La violence sous l'angle aveugle de la politique institutionnelle (Laura Roth)

Article de Laura Roth, traduit par mes soins avec son accord sur medium: https://medium.com/@lauracroth/violencia-en-el-%C3%A1ngulo-ciego-de-la-pol%C3%ADtica-institucional-dcc5029429e6

De nos jours, tout le monde parle des violences à Barcelone ou d'ailleurs en Catalogne. On dit que c'est le fait des indépendantistes, qu'on a vu des anarchistes infiltrés, qu'il ne s'agit que de quelques enfants, qu'ils agissent masqués. Doit-on justifierla violence, non, parfois oui, sur des personnes, sur des choses? Où veulent en arriver les extrémistes? Et oui, les médias préfèrent montrer les images de poubelles en feu que des manifestations pacifiques et massives.
Et oui, ce n’est qu’une opportunité pour que la testostérone s'exprime par les coups donnés: une affaire de macho contre macho.

Nous manquons d'informations sur qui se cache, et pourquoi, derrière ces émeutes, même si quelque éléments de réponse sont déjà sortis ici ou là. Mon sentiment (et j'en parle ainsi parce que je ne pense pas que quiconque ait fait une étude sur le sujet à l'heure qu'il est) est qu’il s’agit de jeunes gens qui expriment leur frustration sans objectifs clairs. Et pour moi, "frustration" est le mot-clé. Ils n'agissent pas directement au nom du mouvement indépendantiste, c'est très clair. Ce dernier a été et reste pacifique, et a condamné la violence de ces derniers jours. Personnellement, l’un des éléments qui m’attirent le plus à propos du mouvement indépendantiste est sa capacité de résilience, de créativité, de réflexion, de traitement des événements les plus tragiques par l'humour. Le 1 octobre 2017 en a fait la preuve : les policiers entrent dans les écoles et y trouvent des gens prétendant jouer aux échecs; les familles dorment dans les écoles pour qu'elles soient ouvertes le lendemain.
Et je pense que les activités organisées cette semaine par le Tsunami Démocratique sont de la même veine. Un mélange de déconnage et de forte conviction. Bloquer les rues oui. Occuper aussi l'aéroport de Hong Kong. Mais pas la violence comme on l'a vue dans nos rues.

Il est difficile de commencer à déchiffrer ce qui se passe réellement. Pourquoi tant de personnes ont-elles soudainement décidé de sortir pour brûler des poubelles, soulever les dalles et casser les locaux de la banque La Caixa? De nombreuses théories seront échafaudées dans les prochains jours. Permettez-m'en une : tout ça vient de la rage et de l’impuissance d’une société qui voit les gens ne pas être reconnus comme ils l’attendent. Certains (la plupart) dénoncent simplement la situation et d'autres canalisent cette colère d'une certaine façon; d'autres, les plus jeunes, font face à la police et brûlent de temps en temps des trucs.

Cette hypothèse peut sembler évidente ou creuse, mais je pense que non. J'ai l'impression que deux phénomènes se produisent simultanément.

D’un côté, un changement culturel que beaucoup nient, mais qui a déjà été largement reconnu dans le monde entier: nous nous dirigeons vers une culture politique où la reconnaissance des personnes en tant que sujets revêt pour nous une importance croissante, tant en matière de prestations de «services» qu'en matière de  «bien-être». " Et c'est ce que nous obtenons. Il est de moins en moins question de posséder certaines choses (bien que..) que d'être traités comme des adultes capables de donner des avis et de décider de la politique. on parle de vraie démocratie. Les travaux de Ronald Inglehart et Christian Welzel, de Pipa Norris et de l’enquête mondiale sur les valeurs fournissent une mine d’informations sur ce phénomène mondial qui touche toutes les classes sociales. Nancy Fraser a également souligné ce phénomène en affirmant que nous vivions dans un triple mouvement, qui va au-delà de la gauche et de la droite. Un troisième mouvement qui appelle à l'émancipation et pas seulement à la justice sociale ou à la liberté. 15M était sur cette route et a déclaré :
"nous ne sommes pas des marchandises entre les mains de politiciens et de banquiers" ou "ils appellent cela de la démocratie et ce n'est pas le cas".
Les services obtenus n'ont pas été accordés (ou alors indirectement) par l'État.
C'est par la revendication qu'est demandée de mettre fin à la farce de ces "autres" qui décident pour nous, la reconnaissance, l'émancipation .
Avec des différences abyssales, le mouvement souverainiste (au sens large, et pas seulement les indépendantistes) boit également à cette source. Il demande qu'on arrête d'utiliser la lettre de la loi comme excuse pour ne pas résoudre un problème politique de manière politique et démocratique. Provoquez un référendum et laissez les gens décider ce qu'ils veulent. Il est revendiqué de ne pas emprisonner des gens pour s'être organisés, pour avoir défendu des idées politiques. La reconnaissance et l'émancipation sont revendiquées.

D'un autre côté, il existe des partis politiques de toutes les couleurs qui, dans la pratique, continuent de fonctionner avec la logique habituelle. Ce qui compte, c’est :
a) quels services peuvent être fournis aux citoyens ?
b) remporter les élections!
La gauche traditionnelle insiste sur l’amélioration de la situation socio-économique des citoyens mais n’accepte pas de céder le pouvoir de le donner aux citoyens en les reconnaissant comme sujets politiques. En outre, dans de nombreuses municipalités en 2015, elle a remporté les élections sur des plateformes citoyennes qui mettent bien l'accent sur les aspirations à l'émancipation et les promesses de changer les institutions. Ca a été en grande partie fait, mais ce n'était pas suffisant, et en 2019, ces municipalités ont été sanctionnées par les électeurs.
En dépit des avancées considérables réalisées sur les plans sociaux et économiques, les progrès vers une véritable démocratie étaient toujours attendus et les gens en ont juste gardé une mauvaise impression. Les indépendantistes portaient les mêmes aspirations d'émancipation d'une partie de la population, mais en pratique, il n'ont fait que gonfler les aspirations sans apporter de vraies solutions. La droite, cependant, a une meilleure approche, et fait attention à la peur et à la frustration des gens. Elle n'y répond,, malheureusement, qu'en fustigeant l’autre : l’immigré, le différent, l’avorteur, l’indépendant, les pauvres, etc. Et c'est là qu'elle gagne des votes.

Nous sommes confrontés à une situation difficile : Aspirations à la reconnaissance et à l'émancipation, à la démocratie réelle, dans un système politique qui n’écoute pas ou qui n’est pas en mesure de donner de vraies réponses à la dimension de cette attente.

Conséquence de tout ça : une grande partie de la population avec un sentiment de frustration énorme et des groupes qui ont recours à la violence.
Dans ce sens, il est également essentiel de voir ce qui se passe de nos jours avec les manifestations qui commencent à se propager à différents endroits du reste de l'État. Quelles sont les solutions? C'est quelque chose que je ne sais pas formuler, et je ne pense pas que ce soit mon rôle. Cependant, je pense qu'il serait très utile de se demander si les actes de résistance, parfois violents, de nos jours, ne sont pas la partie visible de l'iceberg de la frustration et des revendications populaires en matière de reconnaissance et d'émancipation.
Et si les réponses politiques ne devraient pas, une fois pour toutes, commencer à émerger de ce côté.

 

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.