Charles Péguy, l'inépuisable

 

Charles Péguy

L'inclassable

De Géraldi Leroy

 

ISBN :978-2-200-28749-8

Éditeur :Armand Colin

Date Parution :21/05/2014

Collection :Nouvelles biographies historiques

368 p. 24 € 50

 

Inépuisable Péguy.

 

Péguy lui-même prévient : « Il ne faut pas parler de transformation ni de conversion...Je suis demeuré le même homme, mais de la même manière qu'un arbre pourvu de ses feuilles est semblable à son propre squelette d'hiver. » ( cit.p 233)

 

Complexités des rapports de toute vie et de l'oeuvre exprimée. Nul plus que Péguy n'a pu délier, dans son souci constant d'authenticité, sa vie dérangée (Foucault, Guillemin) de son œuvre dérangeante, contradictoire et profuse, depuis le style - les styles – jusqu'aux engagements – corps et esprit / esprit et corps – sociaux, politiques, littéraires, spirituels, poétiques, amicaux et familiaux.

 

Péguy, tiraillé de tous les côtés, trouve, avec Géraldi Leroy, justice. Plutôt que d'égrener les Péguy ceci , Péguy cela, l'universitaire biographe, éminent spécialiste de Charles Péguy, souligne les multiples facettes de Péguy. Travail de titan pour œuvre de Titan. Le projet de restituer un Péguy complet est parfaitement atteint et abouti.

 

Plutôt que (dé)considérer Péguy de l'extérieur (et courir le risque du jugement) ; plutôt que sombrer dans l'intime (et courir le risque de la fusion) Géraldi Leroy opère en savant connaisseur et confronte patiemment les pièces des différents dossiers – le tout sans parti pris.

 

D'où le sous-titre : l'inclassable.

 

Henri Guillemin, biographe, focalisa ses analyses autour du Malheur, de la Tristesse et la Déprime de Péguy. Parti pris : jeune, Guillemin fut secrétaire de Marc Sangnier, lequel avait subi les railleries de Péguy.

 

A l'inverse, Romain Rolland (qui subit aussi les foudres de Péguy) produisit une biographie empathique tant il fut impressionné par l'oeuvre de son ami.

 

G.Leroy évite l'un comme l'autre. Il n'a pas de point de vue. Et ne pas avoir de point de vue fixe et assigné est ici un gage de fidélité et de respect à la vie et à l'oeuvre de Péguy. Car il n'y a pas d'unité de principe chez Péguy : il y a des lignes et des fractures, des périodes et des chevauchements, des croisées et des gués, des contrastes et des vides et des pleins. Le sens vient toujours après.

 

Ici Péguy paraît délivré de ses multiples livrées ; ici surgit le philosophe. Philosophe pas encore reconnu par les philosophes officiels ou officieux. Car le philosophe ne goûte guère les officines quoiqu'il doive résister aux tentatives d'en créer, ainsi Les Cahiers de la Quinzaine – tout en en assumant les actes et le prix, et les désastres économiques. D'où aussi la mauvaise foi de l'homme de la foi absolue et sans concession : oui, Péguy s'est fâché avec quasiment tout le monde. Il s'est fâché comme l'amant se fâche avec ce qu'il aime trop fort. Mais, aussi bien, il en a fâché du monde, lui le gêneur, l'empêcheur de penser en rond, le dénonciateur des idées arrêtées, le pourfendeur des tyrannies, des grandes tyrannies historiques et des minuscules tyrannies quotidiennes.*

 

Car Péguy est à la philosophie française ce que Nietzsche est à la philosophie allemande ( cf. Bruno Latour et Camille Riquier ici : http://www.bruno-latour.fr/sites/default/files/134-CAMILLE-PEGUY.pdf )

 

Car Péguy est un créateur de concepts (Deleuze) : événement, internité, simplexité … Un champ de mines qui attend bien des démineurs.

 

Si Péguy a fait coulé beaucoup d'encres (et le centenaire de sa mort n'y est pour rien) et produit tantôt de la haine, tantôt de l'admiration béate, souvent des malentendus, cette monographie, au-delà de la plate biographie, restera sans doute une des pierres dans les fondations d'une authentique approche de l'œuvre monumentale de Péguy, œuvre de résistance aux puissances très actuelles : le racisme, l'argent, l'ignorance, le Progrès... et les clichés.

 

Car, si Beckett est l'épuisé, Péguy est bien l'inépuisable.

 

Didier Bazy.

 

* (cit. P 266 A propos des mots de Péguy sur Jaurès : «  Même si l'on pense que cette déclaration ne rend pas justice à l'action et à la pensée de Jaurès, il est clair qu'elle ne constitue pas en elle-même un appel au meurtre, mais qu'elle découle en fait d'une détermination patriotique absolue. »)

 

 

 

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