De l'art de la controverse, et de Naomi Klein

Ils disent: "La parole des dieux est devenue obscure, nous ne les comprenons plus".
(https://vimeo.com/56197585)(A voir absolument si ce n'est déjà fait)

 

Si l'art de la controverse remonte, tout comme la femme, à la plus haute Antiquité, celle de Valladolid, elle, a vu le jour en 1550.

Et c'est par le talent rhétorique de ses intervenants qu'on détermina au nom de quelle morale les espagnols allaient pouvoir achever la conquête du Nouveau Monde, et de quelle nature relevaient ses habitants. Jamais la légitimité même de l'annexion ne fut remise en cause, mais on fixa le sort des indigènes sous arbitrage papal, et, si l'on s'indigna vertueusement de leur cruauté sacrificielle, on ne permit toutefois pas qu'on en fît des esclaves.

On effaça donc les Indiens et leur civilisation, on organisa la traite des esclaves africains, et l'on s'appropria les terres et les biens qu'on en tirerait, instituant ainsi le droit de l'Occident chrétien à disposer de ce qu'un dieu aurait placé là à l'intention des siens, afin que s'accomplisse la parole du Livre:
"Puis Dieu dit: Faisons l'homme à notre image, selon notre ressemblance, et qu'il domine sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel, sur le bétail, sur toute la terre, et sur tous les reptiles qui rampent sur la terre". Genèse 1.26

On comprend mieux par là-même l'utilité de fonder une hiérarchie dans l'espèce humaine, et surtout de bien distinguer qui tient de l'homme et qui de l'animal. On voit aussi la commodité de disposer d'un esprit supérieur et sage, et qui pense comme soi, voire nous oblige à ce chemin qu'on a déjà engagé, dont la parole ne saurait être mise en doute, sous peine d'anathème.
Se pourrait-il que l'homme soit assez crédule et docile pour accepter de se soumettre à une foi aveugle aussi dominatrice?

C'est toujours au nom de cet anthropocentrisme qu'à nouveau, de nos jours, une gangrène rhétorique bien rodée tend à perdre notre entendement dans la  mécanique du monde, arguant de sa complexité uniquement accessible aux spécialistes de la chose, réduisant toute réflexion à un choix moral binaire, bien ou mal, gentil ou méchant, rentable ou pas, pragmatique ou utopiste.
Une façon de dessaisir le commun des mortels du courant des affaires, ce qui, au demeurant, arrange bien le commun, qui s'accorde du coup à déplorer que tout lui échappe, de toute façon, et qu'il est bien peu de chose face à la puissance des grands.

La politique, art rhétorique s'il en est, a eu raison au final de l'argumentation, puisque les faits historiques, scientifiques, les alertes répétées, se heurtent en permanence aux folles "attentes légitimes" d'un marché qu'on s'efforce désormais de rendre incontournable.
Ce sont ces mêmes "attentes légitimes des investisseurs" qui figurent aujourd'hui en bonne place dans les attendus du Grand Traité Transatlantique (ou encore TTIP, TAFTA), qu'on nous concocte en secret pour ne pas nous empêcher de dormir.

Partant de là, comment condamner le désintérêt des peuples face aux affaires du monde?
S'ils savaient, vraiment, et qu'ils comprenaient l'enjeu, c'est dans la rue qu'ils seraient tous, comme en ce fameux 11 janvier, du moins j'en ai rêvé.

Une chose est sûre, en tout cas:

Ceux qui trépignent frénétiquement (les imbéciles!) en invoquant "la croissance, la croissance" feraient bien d'imaginer que, peut-être, elle ne reviendra pas.
D'autres, d'ailleurs, en arrivent à le souhaiter, voyant dans l'énergie qu'il faudrait y consacrer quelques effets pervers.

D'abord vient la pure logique: pour créer cette croissance, il faudrait plus de ventes, donc plus de produits à vendre, donc plus de travail (encore que?), moins d'impôts et de charges pour les entreprises, pour les riches, afin qu'ils restent chez nous,  donc plus d'impôts et de charges pour les salariés et les classes moyennes (il faut bien payer les choses), moins de normes, de protections sociales, de frais de douane, de répression des fraudes. Et puis produire moins cher, dans des pays où les gens ne sont pas protégés, donc moins de travail dans les pays riches, donc plus de pauvres.

Et là, question:  qui va acheter?... Puisque 99% de la population du monde va bientôt être pauvre...

Dans un monde fini, et c'est mathématique, il est impensable que la croissance reste la même pour tous.
Il est impossible, physiquement, que tout le monde croisse, il y a forcément une butée.
En tout cas il y a fort à parier que les plus riches s'enrichissent sur l'appauvrissement des plus pauvres.

De toute façon, la croissance réchauffe le climat, et même gravement. Et ça, on ne veut pas, la butée est bien là.

Et ceci clôt le débat.

Le climat est l'urgence, nous entrons dans une nouvelle ère, où l'Homme se retrouve face à un dilemme très simple: prolonger ou éteindre toute vie intelligente sur Terre. On/Off.
Il se trouve que les solutions pour sauver la planète recoupent celles qui visent à rétablir une certaine justice dans notre monde, à faire en sorte que les droits fondamentaux retrouvent une légitimité et qu'ils soient respectés, l'accès à l'eau, à la nourriture, une utilité citoyenne et les moyens de subsistance pour chacun.
Il n'est plus là question de charité, mais de lucidité.

Didier Fradin
Contribuant

Pour vous en convaincre:
Tout peut changer. Naomi Klein, très documenté, exemplaire

Noam Chomsky, l'interview qui dénonce l'Occident

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