Y a-t-il [encore] des gens sensés dans la salle?

La sociopathe M.E Thomas se décrit ainsi à Psychology Today "Si vous me rencontriez, vous m'aimeriez. J'ai le genre de sourire fréquent dans les séries télé, mais rare dans la vraie vie."

Et je colle là un propos de Frédéric Lordon à la fin de sa tribune sur le Monde Diplo du 31 mai 2019 :
« Voici les types auxquels les pouvoirs suprêmes ont été remis. Quand ils ont à commenter en public leur action, on les reconnaît à cette phrase caractéristique entre toutes, devenue comme leur motto : « j’assume ». Le propre des sociopathes, c’est d’« assumer » à la face du monde. Je détruis des lieux, je détruis le travail, je détruis des existences, mais j’assume.

De Lombard à Macron, la ligne est droite. Tout ceci suggère de revoir « La question humaine », un film de Nicolas Klotz, qui, déjà (en 2007), posait quelques question aiguës, et invitait à penser notre situation dans l’histoire, les réminiscences de l’histoire, jusqu’à la possibilité de ses répétitions, et par-dessus tout le risque de ne pas reconnaître certaines constantes profondes au motif que les figures ne sont pas exactement les mêmes, c’est-à-dire de méconnaître jusqu’où peuvent emmener des commencements d’abord trouvés sans importance. »

Mais il ne s’agit pas, bien sûr, que de France Telecom ou de Macron, qui lui-même qualifiait F. Hollande de « sociopathe » avant de démissionner de son ministère en 2016.
Jacques Rancière, en 2007, expliquait, dans un écrit intitulé « principe démocratique de l’égalité »

« pour gouverner il faut connaître l’économie, le droit, la stratégie, etc. On retrouve là le sixième titre à gouverner cité par Platon, la connaissance ou la compétence. Mais si on veut respecter ce titre (qui est proprement aristocratique), les plus savants devraient être au pouvoir. Platon était cohérent sur ce point : il était ouvertement aristocrate, c’est-à-dire qu’il estimait que les meilleurs devaient gouverner, et il exhortait les meilleurs, c’est-à-dire pour lui les philosophes, à accepter la charge de gouverner malgré leur répugnance, malgré leur désir de s’occuper tranquillement de philosophie. Notre société au contraire est tout à fait incohérente sur ce point, puisqu’elle revendique le même principe aristocratique (les plus compétents doivent gouverner) mais au lieu d’instaurer un système qui invite les plus compétents à gouverner, elle défend un système électoral tel que se trouvent au pouvoir ceux qui sont les plus désireux d’y être et les plus habiles à s’y faire porter. C’était exactement la pire situation pour Platon, celle où les gens qui aiment le pouvoir ont le pouvoir. On ne devrait jamais donner le pouvoir à ceux qui le demandent (car ça entraîne nécessairement le détournement à son propre profit et la démagogie pour se faire élire) »
http://www.philocite.eu/basewp/wp-content/uploads/.../astevens_2007_Ranciere_egalite.pdf



Ces derniers propos sont d’une importance capitale et d’une clairvoyance totale dans une humanité, pardonnez l’immodestie de mon jugement, totalement aveuglée par les feux de la rampe.
Depuis Platon, et ensuite Socrate, à qui l’on a fait boire la cigüe parce qu’il affichait ne plus croire aux vertus de la Démocratie pervertie d’Athènes, on continue à déléguer notre pouvoir de décision à des individus qui sont les rouages d’un système qui n’arrête pas de se planter, qui nous a menés au bord du gouffre que nous ne pouvons plus nous cacher aujourd’hui, et qui affirment sans rougir « on ne peut pas reculer, le système qu’on a construit est trop complexe, il faut aller de l’avant ».

Il y a cette complexité qui consiste à mettre la tête sous le capot d’une voiture en panne, et se laisser fasciner par une mécanique dont on la logique même nous échappe. Il n’y a de ce côté qu’une solution, la confiance aveugle au mécanicien qui va gérer en expert la situation.
Et il y a cette autre façon de voir, qui consiste à laisser le véhicule où il est, et à se trouver un autre moyen de locomotion.

