Juste une question de choix de taille...

Au détour d’une page, je vois une annonce pour le tournage d'une série, ils recherchent des profils d’hommes et de femmes. Des mensurations sont requises. « Il ne faut pas être désolée madame, ne vous inquiétez pas, j’ai la taille parfaite pour cette robe ! ». Elle a 8 ans et plus tard, elle sera comme elle. Fiction ?

Elle a 8 ans. Quelques cheveux blonds se sont détachés de sa queue de cheval que sa mère sert toujours trop fort à son goût. Ce sont de belles boucles dorées qui sont ainsi pour quelques instants dédomestiquées.

Elle sort de l'école tout en parlant avec enthousiasme avec sa meilleure copine. Hier, elle n'arrivait pas à dormir, alors elle s'est faufilée vers le salon où son papa et sa maman regardaient une série à la télé. Une jeune femme blonde en maillot de bain doré donnait une raclée à un méchant. Plus tard, c’est décidé, elle sera comme elle !

Alors que sa mère s’attarde pour discuter encore avec la maîtresse. Une femme, la trentaine, les cheveux noir, s'approche d'elle. Elle-même ne semble pas trop savoir ce qu'elle fait là. Elle a des instructions à suivre alors elle le fait, vite fait et on en parle plus. Elle s'agenouille donc pour être à hauteur de la petite fille étonnée et lui dit :  "Désolée, nous n'avions pas beaucoup de choix de tailles"... La dame s'en va laissant la petite fille dans l'incompréhension la plus totale. Rassurée de ne pas avoir à parler à une inconnue. (C'est dangereux les inconnues.) Elle s'en retourne jouer avec sa copine.

Elle a 12 ans. Ses cheveux châtain clair coupés courts lui tombent à moitié sur son visage marqué encore par les rondeurs de l'enfance. Elle rentre maintenant de l'école toute seule. C'est une grande, elle a même droit de regarder des séries de grands parfois à la télé. Elle est particulièrement contente et cela se voit. Elle s'est trouvée une brassière/un soutien gorge taille A pour enfant mais rembourré, et sa mère a cédé ! Elle fait désormais “petite femme” se dit-elle tout en sortant de sa poche un distributeur de sucrettes qui lui sert de bonbons. Le goût amer est un peu gênant au début, mais on s'y fait vite, et après c'est comme des bonbons, mais qui ne font pas grossir !

Une femme semble attendre sur le chemin devant un magasin de vêtements. Un smartphone à la main, elle a visiblement beaucoup plus important et intéressant à faire. Mais son travail lui impose parfois de faire des choses. C’est important le travail et elle a beaucoup de responsabilités. La fillette est enfin là. Elle se plante devant elle, et sans vraiment savoir pourquoi elle le fait ni se soucier de l’air mi-surprise, mi-apeurée de la petite fille elle lui dit: "Désolée, nous n'avions pas beaucoup de choix de tailles"... Elle voit que la fillette ne comprend pas, et elle s'en fiche. Son taxi arrive, elle va pouvoir vaquer à ses importantes occupations professionnelles.
Une folle certainement… La fillette reprend une sucrette et s'en repart.


Elle a 16 ans, ses cheveux teints en auburn coupés courts brillent au soleil. Elle rentre du lycée. En Bio... enfin "Science de la Vie de le Terre" comme ils appellent ça, elle a étudié les protéines, les lipides et les glucides ainsi que les besoins nutritionnels humains. Machinalement, elle sort une sucrette du petit distributeur qu'elle a toujours dans sa poche. Elle sait qu'il ne faut pas en manger trop car c'est peut être cancérigène. Mais ce qu’elle sait vraiment depuis toute petite et que son cours de bio n'a fait que le confirmer : c'est pour son bien. Le sucre c'est mal. Un goût sucré artificiel dans la bouche, elle calcule pour la toute première fois de sa vie le nombre de calories qu'elle a absorbées aujourd'hui. Et il le faut, pour qu’elle puisse adapter ses portions. 
Elle a beaucoup grandi ces 2 derniers mois . Elle doit refaire sa garde robe et hier elle a fait les boutiques. Il y avait bien ce super pantalon mais impossible de rentrer confortablement dedans. Hors de question de prendre la taille au-dessus. Honteuse, elle avait lutté contre sa gêne et demandé si la boutique n’avait pas le même en plus grand. Non, cela s'arrêtait au 36. Elle était sortie de la boutique dégoûtée et bien décidée à agir.
Dans ses pensées et ses calculs de calories, elle n'a pas vu la femme devant elle. "Oh pardon, excusez-moi…
“- Non, ce n'est rien, c'est moi qui suis désolée, nous n'avions pas beaucoup de choix de tailles"
N'avait elle pas déjà vu cette femme ? Était-ce une vilaine moquerie parce qu’elle n’arrivait pas à rentrer dans le pantalon hier !
Elle s'en retourne chez elle en courant.
En soirée elle se re-matte le dernier épisode de sa série fétiche tout en faisant ses devoirs. Même si peuplée de poupées barbies risibles, elle l'adore car ça lui vide un peu la tête... mais elle repense à ce pantalon trop sexy....
Quelque chose l'empêchera désormais de grandir et de devoir renouveler entièrement ses vêtements. 


