Comment briser le cercle de la vengeance?

Réflexions sur les politiques antiterroristes liées aux attentats du 13 Novembre 2015. «Toi qui les a tué. Dis toi bien que ta violente bêtise ne m’entrainera pas vers la bêtise de la violence. Je ne veux pas que l’amour que tu as tué, se convertisse en haine et en guerre, ce serait te faire trop de plaisir.» 

La sociologie politique des conflits nous apprend que le premier élément de réflexivité nécessaire à l’analyse est de percevoir le mimétisme entre des adversaires qui ne cessent de jurer leur différence radicale, poussant l’autre dans l’inhumanité et promettant son éradication totale et finale. Malgré les dissymétries existantes en terme de représentativité de communauté, de processus électoraux, de systèmes normatifs, les pratiques d’acteurs engagés dans des violences extrêmes finissent par les indifférencier au fur et à mesure de la lutte, cette dernière engageant dans une réciprocité des actes de violence, dont la monotonie et la bêtise ne sont qu’un des aspects les plus apparents.

Aux bombes succèdent les bombardements à moins que ce ne soit l’inverse. Un peu comme dans la pièce “qui a peur de Virginia Woolf?” chaque adversaire tend à justifier sa violence par une phrase enfantine: “ce n’est pas moi qui ait commencé”, en tentant de repousser ainsi l’origine du premier acte violent sur celui qu’il dénonce. Le processus d’accusation que François Tricaud avait, il y a bien des années, exploré, repose sur cet élément quasi magique où la désignation de l’origine de la violence du côté de l’adversaire, sert non seulement à l’accuser d’être un fauteur de troubles qu’il faut détruire, mais il provoque aussi, et surtout, une “purification” de la violence de retour, celle par qui l’on se venge, celle par qui on applique la loi du talion. Cette dernière n’est plus violence, elle est convertie en “sécurité”.

Cette violence là produit des effets non négligeables politiquement. Elle permet de rassembler des foules contre l’adversaire désigné, même lorsque ce dernier reste flou. Elle permet de lier ensemble ceux qui s’opposent habituellement à travers des écarts distinctifs en jouant de l’unanimisme et elle brouille ainsi les repères ordinaires. Elle justifie l’accumulation de moyens permettant non seulement de rendre coup pour coup mais aussi d’intensifier la violence par une escalade visant à briser l’adversaire.

Cette loi du talion qui se fonde sur la nécessaire réponse à la violence par une violence identique ou un peu plus forte, est déjà une régulation par rapport à la violence totale. Elle se fonde sur un jeu d’accusation réciproques où chacun s’estime victime de l’autre et justifié dans son combat. Et c’est ce que René Girard avait désigné comme le ressort d’une violence-vengeance ne finissant qu’avec la résolution de la crise par la création de boucs émissaires, de victimes différentes de ceux qui ont perpétré la violence mais qui sont ou passent à proximité.

C’est ce mécanisme qui permet même parfois de prendre pour cible des “ennemis” éloignés de ceux qui sont censés avoir frapper en premier, mais qui sont “commodes” car ils sont moins difficiles à combattre, parce qu’ils n’ont ni armes, ni cohésion sociale, et parce qu’ils sont souvent plus proche et saisissables, car quasiment “sous la main”. Cette violence là peut parfois se dire militaire, policière, judiciaire et les institutions peuvent la voiler de nombreux régimes de justification allant de la survie du régime à la protection des citoyens en passant par la condamnation morale des valeurs inférieures de l’autre. Mais cette violence là n’est pas la guerre, elle n’est pas la lutte contre le crime, elle est une forme de vengeance qui tourne à la colère froide et à la prolongation des actes de coercition lorsque le plus puissant s’est vu agressé et considère qu’il est dans son “bon droit”.

Cette forme de vengeance qui se détache souvent des oripeaux de la justice dans son expression et se veut tout autant exceptionnelle que permanente, ne produit que très rarement l’extinction du conflit, elle en devient au contraire le moteur, en agissant souvent de manière indiscriminée par l’élargissement des cibles suspectes, et en polarisant des groupes jusque là peu concernés en deux camps résolus à en découdre. Elle peut parfois, en particulier lorsque le régime est fort, lorsque la cause semble entendue et que l’horreur de la violence spectaculaire de l’autre révulse tout un chacun, mobiliser jusqu’à des quatre vingt dix pour cent d’une population sur un territoire donné, mais, si dans le même temps, elle a contre mobilisé ne serait ce que cinq à dix pour cent, d’individus, prêt à passer à l’action, elle a finalement échoué.

