pour les sans-papiers. Pour ces activités, elles ont été interdites de séjour, c’est-à-dire empêchées de manifester, assignées à résidence, fichées par les renseignements, au moyen d’un détournement assumé des mesures antiterroristes.

Il convient donc de ne pas dépolitiser ce procès, en l’isolant de ce processus de contrôle qui s’abat sur des activistes depuis plusieurs années déjà, et qui consiste à traiter des militants comme des délinquants, des « casseurs », des « terroristes », jusqu’à leur appliquer, depuis 2015, des dispositions anti-djihadistes. Le procès n’est que l’un des maillons d’une répression déjà vécue et subie. Et celle-ci s’exerce de façon continue sur le mouvement plus général de protestations qui s’est développé au moins depuis la COP21. À ce titre, le projet de loi renforçant la sécurité intérieure et la lutte contre le terrorisme constitue l’un des aboutissements les plus alarmants d’un processus juridico-politique qu’il convient d’analyser sur le long terme ; car ce que l’on ne peut manquer d’observer en effet, c’est bien un ensemble de choix politiques qui vont tous dans le même sens, et qui tendent à construire peu à peu les outils administratifs d’une répression ordinaire des formes de militantisme politique que le gouvernement considère comme intolérables et illégitimes.

par Vanessa Codaccioni, Marie Goupy, Ninon Grangé et Serge Slama en soutien aux inculpés rennais

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.