Elle a 18 ans. Elle a tiré ses cheveux en queue de cheval si fort que même à 8 ans elle n’aurait jamais laissé sa mère faire. Elle tente d'arrêter de se focaliser sur la douleur dans son ventre et tente de se concentrer sur sa copie. Elle aurait dû prévoir un quartier de pomme. Elle passe son BAC, l'épreuve au plus gros coefficient. Ce n'est qu'une formalité, le contrôle continue et les entraînements répétés au BAC blanc lui garantissent quasiment à coup sûr une super mention et le choix de l'école qu'elle voudra... Mais une petite boule de douleur lancinante est cependant dans son estomac. Cette douleur lui est familière, amicale. Ce n’est pas la peur de l'examen. Cette douleur, elle l’aide à travailler dur... du moins d’habitude.

Quelque semaines plus tard la même femme brune l'attendra devant le tableau présentant les résultats. Elle lui dira qu'elle est désolée, qu'ils n'avaient pas beaucoup de choix de taille... Mais elle ne fera pas attention à elle, ne la verra même pas... trop dégoûtée.

Pas assez concentrée lors de l’examen, elle n’avait pas eu la note nécessaire qui lui aurait permis d'accéder à l'école qu'elle souhaitait.


Elle a 22 ans. Ses cheveux qu’elle a teint en noir bleutés mettent en avant la blancheur de son visage de porcelaine. Elle a encore zappé le CROUS avec ses amis sous prétexte de réviser son partiel. Avoir l'esprit occupé c'est la clef, elle l'a compris il y a longtemps. Ce soir encore, même les examens terminés, elle se lobotomise devant des séries, avant de s'endormir d'épuisement le poste de télé toujours allumé. Sans cela, elle n'arrive pas à s'endormir de toute façon. Mais bien sûr elle ne dira jamais à personne que c'est son amie lancinante dans son ventre qui en est la cause.

Juste avant de s'endormir épuisée, une femme brune était apparue à l'écran, une responsable de figuration ou de casting ... Elle avait bredouillé quelque chose de bizarre à propos de problèmes de choix de tailles de costume... Pas compris... Dormir…


Elle a 23 ans. Ses cheveux roses ne mettent pas vraiment en valeur la pâleur de sa peau, mais c'est maintenant une petite femme-enfant qui rayonne littéralement de contentement ! Son petit ami l'a larguée hier parce qu'elle était "trop chiante". Tant mieux ! Elle ne l'aimait pas de toute façon. Elle faisait cela machinalement avec lui. Qu'il lui ait dit “bye bye” en premier lui évite de le faire et bon débarras !

Si elle est si contente, c’est ni pour ça, ni parce qu’elle a obtenu son diplôme. Non, c'est pour autre chose, autre chose de plus important pour elle. Il y a une semaine, elle a vu son docteur qui l'a complimentée... En effet, il lui a dit qu'elle devait se "remplumer un peu” et que c'était certainement pour ça qu'elle n'avait plus de règles. Elle rigole rien qu'en y repensant. Elle lui avait sorti l'excuse de “beaucoup de pression, examens finaux... stress” et c'était passé comme une lettre à la poste. Comme toujours, comme tout le monde, il avait gentiment complété. "Ah! Mais le stress aussi peut avoir cet effet !" lui avait-il répondu, content de lui d’avoir résolu le mystère. Elle avait joué les étonnées d'apprendre que le stress pouvait avoir ce type de conséquence et il avait été ravi de partager sa connaissance sur les effets délétères du stress. Au final un ou deux baratins savamment préparés plus tard, il lui avait même refilé les médicaments qu'elle voulait !

Aujourd'hui son corps s'est enfin plié à sa volonté. Elle est trop fière d’elle ! Elle a vaincu. Elle rentre dans cette petite robe moulante taille 34-36 qu'elle lorgnait depuis plusieurs mois. Limite même elle flotte un peu dedans, le pied ! Elle n'entend plus la petite douleur dans son ventre, c’est son quotidien et tout va bien.

Un homme, assez âgé, costume et chemise taille ample lui jette un regard libidineux. Cela, c'est l'effet de sa taille de guêpe dans cette petite robe ! Fière, elle ne peut s'empêcher de lui sourire en retour. Juste, elle adore cette robe à laquelle son corps s’adapte si parfaitement !