La vengeance du fort, lorsqu’elle se départit des procédures ordinaires de justice- procédures qui supposent des évidences, la présomption d’innocence, et une justice criminelle rigoureuse mais extrêmement précise, calibrée, proportionnée- ne règle pas à long terme de conflits, elle ne fait que l’arrêter momentanément et le repousser de quelques mois, de quelques ans ou d’une génération.

Que l’on prenne les luttes des organisations clandestines d’ ETA, de l’IRA, ou du FPLP, et les réponses que les gouvernements leur ont apporté initialement, on voit que c’est uniquement en se détournant de ce premier moment d’horreur et de colère, de noirceur patriotique exacerbée qui tend à exclure de la communauté les multiples marges qui la constitue dans sa diversité, que l’on peut aborder une politique effective de l’antiterreur. Le good Friday agreement est certainement difficile et peu à l’ordre du jour à l’échelle mondiale, mais il pourrait y avoir, au minimum, une réflexion sur la reconnaissance des enjeux politiques et sur le manque d’avenir des solutions qui prétendent que la violence technologique détruira la barbarie et empêchera sa réémergence sous d’autres formes.

La violence et la guerre sont elles une réponse à la violence des attentats? Pour certains, cela ne fait aucun doute. C’est le seul moyen d’arrêter la violence en imposant une violence plus forte, tellement forte qu’elle arrêtera la première, et qu’elle dissuadera d’autres de recommencer. Dire que la guerre est nécessaire revient souvent à ce premier moment, à cette première croyance dans l’efficace de la violence armée comme moyen de sécurité.

Et pourtant, parmi les hommages aux victimes, pas de demande de guerre, pas de cris de vengeances, pas d’applaudissements massifs envers les déclarations d’unanimisme guerrier et combatif, plutôt une célébration de la jeunesse et des valeurs d’amitié, et une résignation, comme s’il s’agissait d’une fatalité. Nous sommes loin des attentats de Charlie Hebdo et d’un unanimisme qui avait finalement divisé et laissé un gout amer dans la bouche de nombreuses personnes étant sous obligation de prononcer publiquement leur “ralliement”.

Seul l’unanimisme officiel des chefs d’Etat continue, comme s’il représentait celui des sociétés civiles. Et le premier, se pare des plumes du second, pour lui faire dire son accord avec plus de coercition et de surveillance, plus de “renforcement de mesures dites antiterroristes”. Seulement ces mesures provoquent une inflation législative antiterroriste et, loin d’être une réponse aux attentats, elles ont finalement peu à voir avec ce qui s’est produit. Elles risquent de constituer, non une solution à la violence politique qui vient de se produire, mais au contraire une ultra solution, c’est à dire une solution qui engendre plus de problèmes qu’elle n’en résout.

Cette ultra solution devient elle-même source d’une dynamique engendrant une escalade de la violence transnationale. Elle déploie des moyens voués à l’échec, à l’image de ce que Watzlawick décrivait lorsqu’il parlait de ‘comment réussir à échouer’ quand on s’entête dans le renforcement de mesures inadaptées, spectaculaires peut-être mais inappropriées.

Peut-on faire autre chose qu’intensifier la violence là-bas et le contrôle ici, dira-t-on? La surveillance approfondie n’est-elle pas la solution, et les libertés retrouvées de demain, après la victoire, ne valent elles pas une restriction des libertés d’aujourd’hui? A moins que… A moins que cette violence là-bas n’exacerbe encore plus la violence ici, à moins que le contrôle d’ici ne fabrique les conditions de la discrimination et de la polarisation asymétrique nécessaire à l’éclosion de la haine et de la violence?

Qu’est ce que l’excès? Peut il y avoir excès en comparaison à la cruauté adverse?  Pour moi, la réponse est oui, même s’il est difficile de l’entendre dans le temps de l’émotion. L’excès de la réponse est une question légitime, le premier acte de distanciation et de réflexivité d’une société démocratique, car il plus facile d’agir sur soi que sur l’autre, et au minimum, cette réflexion suppose de ne pas se laisser entrainer dans une spirale détruisant par ses pratiques, les valeurs que l’on dit défendre.

Il s’agit donc d’éviter le maximalisme et les surenchères sécuritaires où l’évocation de la sécurité devient comme un torrent en cru, qui charrie certes la protection et son bouclier, mais aussi le nationalisme chauvin, l’égoïsme, la discrimination, ainsi que les idéologies nauséabondes de la supériorité raciale. Réfléchir ensemble, au delà des jeux électoraux, à la nécessité du contrôle, à la proportionnalité de la violence, au refus des amalgames et des prétextes multipliant les cibles hors du périmètre initial, juste parce qu’elles sont disponibles, est le seul moyen de conjurer les effets d’un état d’urgence qui reconfigure les pratiques concrètes de justice et liberté qui sont au cœur de la légèreté de l’être qui a été brisée avec les assassinats aux terrasses.