Nous avons été éduqués à mettre la tête sous le capot, on nous vante sans cesse les mérites de cette technologie, de ce développement qui est la fierté de l’homme, et dont les conséquences dramatiques sur notre environnement, la diversité de notre écosystème ne sont qu’un avatar, un dommage collatéral. Voire une variable de tension, qui peut s’avérer rentable à terme.
Il faut bien se rendre compte que tous nos gouvernements n’ont aucun autre choix politique que de rester « gestionnaires » des accords commerciaux passés entre des officines transnationales, et que, tant que le « Public » reste le garant de ces contrats « Privés », l’apparence démocratique peut être préservée, le business, lui, continuer « as usual ».

Le sujet ici posé est « Peut-on imaginer des Gouvernants qui auraient fait un Chemin intérieur, en route vers l'Eveil, soucieux de la durabilité du Vivant Et de tous les règnes et de l'intérêt collectif. »

En partant de ma précédente affirmation, on ne voit pas comment, si de tels candidats existent (ce dont je ne doute pas), ils pourraient être en mesure d’exercer une politique qui nous sortirait du chemin mortifère déjà tracé (voir la Grèce, la Grande Bretagne, le traitement des expérimentations municipalistes en Espagne et à travers le monde).
J’écoutais hier le grand Sting qui disait « j’ai dit tout ce que j’avais à dire en tant que militant, c’est maintenant aux dirigeants de ce monde de faire leur boulot ». Je respecte le musicien et son engagement, mais à quel point ce discours est-il opposé au cri d’alarme de Nicolas Hulot lors de sa démission du gouvernement, affirmant qu’il n’y a rien à attendre de nos gouvernements, et que c’est à la société civile de s’organiser et d’exiger de sortir du chemin menant à la catastrophe.
Il y a une grande responsabilité, lorsque notre voix porte, à rester dans le plaidoyer, à demander à des gens qui ont les mains liées d’accéder à des complaintes hors de leur compétence. Le résultat, comme disait Pia Mancini, ex députée du Partido de la Red en Argentine, et créatrice de  l’application DemocracyOS, est forcément de deux sortes :
Du silence et du bruit.
(voir la vidéo d’extraits des « Colporteurs de Démocraties » : https://www.youtube.com/watch?v=aYT_JaYE-0U&t=0s
ou directement sur le passage de Pia : 19m04s)
Le silence c’est la soumission acceptée, c’est l’abstention, le constat de l’impuissance, le bruit c’est la violence, la rébellion, la révolte.

Le silence maintient les peuples dans la frustration, le bruit les mène à faire tomber des têtes.
Le résultat de tout ça, c’est la prophétie expiatoire des « démocraties » néolibérales, le TINA capitaliste, rôdé de longue date « c’est nous ou le chaos », la victoire sur l’extrême droite, le Grand Satan, comme enjeu de notre lutte commune .
Sauf que, si les dés sont pipés au départ, et la menace construite, l’histoire nous montre que la majorité silencieuse se range souvent du côté des dictateurs, quelque horreur accompagne leur discours, et que l’accumulation des effets déceptifs de tant de votes « pragmatiques » a de grandes chances d’aboutir à l’arrivée au pouvoir de ces forces autoritaires populistes et identitaires.

Le « système », c’est-à-dire les engrenages complexes qui font que trop de gens d’influence sont nourris à son sein, choisit des maîtres capables d’appliquer l’adage « la fin justifie les moyens » pour se préserver des dérives mettant en doute ses vertus, et quoi de mieux que ces sociopathes en termes d’efficacité ?

A propos du procès France telecom, (https://www.franceinter.fr/justice/proces-france-telecom-maintenant-je-vais-pouvoir-tourner-la-page), en cours jusqu’au 12 Juillet :

« « Sociopathe » désigne cette catégorie d’individus étrangers à toute régulation de la moralité élémentaire et parfaitement insensibles à la souffrance d’autrui, on pourrait même dire à l’humanité des hommes.

De la manière dont les dirigeants de France Télécom discouraient à l’époque, nous savons à peu près tout : les départs qui « se feront par la porte ou par la fenêtre », « la fin de la pêche aux moules », la « mode des suicides », la « crise médiatique », et même, a-t-on découvert récemment, « l’effet Werther », sous-daube pour pensée managériale, à base de fausse science (« l’effet Trucmuche ») et de rehaussement culturel en toc (« nous sommes des humanistes tout de même »), qui « élabore » à partir de la vague de suicides mimétiques qu’aurait occasionnée Les souffrances du jeune Werther — entendre : les suicidés se sont beaucoup émulés les uns les autres, qu’y pouvons-nous donc ?