Peut-être pourrait- elle coucher avec cet homme. Pourquoi ? Juste parce que, enfin, avec ce corps, elle le peut. On l'aime. Elle est enfin normale. Elle est comme tous ces gens à qui il arrive plein de choses dans les séries télés. La vie est à elle. Et cela restera comme ça… enfin seulement si elle fait attention ! ne peut-elle s’empêcher de se reprendre.

À quelques mètres de là, une femme en tailleur et escarpins s’approche pour faire son devoir. Mais son talon aiguille se prend entre deux pavés mal joints et se casse net. C’est pas vrai ! Sans qu’un mot ne sorte de sa bouche, elle peste sur ces pavés si peu pratiques pour marcher ! Elle retire son escarpin gauche et y arrache le dernier morceau de plastique qui retient le talon à moitié cassé ! Elles étaient si belles ces chaussures ! Ces pavés pourris, c’est ridicule, c’est un trottoir ! Un trottoir c’est fait pour marcher, non ? Honteux ! Ils ne pensent donc pas aux femmes ? Elle qui avait déjà si mal aux pieds ! Ils pourraient faire quelque chose de plus plat que des pavés non ? Non ?!

Le temps s’arrête. Dans sa main, elle regarde son talon de 10cm cassé... 10cm... Une vitrine voisine lui renvoie son propre reflet. Sa vision se brouille, mais pourtant elle se voit avec une acuité qu’elle n’avait encore jamais ressentie. Incrédule, son regard retourne à la vision de son long talon cassé qu’elle serre dans sa main à s’en faire mal.

Plus loin, la jeune fille s'est elle aussi attardée devant le reflet d’une vitrine. Pour la première fois, elle la voit. Si juvénile pour son âge. Elle pourrait jouer une figurante dans un lycée sans que ça ne choque personne. Tremblante, en déséquilibre, elle arrive à arracher son deuxième talon. C’est clodiquante et les traits tirés qu’elle franchit les quelques pas qui la séparent de la jeune femme aux cheveux roses…

Toutes ces années elle prononçait les mots, mais elle non plus ne les comprenait pas… Cette phrase si anodine, si banale… si innocente. Cette phrase, elle avait été condamnée à la dire et redire… Et voilà. Elle était là, face à une jeune femme inconnue ou bien était sa nièce ? Ou bien sa fille ? Ou simplement elle? Mais au final, qu'est-ce-que cela change ? La sentence doit-elle vraiment être dite ? C'est d'une voix tremblante que les mots sortent seuls de sa bouche sans qu’elle ne puisse les retenir… Ces mots, ces mots qui n’ont aucun sens jusqu’à ce qu’on leur en trouve un… "Désolée, ils n'avaient pas beaucoup de choix de taille..."

La femme enfant se retourne et lui sourit largement, elle comprend : Cette femme devait certainement travailler à la boutique de mode !

"Il ne faut pas être désolée madame, ne vous inquiétez pas, j’ai la taille parfaite pour cette robe ! "



-------------------------------

Epilogue :

“Oui Monsieur… Comme convenu j'ai viré la Directrice de casting chargée de figuration. Sa dernière remarque à la direction à propos des costumes était vraiment déplacée. On ne l’aurait pourtant jamais cru féministe. Elles sont partout ces fouines à vouloir nous bouffer les couilles. Et puis de toute façon elle ne correspondait plus aux standards de la chaîne.

Bref, la petite intérimaire s'est chargé de la campagne pour récupérer les candidatures. D’ailleurs voici les photos que j'ai sélectionnées si vous voulez les voir.”

Assis à son bureau, l'homme passe distraitement les photos en revu et s'arrête sur celle d'une jeune fille aux cheveux roses.

"- Ah oui...pas mal. Celle-là il faut absolument la “prendre” Ha Ha ! Enfin du moins si elle perd un peu de poid... J’ai cru comprendre que nous avions des problèmes avec les tailles des costumes des figurantes".

 

-------------------------------
Contexte à ce récit

Au détour d’une page, je vois une annonce.
Pour le tournage de la série américaine fantastique Theodosia (diffusion HBO) réalisé par Matthias Hoene, ils recherchent des profils d’homme et femme de 20 à 60 ans, multi-ethnies, et styles différents.

Des mensurations sont requises car Film en costume 1906:

 hommes:

- tailles vestes possibles  : 44,46,48,50,52 (M ou S)

- 80-96 en tour de taille - 1M85 max

Pour les femmes :

- tailles 32-34-36-38 max ….

La Directrice de Casting - Chargée de figuration  qui envoie le message indique : “Désolé c'est très précis car les costumes n'ont pas beaucoup de choix de taille.”

Je reste coite devant cela … femme... plus de 20ans... taille 32-34-36-38... la moyenne n'est elle pas à 40 ?

Ne parvenant pas à dormir... j'ai fini par écrire…


Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.