La réflexion sur les limites de la sécurité et sur ses possibles excès suppose dès lors de garder, bien accrochée au cœur, l’idée de justice, de présomption d’innocence, et non celles de vengeance et de suspicion. Un excès de la “réponse” peut précipiter le monde dans autant de problèmes qu’une absence totale de réponse, les deux se rejoignent dans l inefficacité et l’absence de légitimité, n’en déplaise à ceux qui cherchent à les opposer et proposent une solution technique de sécurisation maximale par le contrôle et la surveillance globale préventive et prédictive.

Nous savons depuis le 14 Septembre 2001 et le choix d’une guerre au terrorisme que cette “solution” a été toute aussi mortifère que son origine prétendue les attentats du 11 Septembre. Nous savons que Madrid avait montré la voie d’une autre solution, plus judiciaire et n’avait pas déclaré la guerre au Maghreb. Nous savons aussi à quel point Londres a réintroduit l’image d’un ennemi, non plus infiltré, mais “intérieur” et a transformé l’attitude de nombreux pays en développant une paranoïa politique dirigeante gagnant de proche en proche toutes les institutions, évitant de peu le Maccarthysme planétaire.

Nous savons enfin que les pratiques illibérales des régimes politiques libéraux ne rétablissent pas la paix, elles ne font que, d’une part, faire monter électoralement les extrémistes politiques sécuritaires, qui demandent toujours plus et ne sont jamais satisfaits des moyens mis en œuvre, et d’autre part elles donnent des prétextes à ceux qui s’éloignent du droit et des valeurs qu’ils défendent, favorisant ainsi ceux qui recrutent pour les frapper: Guantanamo, Abu Ghraib, la torture, les assassinats extrajudiciaires par les drones sont là pour nous rappeler que cette circularité de la violence n’est pas une vue de l’esprit mais un mécanisme social et politique de première importance.

Chaque fois la sécurisation s’est invertie en insécurisation et a emballé le phénomène au lieu de le stopper. Alors que l’Espagne et la Norvège ont connu les pires attentats de leur histoire, leurs gouvernants ont eu le courage de répondre différemment en renforçant la voie judiciaire, et on serait bien inspiré de suivre leur exemple au lieu d’emprunter le chemin des expériences anglo-américaines. Mais, ici, pour l’instant, nos dirigeants français actuels se sont au contraire engagés dans cette pente facile et répétitive de la violence-vengeance qu’ils veulent nommer guerre, mais qu’ils ne veulent ou ne peuvent ni déclarer officiellement, ni véritablement conduire.

L’accélération des bombardements, l’alliance avec la Russie sur des régions de la Syrie, qui concourent aux départs de réfugiés que dans le même temps on cherche à bloquer à nos frontières, en ne mettant la focale que sur la souveraineté du droit à contrôler les frontières face aux “migrants”, débouche sur des contradictions majeures. On commence à oublier les obligations internationales sous prétexte que deux des acteurs clandestins seraient porteurs de passeports syriens, et l’on voit comment des rhétoriques qui associent terrorisme avec migrants et réfugiés s’insinuent dans le débat et mettent en péril la libre circulation de l’espace Schengen de l’Union Européenne, et derrière elle toute la convivialité des terrasses parisiennes et de leur cosmopolitanisme.

On voit aussi, simultanément, un élargissement des cibles des perquisitions par les préfectures, autorisées hors de tout mandat judiciaire par la loi du 20 Novembre et qui commence à s’appliquer à toutes les marges de population que l’on pense indésirable et que l’on noie dans des suspicions catégorielles. Les préfectures ont commencé à perquisitionner, non pour rechercher de potentiels jihadistes, mais bien au delà, pour trouver de la drogue (shit) ou des dortoirs et ateliers clandestins, quand ce n’est pas des militants écologistes.

Le Ministre de l’Intérieur Cazeneuve s’est senti obligé de faire un rappel à l’ordre qui, dans ce cas justement, est un rappel à l’Etat de Droit, et on peut lui en savoir gré, mais les discours très autoritaires de Manuel Valls vont au contraire dans le sens du laisser-faire administratif. Il en résulte un début d’emballement mimétique qui doit être stoppé avant que la réciprocité et le mimétisme des adversaires ne deviennent que trop vrais et n’engagent dans un échange accéléré des coups violents.

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