[…]on ne serait pas loin de leur prêter l’idée qu’après tout, un nombre suffisant de salariés mettant fin à leur jour, c’était une manière comme une autre d’« atteindre les objectifs », puisque dans ce monde qui est le leur, c’est la chose qui compte avant toute autre : que les objectifs soient atteints.

Le plus frappant, et le plus caractéristique, dans le procès France Télécom, c’est que les prévenus, à l’évidence, ne comprennent absolument pas ce qui leur est reproché ou, plus exactement, parviennent sans cesse à le ramener à un système de justifications admissibles, au simple respect de la « nécessité économique », sans doute regrettable à certains égards, mais qui, enfin, s’impose, et dont ils ne sont, à la limite, que les desservants quasi-mécaniques. Un système qui broie les individus jusqu’à la mort, opéré par d’autres individus qui se prévalent d’un commandement supérieur (ici la « loi du marché »), déniant toute responsabilité, hermétiques à tout sentiment de culpabilité, c’est une configuration qui nous rappelle des choses.

Que le sociopathe soit le type néolibéral accompli, la preuve ultime en est donnée — comme toujours — par le sommet de l’édifice. Ce qu’aura été la réaction de Macron aux victimes de la répression inouïe des « gilets jaunes » parle pour lui, et dit tout — formidable éloquence du silence. Car la réaction, c’est qu’il n’y a eu aucune réaction. Littéralement : ça ne lui a rien fait — l’indice sociopathique par excellence. Une morte, 5 mains arrachés, 25 éborgnés, 289 blessures à la tête, mais rien. La même considération que pour du bois mort. Avec, comme à France Télécom, le même déni : « Après des semaines et des semaines, je constate qu’il n’y a eu aucun mort à déplorer du fait des forces de l’ordre » –- c’est vrai, c’était une femme arabe, ça ne compte pas ; « Je n’aime pas le terme répression parce qu’il ne correspond pas à la réalité » ; « Ne parlez pas de répression ou de violences policières, ces mots sont inacceptables dans un Etat de droit ». Face à des annulations aussi massives de la réalité, n’importe quel psychiatre ferait interner le sujet responsable de ces faits réellement commis et mentalement effacés.
Mais dans la sociopathie néolibérale devenue norme, rien de tout ça n’est vraiment sérieux.
Le sociopathe peut faire tuer, faire mutiler, et continuer d’arborer le même sourire entre stupide et effrayant, la même éclatante et terrifiante satisfaction de soi. Dans la version pour abruti, Castaner, lui, va en boîte pour « se relaxer ». Dans la version pour violent à sang froid, le préfet Lallement jouit du travail bien fait dans le silence de son bureau . »

https://blog.mondediplo.net/les-sociopathes-de-france-telecom-a-macron



Ceci étant posé, et si, pour moi, il ne faut pas céder aux sirènes des élections institutionnelles, une démocratie directe ou radicale, un changement de société profond passe par la bascule de nos valeurs, de chacun d’entre nous, et cela passe forcément par l’éducation, la délibération, la conscientisation et la responsabilisation de toute notre société.
Ca ne se décrète pas, ça se fait.
Comme le dit E. Snowdon, présent dans notre montage aussi, « la démocratie n’est pas une histoire de croyance, c’est une histoire d’effort ».
Il faut s’en donner le temps, et ça c’est un vrai choix politique.

Qui, à terme, comme nous sommes plusieurs à l’échafauder ces derniers temps, pourrait se matérialiser en reprenant l’idée d’un groupe de sages en 2017 « Urgence Démocratique », en l’adaptant sans doute.
Comme le suggère Platon, c’est le ou des philosophes, qui devraient « accepter la charge de gouverner malgré leur répugnance, malgré leur désir de s’occuper tranquillement de philosophie ».
Et si l’on regroupait une cinquantaine de sages (ou non), dont le commun serait de ne pas vouloir se mêler de politique ni de gouvernance, de les faire débattre avec des scientifiques, des experts, dans le même nombre, face à une centaine de citoyens tirés au sort, dans une transparence absolue, n’y aurait-il pas là un geste de désobéissance civile, une impertinence de bon aloi face à ce pouvoir arrogant, et peut-être même la première assemblée citoyenne qui irait au-delà de ce conseil consultatif que nous prépare le gouvernement ?

A suivre…

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