Comment le parti travailliste pourrait sortir l’économie mondiale du 20è siècle.

Article de Georges Monbiot sur le Guardian, 11 octobre 2017; traduction de ma part, le 01 décembre 2019

Le crack de 2008 porte une chance de se débarrasser de notre système inique qui brise la planète … voici quelques idées.

Nous vivons encore dans cet interminable 20ème siècle.
Nous y sommes figés par ses technologies redondantes : le moteur à combustion interne, les centrales thermiques, les parcs industriels.
Nous y sommes embourbés par sa politique redondante : des systèmes électoraux corrompus, captés par les fonds divers et des lobbyistes, l’échec à tempérer la représentation par une participation réelle.
Et nous y sommes coincés par son économie redondante : le néolibéralisme et le keynésianisme, toujours porté par ses opposants. Bien que ce dernier système ait très bien fonctionné pendant 30 ans ou plus, on a du mal à voir comment il peut nous aider à traverser ce siècle, particulièrement en raison de la croissance qu’il tend à maintenir, et qui nous plonge tête baissée dans la crise environnementale.

Une croissance économique soutenue sur une planète qui ne s’agrandit pas implique l’explosion des limites environnementales : c'est ce à quoi nous assistons aujourd'hui, dans le monde entier. Un article récent dans Nature estime que nos chances actuelles de maintenir le réchauffement global à moins de 1,5 ° C ne dépassent pas 1%, et pour moins de 2 ° C, seulement 5%. Pourquoi ? Parce qu’alors que le taux de carbone lié à l’activité économique est censé diminuer de 1,9% par an, le PIB mondial par habitant devrait croître de 1,8%. Ça rend caduques presque tous les investissements et leur efficacité dans les énergies renouvelables. L'indice censé mesurer notre prospérité mesure plutôt notre plongée vers la ruine.

Mais la grande rupture qui a débuté en 2008 offre une chance de changer tout cela. Le défi consiste maintenant à faire en sorte que les nouveaux mouvements politiques s’attaquant au pouvoir établi en Grande-Bretagne et ailleurs ne créent pas un espace pour des idées anciennes (telles que le keynésianisme du XXe siècle), mais initient une nouvelle politique fondée sur de nouvelles bases économiques et sociales.

C’est peut-être l’occasion d’un dernier geste glorieux pour l’ancien modèle : un virage technologique qui rappellerait le keynésianisme militaire lors de la Seconde Guerre mondiale. En 1941, les États-Unis ont entièrement redirigé l'économie civile vers un devoir patriotique : en quelques mois, les constructeurs automobiles ont produit des avions, des chars et des munitions. Un gouvernement déterminé pourrait faire quelque chose de similaire en réponse à la crise climatique : une transformation soudaine, qui remplacerait notre économie fossile. Mais, après une telle reconversion, il ne pourrait plus, je crois, éviter le passage à un modèle économique vraiment différent.
La nouvelle approche pourrait débuter par la mise en lumière des idées de sobriété privée et de luxe public. Il n'y a pas assez d'espace physique ou environnemental pour que tout le monde puisse jouir d’un luxe privé : si chaque londonien faisait l’acquisition d’un court de tennis, d’une piscine, d’un jardin et d’une collection d'art privée, la ville recouvrirait l'Angleterre. Le luxe privé ferme l'espace, en le privatisant. Mais de magnifiques équipements publics - parcs et terrains de jeux, centres sportifs et piscines publiques, galeries d'art, allotissements et réseaux de transports en commun - créent plus d'espace pour tous à un coût bien inférieur.

Dans la mesure du possible, ces actifs ne devraient être détenus et gérés ni par l'État ni par le marché, mais par des communautés, sous forme de biens communs. Le commun sous sa forme véritable est un système non capitaliste dans lequel une ressource est contrôlée à perpétuité par une communauté, pour le bénéfice partagé et égalitaire de ses membres. Un modèle possible est le plan de commons transition plan, commandé par la ville flamande de Gand.

La taxation de la valeur foncière a également un pouvoir de transformation. Ça permet de remettre entre nos mains le revenu actuellement siphonné de nos poches sous forme de loyer - puis hors du pays et dans des paradis fiscaux -. On peut ainsi diminuer la valeur des terrains, ce qui réduit le prix des logements. Et alors que les gouvernements locaux et nationaux pourraient utiliser une partie de l'argent pour financer des services publics, le reste pourrait être restitué aux communautés.
Ajoutez à cela un droit d’achat communautaire, permettant à chaque communauté d’utiliser cet argent pour acquérir son propre terrain, avec des fiducies communes qui donneraient pouvoir pour assembler des sites de construction, avec un nouveau droit pour les acheteurs et locataires potentiels de planifier leur propre lieu de vie, et c’est là qu’on arrive à des choses excitantes. Cela pourrait être une formule pour répondre aux besoins de logement, offrir un « luxe » public et renforcer considérablement le sens de la communauté, l'autonomie et la reprise en main. Cela aide à créer ce que j'appelle la politique « d'appartenance ».

Mais cela ne s’arrête pas là. Les loyers perçus par les fiducies communes pourraient être utilisés pour créer une version locale des fonds souverains de citoyens (sur le modèle des fonds souverains en Alaska et en Norvège) proposée par Angela Cummine et Stewart Lansley. Le gain provenant de ces fonds pourrait être distribué sous la forme d’un revenu de base local.

Et l'argent que le gouvernement investit encore ? Dans la mesure du possible, j'estime que cela devrait être mis sous contrôle d’un budget participatif. Dans la ville brésilienne de Porto Alegre, le budget d’infrastructure est alloué par la population : environ 50 000 citoyens y participent. Les résultats - amélioration de l’eau, de l’assainissement, de la santé, des écoles et des crèches - ont été tellement spectaculaires qu’un grand nombre de personnes fait maintenant pression sur le conseil municipal pour augmenter ses impôts. Lorsque vous avez accès au contrôle sur le budget, vous voyez précisément l'intérêt de l'investissement public.

Dans des pays tels que le Royaume-Uni, nous pourrions non seulement adopter ce modèle, mais également l'étendre au-delà du budget des infrastructures locales à d'autres formes de dépenses locales, voire nationales. Le principe de subsidiarité - attribuer des pouvoirs à la plus petite unité politique qui peut raisonnablement les exercer - permet un contrôle démocratique plus large.

Tout cela serait encadré par un système tel que celui de Kate Raworth (la théorie du Donut), qui, au lieu de chercher à maximiser la croissance, fixe un seuil de bien-être minimal, en deçà duquel personne ne devrait tomber, et un seuil supérieur des limites environnementales que l’activité économique ne devrait pas transgresser. Une économie participative pourrait être accompagnée d'une politique participative, impliquant un transfert de responsabilités radical et un contrôle démocratique minutieux sur les décisions qui affectent nos vies.

Qui pourrait diriger ce changement global ? Ce pourrait être le parti travailliste britannique. Il recherche activement de nouvelles idées. Il sait que plus le changement qu’il offre est important, plus l’engagement des volontaires sur lequel repose son insurrection est important : le modèle du « grand recrutement » qui a changé le destin du Parti travailliste aux dernières élections nécessite une offre politique ambitieuse.

Le parti travailliste pourrait-il être le parti qui met fin au long XXe siècle ? Je crois que malgré son héritage keynésien, il le pourrait. Plus que jamais, au cours des dernières décennies, il a une chance de changer le monde.

L'article original sur le Guardian est ici

 

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